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Pakistan : l’ascension du maréchal Asim Munir et ce qu’il reste de la démocratie pakistanaise

Asim Munir nommé « premier chef de l’armée pakistanaise ». Source Amu TV.
Asim Munir nommé « premier chef de l’armée pakistanaise ». Source Amu TV.
Au Pakistan, un amendement constitutionnel voté le 13 novembre dernier accorde l’immunité à vie contre toute poursuite pénale au Président de la République et au maréchal Asim Munir, à la tête de l’armée pakistanaise, dont le mandat est prolongé de cinq ans. La « démocratie » pakistanaise est plus que jamais sous la coupe de l’armée.
Alors que Paris et l’Hexagone célébraient le 11 novembre l’Armistice, à quelques 8 000 km de là vers l’Orient, dans la capitale de la République islamique du Pakistan, un Parlement guère enclin à contrarier le Field Marshall (maréchal) Asim Munir – le nouvel homme fort du pays – approuvait un amendement constitutionnel prolongeant d’un quinquennat son autorité à la tête de la Pakistan army, et lui garantissant, ainsi qu’au Président de la République, l’immunité à vie contre toute éventuelle poursuite pénale (on ne sait jamais…). Une initiative sans précédent dans l’histoire pourtant riche ces 8 dernières décennies de privilèges et passe-droits alloués aux hommes en uniforme, plaçant le patron de la 2e armée d’Asie du Sud (derrière l’Indian army voisine) – déjà de facto l’individu le plus influent de la nation – au-dessus des lois civiles et militaires ; autrement dit, en situation (constitutionnellement parlant) de toute puissance. Ainsi que le souhaitait la caste des hommes en uniforme galonné et plus particulièrement son primus inter pares, l’ambitieux Asim Munir.

De Ayub Khan (1958) à Asim Munir, une jurisprudence constante ?

Une trajectoire martiale atypique qui n’est pas sans rappeler un unique précédent survenu trois générations d’homme plus tôt (une décennie – à peine …- après l’indépendance de 1947) lorsque le chef des armées d’alors, un certain général Ayub Khan, s’emparait du pouvoir à la faveur d’un coup d’Etat (en 1958), avant de s’octroyer le titre honorifique – jamais attribué jusqu’alors à un officier de l’armée nationale – de Field Marshall.
* Incarnée notamment par le Tehereek-e-Insaf Pakistan (parti du Pakistan pour la justice) de l’ancien 1er ministre Imran Khan.
Alors certes, de coup d’état militaire au sens strict du terme perpétré par l’actuel chef de la Pakistan Army il n’a pas encore été question (à ce jour). Cependant, le renforcement progressif de son influence, de son autorité – et de son crédit auprès de la population – depuis le printemps et les affrontements armés avec l’Inde début mai, semble tracer un sillon « politique » national familier ; tout particulièrement dans le contexte de fragilisation continu du pouvoir civil, d’effacement consenti du chef de gouvernement, nourrit par la répression tous azimuts de l’opposition démocratique*, et la multiplication des sorties médiatiques (à tout propos ces derniers mois) et des escapades diplomatiques du « général en chef » jusqu’à la Maison Blanche…

La justice, la prévalence démocratique et la Constitution, ces sempiternelles victimes collatérales

