Culture
Entretien

Cinéma Coréen : « My Missing Aunt » de Yang Juyeon, quand les féminicides sont maquillés en suicide

Dans « My Missing Aunt », la réalisatrice Yang Juyeon met au jour un secret de famille : la disparition de sa tante. (Crédit : Keumyoil Film).
Dans « My Missing Aunt », la réalisatrice Yang Juyeon met au jour un secret de famille : la disparition de sa tante. (Crédit : Keumyoil Film).
En Corée du Sud comme ailleurs, les féminicides sont un fléau. Longtemps romancés en France sous l’expression de « crime passionnel, » les meurtres de femmes ont parfois été, en Corée, maquillés en disparition ou en suicide. Est-ce ce qui est arrivé à la tante de Yang Juyeon ? Nous avons pu l’interroger sur son parcours et sur la condition féminine en Corée du Sud.

Entretien avec Yang Juyeon

Née en 1988 dans la ville de Gwangju, Yang Juyeon est une productrice et réalisatrice sud-coréenne spécialisée dans les documentaires sociétaux. Ses deux premiers courts-métrages documentaires — « Shadow of the city » (2013) et « Song of Tomorrow » (2014) — mettent en lumière le destin de femmes invisibles aux yeux de la société : prostituées pour le premier et femmes de ménage pour le second. Son troisième documentaire, « The Trail of Grandma’s Home » (2015) raconte, à travers l’histoire de sa propre grand-mère, comment les habitants de sa ville natale ont vécu le soulèvement démocratique de Gwangju, amorcé le 18 mai 1980, et les répressions sanglantes qui ont suivi. Elle reprendra ensuite cette thématique dans son documentaire suivant, intitulé « 40 » (2020).

En 2025, ayant passé la trentaine, la réalisatrice apprend de son père alcoolisé qu’il avait une sœur, mystérieusement effacée de l’histoire familiale après un supposé suicide. Habituée à faire entendre la voix des femmes, la jeune documentariste se lance alors dans une quête : retrouver la mémoire de cette tante disparue. Peu à peu, le doute s’installe : Et si ce suicide cachait un plus sombre secret ? Celui d’un féminicide passé sous silence pour ne pas entacher la réputation familiale.

Invitée au dernier Festival du Film Coréen à Paris, elle y présente « My Missing Aunt, » un documentaire poignant, à la fois intime et universel.

