Société
Chronique indienne

Narasimha, le brahmane dont la fille aimait un intouchable

Gare des Indian Railways – dessin à l’encre de l’auteur
Gare des Indian Railways – dessin à l’encre de l’auteur
Le choix d’une fille heurte les préjugés et l’honneur de caste d’un père intransigeant. Leur relation en sera bouleversée.
Narasimha est un brahmane. Son nom en sanscrit signifie « Homme-Lion », c’est le quatrième avatar du dieu Vishnu. Pourtant, Narasimha n’est ni prêtre, ni ingénieur, ni avocat, encore moins professeur ou banquier, des métiers classiques pour les brahmanes, la caste supérieure en Inde. Il n’est pas dans une profession intellectuelle, c’est un manuel, artisan ébéniste. Oui, Narasimha est bien un brahmane, mais un brahmane qui fait un métier de vaishya. Ce qui est possible et pas trop déshonorant puisque les vaishyas sont la troisième caste ou varna, les derniers à pouvoir entendre les textes sacrés des védas et à être deux fois nés. Narasimha est donc ébéniste et j’ai eu la chance de le rencontrer parce que c’est lui qui a fabriqué bon nombre de meubles pour mon appartement à Delhi.
Narasimha travaille en fait pour mon amie Kashmiri Shahnoor qui vend une ligne de foulards et d’écharpes en pashminas et propose aussi de la décoration d’intérieur – tapis, meubles, tissus et rideaux, objets en papiers mâchés, etc. Bref, tout ce qu’il faut pour la clientèle chic de Delhi, principalement indienne mais aussi étrangère, notamment des ambassades. Shahnoor travaille avec une série d’artisans et Narasimha est son ébéniste. J’ai donc eu l’occasion de rencontrer celui-ci plusieurs fois dans le bureau de Shahnoor, un sous-sol à Jaipur Estate, Nizamuddin East, un quartier de New-Delhi. De taille moyenne, habillé modestement de gris ou noir, Narasimha arbore un visage plutôt inexpressif, regard mi-clos sur un œil droit un peu torve. Il ne parle pas beaucoup, ne comprend pas du tout l’anglais, et encore moins le système métrique.

Discussions houleuses

Les dialogues entre Shahnoor et Narasimha sont particuliers. Shahnoor est la patronne, elle travaille en général sur la base d’un catalogue de style néo-victorien, et donne à Narasimha le « sample », l’objet à copier avec les mesures. Ce qui prend du temps, car l’artisan hoche souvent la tête pour signifier qu’il ne comprend pas ou que ce n’est pas possible. Ou les deux. Alors Shahnoor s’emporte et Narasimha s’offusque. Il faut bien des discussions houleuses avant que l’ébéniste ne finisse par reconnaître qu’il n’est pas le chef et accepte de prendre la commande. Même s’il n’a pas vraiment compris ce qu’il doit faire. Ce qui causera des débats similaires au prochain tour.
Pas vraiment fan du style néo-victorien, je dois bien expliquer ce que je veux. Je fais des dessins – de face, en élévation, coupes et perspectives – pour que Shahnoor et Narasimha comprennent bien. Je dois aussi traduire mes dimensions de centimètres en pouces. Pour faire par exemple un lit en bois de rose, une estrade basse pour jouer du sitar ou encore un joli meuble hifi en tek. Un jour, j’ai même demandé un lit à baldaquin qui a fini par arriver au bout de six mois, après trois itérations difficiles. Il était très beau, mais trop haut et un peu long. Et puis les dimensions de la moustiquaire en lin écru – indispensable finition – a coûté quelques cheveux blancs à Narasimha qui faillit abandonner l’ouvrage plusieurs fois. Ce dernier a donc bien travaillé pour mon appartement. Au bout d’un moment, je n’ai plus eu besoin de ses excellents services et je ne le voyais donc plus qu’épisodiquement.

« Ma fille n’est plus ma fille ! »