Dans cet ancien condominium britannique où, à la différence de son voisin oriental (l’Inde), la démocratie n’est jamais véritablement parvenue à s’enraciner au point de se faire obéir – sinon respecter – de la puissante institution militaire, il est bien entendu quelques voix hardies et courroucées à s’élever contre cet énième (27e amendement) coup de canif à la Constitution ; un amendement « approuvé » dans l’hémicycle par les très dociles Pakistan Muslim League (dynastie politique Sharif) et Pakistan People’s Party (clan Bhutto), demeurés de marbre face à la mobilisation irritée de leurs collègues de l’opposition rouges de colère et hurlant au « coup d’état déguisé. » Rien qui n’émeuve particulièrement en soi des généraux au mépris souverain à l’égard des parlementaires.
Ratifié par le président A.A. Zardari (veuf de l’ancienne 1ère ministre assassinée Benazir Bhutto), cet amendement constitutionnel hérisse à juste titre l’opposition mais également jusqu’à l’International Commission of Jurists (ICJ) y voyant « une atteinte flagrante à l’indépendance du pouvoir judiciaire et à l’État de droit », présentant « les changements apportés au système judiciaire par le 27e amendement (comme) alarmants, » en ce sens qu’ils « compromettront considérablement la capacité du pouvoir judiciaire à demander des comptes au pouvoir exécutif et à protéger les droits fondamentaux du peuple pakistanais. » Un réquisitoire en soi, amenant deux juges de la Cour Suprême à démissionner en signe de protestation ; une bravoure (rare) à saluer.
Pour ses détracteurs – dont l’ancien chef de gouvernement Imran Khan (2018 – 2022) embastillé depuis 2022 -, cette initiative davantage orchestrée par la caste des généraux que par les bancs fébriles de l’Assemblée nationale ne saurait faire autre chose que renforcer la domination militaire et paralyser la politique intérieure. Au point de faire dire à l’ancien capitaine… de l’équipe nationale de cricket, dont le séjour dans les geôles n’a visiblement pas trop entamé son sens de la formule : « Il n’y a actuellement aucune règle constitutionnelle ou légale dans notre pays. Au lieu de cela, c’est la ‘loi Asim’ (Munir) qui prévaut. »

Inquiétudes légitimes à New Delhi et à Kaboul

Dans les capitales afghane et indienne, l’avancée pas à pas vers le pouvoir à Islamabad d’un chef des armées ambitieux ne faisant guère mystère de ses projets de gouvernance civilo-militaire (sinon autoritaire) n’est pas applaudie des deux mains ; tant s’en faut.
Tout particulièrement dans le très sensible contexte régional de ces dernières semaines. Pour mémoire, mi-octobre, après plusieurs jours d’affrontements armés ayant fait des dizaines de victimes des deux côtés de la frontière, Islamabad et Kaboul convenaient d’un cessez-le-feu de 48 heures. Une dizaine de jours plus tard (24 octobre), en amont d’une tentative de négociation pakistano-afghane délocalisée à Istanbul, le ministre pakistanais de la Défense tonnait sans détour que l’échec de ces pourparlers pourrait déboucher sur une « guerre ouverte » entre les deux pays… A quoi le surlendemain, depuis Kuala Lumpur (Malaisie), à l’occasion de la signature d’un accord de cessez-le-feu entre la Thaïlande et le Cambodge, le président américain D. Trump laissait une nouvelle fois entendre qu’il pourrait « aisément solutionner » le contentieux pakistano-afghan, ravi de faire savoir à l’auditoire qu’il entretenait des « relations étroites » avec le chef des armées pakistanaises A. Munir (reçu cet été à la Maison Blanche) et le Premier ministre S. Sharif…
Les 10 et 11 novembre, le fléau terroriste s’abattait implacablement une fois encore sur le sous-continent indien : en moins de 24 h, deux attentats meurtriers frappaient successivement les capitales indienne (explosion près du Lal Qila – Fort Rouge, faisant une douzaine de victimes) et pakistanaise (ciblant un tribunal d’Islamabad, prenant là encore une douzaine de vies innocentes), nourrissant mécaniquement les craintes d’une nouvelle escalade des tensions entre les deux voisins. Ce, d’autant plus que les chefs de gouvernement et d’Etat pakistanais se montraient des plus promptes à accuser l’Inde (sans apporter d’éléments tangibles pour corroborer leurs propos) d’être impliquée dans l’attentat via des « mandataires afghans » au service de New Delhi. Passons.

Business as usual à Pékin et Washington ?