La réalisatrice Yang Juyeon en plein travail documentaire. (Crédit : Keumyoil Film).
La réalisatrice Yang Juyeon en plein travail documentaire. (Crédit : Keumyoil Film).
Qu’est-ce qui vous a amené au documentaire ?
Yang Juyeon : La première fois que j’ai été voir un documentaire au cinéma, cela m’a fait un choc. À la télévision, les documentaires étaient très explicatifs et didactiques mais au cinéma, j’ai découvert un type de documentaire que je n’aurais jamais pensé voir. Il y avait de la mise en scène, des points de vue multiples et une ouverture au monde qui m’a beaucoup marquée. C’est ce qui a déclenché ma vocation.
Après avoir commencé mes études, je me suis très vite demandé ce que je devais filmer et qui devait se trouver devant ma caméra. C’était ma plus grande interrogation. Un peu plus tard, j’ai poursuivi avec des études de genre. Pour moi, le féminisme commence par connaître la personne derrière la « femme. » Naturellement, j’ai dressé un parallèle entre mon approche du féminisme et mon questionnement sur les sujets à traiter en documentaire.
Votre premier documentaire, « Shadow Of The City » (2013) traite de prostitution.
C’est un film de 10 minutes que j’ai réalisé lorsque j’étais étudiante en cinéma. J’ai commencé par m’intéresser à un lieu, Yang Dong, qui est un quartier situé à l’arrière de la gare centrale de Séoul. Dans les années 60, ce quartier regroupait de nombreux bordels mais aujourd’hui de nouveaux résidents ont remplacé celles qui travaillaient là. Je me suis demandé qui elles étaient et ce qu’elles étaient devenues. Je n’ai pas vraiment porté la caméra pour ce film. J’ai surtout regroupé des extraits de journaux et d’images tournées à l’époque.
Votre second documentaire, « Song of Tomorrow » (2014), est consacré à des dames de ménage et à leur mouvement social. Qu’est-ce qui vous intéressait chez elles ?
À ce moment-là, le personnel d’entretien de plusieurs écoles avait réussi à obtenir de meilleures conditions de travail et dans l’université où j’étais étudiante, des femmes de ménage avaient entamé une grève. J’avais remarqué quelque chose de très bizarre : ces femmes évitaient les regards des étudiants et nous n’avions aucune interaction avec elles. Elles étaient comme invisibles. Cela a piqué ma curiosité. J’ai voulu comprendre leurs pensées et leurs revendications. Lorsque l’on s’est rapproché, qu’on a commencé à se parler, j’ai décidé de poser ma caméra sur elles.
« Song of Tomorrow » documente le combat du personnel d'entretien d'une université afin d'obtenir de meilleures conditions de travail. (Crédit : Yang Juyeon).
« Song of Tomorrow » documente le combat du personnel d'entretien d'une université afin d'obtenir de meilleures conditions de travail. (Crédit : Yang Juyeon).
Ces femmes réclamaient, entre autres choses, de pouvoir partir plus tard à la retraite. Vu de France, c’est étonnant. Comment l’expliquez-vous ?
* La Corée du Sud n’a rendu obligatoire le système de cotisations retraite qu’en 1999. Les pensions sont attribuées en fonction des montants et de la durée de cotisation. De nombreuses personnes âgées ont très peu cotisé…
Le système de retraite en Corée et en France sont très différents. En Corée, il est presque impossible de vivre avec l’allocation retraite*. En fait, si on ne travaille pas à côté, on ne peut pas vivre. Ces femmes veulent repousser l’âge de la retraite tout simplement pour pouvoir manger. Le système coréen ne procure pas de protection suffisante et je crois que c’est la grande différence entre la France et la Corée.
Dans tous vos documentaires, vous partez de personnes invisibles ou inconnues, pour traiter de sujets plus universels. Pourquoi vous concentrer sur ces personnes ?
Tous les jours je me questionne sur ce qu’est la caméra. Qui filmer ? Quel sujet ? Quelle scène ? Cela dépend chaque fois du contexte. Mon approche a été différente sur chacun de mes documentaires mais lorsque je filme des personnes qui ne sont pas vraiment visibles, je me demande pourquoi elles ont été invisibilisées auparavant. Je crois que le rôle du documentaire est de faire changer les choses. Il peut être vu comme un acte politique. Même si ce n’est qu’un tout petit changement, s’il ne touche ne serait-ce qu’un spectateur, pour moi c’est un motif suffisant pour l’avoir réalisé.
À travers les photographies du passé, la réalisatrice cherche à comprendre qui était sa tante et pourquoi elle est morte. (Crédit : Keumyoil Film).
