La mère de toutes les moussons
Surprise de « Mother India »
La pluie redouble d’intensité
A l’arrivée à Delhi, c’est le paroxysme du déluge. Je devine mon chemin à dix mètres devant moi et dois choisir la voie la moins ruisselante, car les rampes d’autoroute sont devenues des torrents à deux ou trois voies. En bordure même des ambitieux gratte-ciels de la cité « High-Tech » de Gurgaon, des gens sont arrêtés à l’abri des ponts. Des piétons solitaires marchent à contresens. Des ambulances flashent on ne sait pourquoi. Des touk-touk continuent de se traîner comme des crabes, éclaboussés par des SUV qui zigzaguent à grande vitesse en klaxonnant furieusement.
Chaque rampe, chaque virage devient une nouvelle étape, un nouveau point d’interrogation : « Est-ce que ça va passer ? Et si je suis planté là, je fais quoi ? » La situation devient vraiment inquiétante et je me demande si je vais arriver à bon port.
Déluge sur le nord de l’Inde
DES MOUSSONS DE PLUS EN PLUS EXTRÊMES
Mon expérience de l’été 2013 a été impressionnante, mais ce déluge de moussons n’est pas le seul qui ait frappé l’Inde ces dernières années. On assiste d’une part à une diminution lente du la pluviométrie annuelle qui est passée en gros de 1020 mm en 1975 à 940 mm en 2024, avec des variations par année et régions de plus ou moins 10%. En France, nous avons une pluviométrie annuelle d’environ 930 mm, comparable à celle de l’Inde, mais qui tombe toute l’année !
La mousson dure quatre mois de juin à septembre. Elle se compose d’un épisode occidental et d’un autre épisode oriental. Le Kerala, au sud-ouest, est l’état le premier touché en juin, suivi de près par le Bengale au Nord-Est. Le centre de l’Inde avec les plateaux du Deccan et la région de Delhi sont atteints ensuite, le Rajasthan et le Gujarat viennent en dernier. Ces flux complexes sont bien sûr modifiés par les variations de température et les vents, mais aussi par des phénomènes exogènes comme El Nino qui tend à retarder et affaiblir la mousson. Rappelons ici quelques épisodes récents de pluies exceptionnelles.
2013 Le déluge de l’Uttarakhand (12 au 17 Juin 2013) a déversé jusqu’à 1000 mm d’eau en une semaine. Plus de 100.000 personnes ont été bloquées puis évacuées dans les montagnes de l’Himalaya, on a déploré plus de 5000 morts, plusieurs villages ont été dévastés dont notamment le site sacré de Kedarnath. Des dégâts estimés à 1,5 milliard de dollars.
La ville de Bombay a été transformée en gigantesque piscine plusieurs fois (2005,2017, 2019 et 2025) avec des pluies de 300 à 500 mm par 24h00. Causant une paralysie dramatique des trains de banlieue et le chaos complet de la mégalopole qui ne peut fonctionner sans cette artère ferroviaire de 60 km.
2018 Kerala : 2400 mm de pluie entre le 1er juin et le 20 août ! Près de 500 morts, plus d’un million de personnes déplacées et des dégâts évalués à 5 milliard de dollars.
2020 Assam : précipitations majeures entre mai et août. Le fleuve Brahmapoutre déborde, 5 à 6 millions de personnes sont touchées, on compte 150 morts.
2021 Maharashtra : entre le 22 et 26 juillet sont tombés 500 mm de pluie par jour, causant la mort de 210 personnes et l’évacuation de 250.000 personnes.
2023 Nord de l’Inde : une mousson exceptionnellement forte touche les États de l’Himachal Pradesh, Uttarakhand, Delhi, Haryana et Penjab. On déplore plus de 400 morts, des millions de personnes sont déplacées, les dégâts économiques sont estimés à plusieurs milliards de dollars.
2024 Toute l’Inde : une mousson très forte avec plus de 500 épisodes de pluie extrême touche tout le Nord, le nord Est, et aussi le Kerala et le Karnataka. Près de 1500 morts, des millions de réfugiés, 80.000 hectares de cultures dévastées, entre 2 et 3 milliards de dollars de dégâts économiques.
Ce que l’on appelle exceptionnel devient hélas plutôt fréquent. Au dérèglement climatique s’ajoutent en Inde trois facteurs aggravants. La déforestation qui réduit l’absorption naturelle des eaux, un urbanisme sauvage qui empiète sur les terres naturelles, et la faiblesse des réseaux de drainage et barrages. Après chaque déluge, on voit se déchaîner les News Channels et les journaux, on cherche les responsables, on vocifère, les populations manifestent, les politiques s’excusent ou s’insultent… et puis après quelques semaines, on passe à autre chose, l’actualité efface tout. Les drames sont oubliés jusqu’à l’épisode suivant. Comme si l’inconscient collectif Indien admet que « Mother Nature » ou « Mother India » est comme ça, puissante et destructrice. Depuis des millénaires.
Sources : India Meteorological Department (IMD) ; World Bank Climate Change Knowledge Portal ; India Environment Portal
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