Si à Kaboul comme à New Delhi l’ombre de plus en plus envahissante d’un chef des armées pakistanais aux ambitions déclarées jette un froid compréhensible, du côté de Pékin et de Washington, on semble à cette heure infiniment moins s’émouvoir de cette évolution à terme vers une probable gouvernance martiale.
* Celle des nombreux ressortissants chinois, ouvriers, ingénieurs, personnels diplomatiques ou de sécurité. Dans la très volatile province du Baloutchistan notamment.
Aussi longtemps que le pouvoir à Islamabad – quel que soit son ADN, civil ou militaire – est en position de garantir la participation du « pays des purs » à la Belt & Road Initiative (BRI) si chère à Pékin – et plus particulièrement l’avancée et la sécurité* des multiples chantiers jalonnant le China-Pakistan Economic Corridor (CPEC), les autorités chinoises ne trouveront probablement rien à redire à l’avènement du Field Marshall, lequel eut du reste les honneurs d’une rencontre avec le président Xi Jinping à Pékin début septembre, en marge du défilé militaire.
Le son de cloche émanant du 1600 Pennsylvania avenue NW, Washington D.C., ne sera pas davantage au détriment de l’ancien chef des services de renseignements pakistanais (ISI), le locataire actuel de la Maison Blanche ne tarissant pas d’éloges à son sujet, le présentant comme une « personnalité très importante au Pakistan » et « son maréchal préféré. »

La scène domestique pakistanaise reste sinistrée de toutes parts

Dans quelle direction porter le regard pour échapper au constat sans appel d’une situation domestique sinistrée dans tous les secteurs, sinon à tous les niveaux ? Parmi pléthore de paramètres et d’exemples possibles, attardons-nous un instant sur l’environnement sécuritaire, révélateur à plus d’un titre des fragilités de l’écosystème pakistanais contemporain.
Le 13 novembre, au surlendemain de l’attentat perpétré à Islamabad évoqué plus haut, le 5e pays le plus peuplé du globe était contraint de déployer ses forces armées et paramilitaires … pour assurer la protection physique de l’équipe nationale sri lankaise de cricket, présente dans le pays pour son Sri Lankan tour of Pakistan 2025 ; de fait, comment ne pas se souvenir qu’une quinzaine d’années plus tôt, lors d’un séjour similaire, ces mêmes sportifs venus de l’ancien Ceylan pour affronter leurs homologues pakistanais dans un stade de Lahore (2e ville du pays) étaient la cible d’un attentat perpétré à l’arme automatique par une douzaine de terroristes du groupe radical pakistanais Lashkar-e-Jhangvi, laissant dans son sillage meurtrier une quinzaine de victimes (morts et blessés).
Début novembre, sur ce registre terroriste produisant son lot de victimes, une énième attaque du groupe séparatiste baloutche de la Balochistan Liberation Army (BLA) visant un convoi de personnels de sécurité faisait une dizaine de morts dans la région de Kalaat. Un incident terroriste parmi tant d’autres perpétrés cette année.
Selon les décomptes des spécialistes du South Asia Terrorism Portal, entre le 1er janvier et le 6 décembre 2025, on dénombre au Pakistan précisément 1000 incidents terroristes (le total annuel le plus élevé depuis 2014) principalement concentrés en Khyber-Pakhtunkhwa (487) et au Baloutchistan (424), responsables du décès de plus de 600 civils et de 1100 personnels des forces de sécurité (pour près de 2 000 morts dans les rangs terroristes). Une volumétrie considérable, affligeante, plus parlante que de longs discours.
Par Olivier Guillard

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A propos de l'auteur
Spécialiste de l'Asie, chercheur au CERIAS (Université du Québec à Montréal), chercheur associé à l’Institut d’Etudes de Géopolitique Appliquée, le Dr Olivier Guillard est notamment l'auteur du livre "Que faire avec la Corée ? Subir, honnir ou punir ? » (NUVIS, 2019) et co-auteur de "Géopolitique du XXIe siècle" (chapitre Afghanistan, Ellipses, Paris, 2024). Entre autres régions d’Asie, il a abondamment voyagé en Inde, en Corée du sud, en Afghanistan, en Birmanie, au Sri Lanka, au Pakistan, en Chine, en Thaïlande, en Indonésie, au Népal, au Cambodge ou encore au Bangladesh. Titulaire d’un Doctorat en droit international public de l’Université de Paris XI, il est aussi directeur de l’information de la société Crisis24 (GARDAWORLD), un cabinet de conseil et d’ingénierie spécialisé dans l’analyse et la gestion des risques internationaux.