À travers les photographies du passé, la réalisatrice cherche à comprendre qui était sa tante et pourquoi elle est morte. (Crédit : Keumyoil Film).
Parlons de « My Missing Aunt, » votre premier documentaire long format. Ici aussi, vous partez d’une histoire individuelle, celle de votre tante, pour raconter l’histoire de toute une génération. Quelles ont été les principales difficultés ?
J’ai rencontré tellement de difficultés qu’il serait difficile de toutes les énumérer mais je pense que le plus dur était au début. Cette histoire ne s’est pas révélée facilement. À l’origine, je ne connaissais pas l’existence de ma tante et encore moins son histoire. C’est lorsque mon père m’a parlé de sa sœur disparue que tout a commencé.
Comme je suis très influencée par la société coréenne, j’ai eu beaucoup de mal à mettre tout ça sur la scène publique. Est-ce que c’est nécessaire ? Est-ce que les personnes qui regarderont ce film pourront s’identifier ? J’ai passé trois ans à réfléchir, sur moi-même et sur le monde. C’est en parlant avec mes proches que je me suis rendue compte que cette histoire n’était pas limitée à ma famille et qu’elle avait en son sein un sujet plus sociétal. C’est ce qui m’a décidée à réaliser ce film.
Pourquoi avoir utilisé des scènes en dessin animé en plus des scènes tournées ?
Je voulais utiliser en partie l’animation dans ce documentaire car tout ce qui me reste de ma tante ne sont que des photos et des images figées. Dans le film, je voulais la montrer en train de bouger. J’ai rencontré l’animatrice Hong en décembre 2019 et on a travaillé un an ensemble. Une fois l’animation terminée, je me suis attelée au tournage physique et au montage.
Au cours du film, on apprend que votre tante a été retrouvée morte chez le petit ami avec lequel elle voulait rompre. Avez-vous essayé de retrouver cet homme ?
J’ai fait beaucoup d’efforts pour tenter de retrouver ce petit ami. Pour moi, il était important de le retrouver, je voulais entendre le témoignage d’une personne qui avait connu ma tante. Cependant, c’était assez compliqué car personne ne connaissait son vrai nom. Il n’était connu que par son pseudonyme au club de poésie où il avait rencontré ma tante. Quand j’ai appris qu’elle était décédée à son domicile, je me suis demandé si c’était juste de le retrouver lui.
Est-ce que c’était bien d’entendre de sa bouche les derniers instants de vie de ma tante ? S’il y avait eu une enquête d’effectuée après son décès, j’aurais pu comparer la parole de cet homme aux preuves récoltées, mais comme il n’y a rien eu à l’époque je ne voulais pas que sa parole devienne la vérité.
J’ai donc beaucoup réfléchi à comment faire parler ma tante et finalement j’ai arrêté de le chercher. Je me suis concentrée sur les objets, les vestiges, les traces laissées par elle, afin de pouvoir l’imaginer.
Bande-Annonce de My missing Aunt. (Crédit : Keumyoil Film)
Le film a-t-il eu un impact sur vos relations familiales ?
Mon père et ma mère n’ont pas refusé d’apparaître à l’écran et pour ça, je leur dois beaucoup. C’était un secret familial. Mon père était gêné de parler de sa grande sœur mais il a toujours accepté de répondre aux questions. Durant les sept ans où j’ai travaillé sur le film, je l’ai vu changer. Il a évolué par rapport à l’homme qu’il était auparavant. J’ai fait un livre sur les coulisses du film et mon père m’a dit qu’il voulait être le premier lecteur du livre.
Bien que le documentaire se concentre sur ma tante, mon père en était le point de départ. Un jour qu’il était saoul, il m’a dit de ne surtout pas finir comme elle. Je me suis demandé ce que je représentais pour lui et comment cela pouvait modifier notre relation. Je trouvais que la relation père-fille était très importante. Il était important aussi de voir comment mon père qui était au début sur la défensive, allait, petit à petit, ouvrir son cœur et surmonter son propre traumatisme.
Comment évolue le patriarcat en Corée du Sud ?
Les générations changent et je pense que le documentaire montre ces différences. Les discussions que mon grand-père n’a pas pu avoir avec ma tante, j’ai la possibilité de les avoir avec mon père. Mon père et mon grand-père sont différents. Mon père présente un autre visage du père patriarcal mais mon mari est encore différent. Il est d’ailleurs le producteur du film. La première fois que j’ai entendu l’histoire de ma tante, j’en ai parlé à mon mari et je lui ai demandé ce qu’il en pensait. Il m’a dit qu’il fallait coûte que coûte raconter son histoire. Il m’a beaucoup encouragée, beaucoup soutenue et c’est grâce à lui que le film s’est fait.
Durant le film, on peut vous voir déambuler au sein de manifestations féministes. Comment se vit le mouvement féministe en ce moment ?
Le mouvement #MeToo a été très actif en 2018. De nombreux cas ont été avérés dans le milieu des arts et de la culture ou de la politique. Il y a eu un réel soutien aux victimes, souvent lié aux mouvements féministes mais, quelques années plus tard, la situation est un peu différente. Le mouvement a pris une autre forme. Ce n’est pas que l’on n’en parle plus ou que c’est ignoré, c’est juste que c’est différent. En ce moment, on parle surtout des meurtres qu’en français on appellerait féminicide mais qui, en coréen, se dit « meurtre de la petite amie. » Ces meurtres se répètent en Corée et on se demande comment il est possible de les arrêter. On espère qu’il y aura un changement dans le système et qu’une nouvelle loi sera votée. C’est pourquoi on débat beaucoup autour de ces meurtres en ce moment.
La réalisatrice Yang Juyeon et son père près de la tombe familiale. (Crédit : Keumyoil Film).
La réalisatrice Yang Juyeon et son père près de la tombe familiale. (Crédit : Keumyoil Film).
Le changement de présidence en Corée du Sud a-t-il eu un impact ?
Le président actuel est beaucoup plus progressiste que le précédent mais l’égalité des sexes n’est pas du tout la priorité du gouvernement. On se demande comment on peut interpeller le monde et dire qu’il y a urgence. C’est un problème qu’il faut régler aujourd’hui et pas plus tard car des gens en meurent.
Parce que plusieurs femmes ont travaillé sur le film, tout au long du processus, on s’est rendu compte que le sujet n’est pas unique à la Corée. Tout le monde peut s’y reconnaître, s’y identifier parce que l’inégalité entre les sexes existe dans le monde entier. La parole des femmes est souvent sous-estimée, parfois elle n’est pas du tout entendue, donc il faut qu’elle le soit. Pas uniquement la parole des femmes d’ailleurs, mais aussi à toutes celles et ceux qui ne peuvent pas se faire entendre. Il faut donner à voir, à écouter, et continuer le combat.
Est-ce dangereux d’être féministe en Corée aujourd’hui ?
Toutes les créations appellent à des sacrifices. Lorsque l’on crée, on ne reçoit pas seulement des compliments. Des gens vont aimer et d’autres non. L’histoire du féminisme est similaire à l’histoire de la création. Je crée des histoires en tant qu’artiste et lorsque l’on crée, il faut savoir prendre la responsabilité de nos créations. Il faut savoir encaisser. Je n’ai jamais pensé que c’était quelque chose de dangereux. Évidemment il y a des moments qui sont durs et fatigants, mais cela fait partie du processus. Je traite de sujets dont on ne parle pas beaucoup et qui ne sont pas très populaires. J’essaye de montrer des histoires qu’on ne voit pas, qui sont cachées. Je pense que c’est très important et que ce sont des histoires dont on doit vraiment parler. C’est avec cette mentalité là que je crée.
Propos recueillis par Gwenaël Germain. Interprètes : Lee Tena et Kim Yejin.

Festival du Film Coréen à Paris (FFCP)

Le Festival du Film Coréen à Paris (FFCP) présente, chaque fin d’année, le meilleur du cinéma coréen contemporain. Mettant en avant aussi bien des œuvres indépendantes que des films à gros budget, le festival s’est fait un nom grâce à ses nombreux invités. En dehors de la période du festival qui se déroule généralement en octobre, l’équipe de bénévoles organise des séances mensuelles, « Les dimanches en Corée, » qui reprennent des films présentés lors des éditions précédentes du festival.

Le Festival du Film Coréen à Paris fêtait sa vingtième édition en 2025. - Crédits cleadarnaud - FFCP.
Le Festival du Film Coréen à Paris fêtait sa vingtième édition en 2025. - Crédits cleadarnaud - FFCP.

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A propos de l'auteur
Gwenaël Germain est psychologue social spécialisé sur les questions interculturelles. Depuis 2007, il n’a eu de cesse de voyager en Asie du Sud-Est, avant de s’installer pour plusieurs mois à Séoul et y réaliser une enquête de terrain. Particulièrement intéressé par la question féministe, il écrit actuellement un livre d’entretiens consacré aux femmes coréennes.