Un jour, Shahnoor voit arriver dans son bureau sans rendez-vous un Narasimha à la mine lugubre, beaucoup plus réfractaire et grincheux que d’habitude. Il entre en reniflant, grognant, courbé en avant, marchant comme un pantin désarticulé, en larmes, le regard halluciné. Il s’assied avec un long râle dans la chaise que Shahnoor l’invite à prendre. Un peu surprise mais connaissant bien son brahmane, Shahnoor l’interroge :
– Qu’est-ce qui est arrivé, Narasimha. Tu es malade ?
– Non, Ma’am (Madame).
– Alors, qu’est ce qui t’arrive ?
– Un grand malheur, Ma’am.
– Quoi, on t’a volé ? Un accident ?
– Non, Ma’am.
– Alors quoi ?
– C’est ma fille, Aditi.
– Quoi, Aditi ?
– Aditi, Aditi n’est plus ma fille !
– Comment ça, elle n’est plus ta fille ?
– Aditi, Aditi, ma fille est partie avec un dalit (un intouchable) ! C’est intolérable !
Shahnoor a un mouvement de recul. Elle qui est d’une famille kashmiri de la bonne société, famille traditionnelle mais aussi internationale, ouverte au monde, essaye de raisonner Narasimha.
– Si Aditi aime ce jeune homme, pourquoi pas ? Après tout, notre société a évolué, les mariages entre castes sont permis et assez fréquents. C’est son bonheur qui compte !
– Non, Ma’am, je ne peux pas accepter ça !
– Mais enfin Narasimha, c’est son avenir à elle qui compte. Elle doit être libre de son choix.
– Non, Ma’am, je ne peux pas accepter. C’est impossible, Aditi n’est plus ma fille, je refuse de voir ce misérable. Qu’ils aillent au diable !
Shahnoor tente tout pour le calmer, rien ne marche, Narasimha rentre chez lui aussi désespéré qu’il est arrivé. Mais l’histoire n’est pas finie. Un an après, Narasimha revient à Jaipur Estate pour un rendez-vous de chantier. Et cette fois, il se montre affable, souriant, presque jubilant. Surprise du contraste avec leur dernière discussion, Shahnoor interroge Narasimha :
– Alors Narasimha, ça a l’air d’aller beaucoup mieux. Raconte, tu as de bonnes nouvelles ?
– Oui, Ma’am, ça va bien, merci.
– Quelles nouvelles, Aditi est revenue ?
– Oui, Ma’am, elle est revenue du Bihar pour nous voir, sans son maudit dalit.
– Ah ! c’est bien, et tu l’as accueillie comme ta fille !
– Oui, Ma’am, et puis on l’a mariée à un jeune brahmane !
– Comment ??!!
– Oui, on en a profité. A vrai dire, on avait préparé un mariage arrangé quand elle est partie. Alors, quand elle est revenue, on n’avait qu’à relancer l’affaire. Et ça a marché, on a fait un beau mariage. C’est un jeune homme comme il faut, il est brahmane, le teint clair, il a un travail sérieux et gagne bien sa vie, il est d’une famille honorable et la dot est raisonnable. On est très contents.
– Et Aditi a accepté ?
– Oh oui, elle n’avait pas le choix !

Le véritable amour d’Aditi

Un an après, Narasimha est de retour dans le bureau de Shahnoor. Cette fois, il est à nouveau désespéré, se traîne en claudiquant, éructe des borborygmes affreux, se tord comme un épileptique sur sa chaise. Shahnoor s’inquiète :
– Eh quoi Narasimha, qu’est ce qui se passe encore ? Tu as l’air bien mal.
– Ah ! Ma’am, tout est fini, je suis mort.
– Comment mort, pas encore je crois ?
– Oh ! Si, je suis mort, je n’ai plus de fille.
– Comment, mais je croyais que tu étais content d’avoir marié Aditi à quelqu’un de ta caste ?
– Oui, mais… mais… tout est foutu !
– Mais quoi, comment tout est foutu ?
– Ben, Aditi est revenue nous voir depuis l’Uttar Pradesh où elle vivait avec son mari brahmane. Mais sans son mari parce qu’il travaille à Lucknow.
– Oui, eh bien ?
– Alors, elle est restée avec nous une quinzaine de jours. Et puis je l’ai raccompagnée à la gare de New Delhi Railway Station, pour repartir à Lucknow chez son mari.
New Delhi Railway Station NDRS est une des plus grandes gares indiennes, elle dessert tout le nord de l’Inde depuis Delhi. Plus d’un demi-million de voyageurs y affluent chaque jour pour prendre 250 trains depuis seize quais différents.
– Et alors ?
– Alors, je l’ai accompagnée jusqu’au quai du train pour Lucknow.
– Et puis ?
– Elle est montée dans le train.
– Et alors ?
– Je lui ai dit au revoir et je commençais à lui tourner le dos. Tout à coup, elle a sauté de l’autre côté du train, sur la voie. Et elle a bondi sur l’autre quai, où son maudit dalit l’attendait. Et ils sont partis en courant pour attraper un autre train, un train pour le Bihar.
Par François-Xavier Croisy
Gare de New Delhi Railway Station – dessin aquarelle de l’auteur
Gare de New Delhi Railway Station – dessin aquarelle de l’auteur

Qui sont les brahmanes?

Les brahmanes forment la plus haute des quatre castes ou varṇas (couleurs) qui structurent la société indienne depuis des millénaires. Ce sont depuis l’origine les prêtres et les sacrificateurs, ils ont le privilège et le devoir d’étudier et enseigner les textes sacrés des védas. Plus généralement, ils doivent incarner le « dharma », c’est-à-dire l’ordre social et cosmique, et le faire respecter par les autres castes. Il s’ensuit que depuis toujours les brahmanes sont ceux qui étudient, ceux qui savent, ce sont les intellectuels privilégiés de l’Inde. De tout temps, ils ont formé une alliance avec la deuxième caste, celle des kshatriyas ou guerriers, qui ont donné les rajas, rois et nobles combattants de l’Inde. Aux brahmanes le pouvoir spirituel et le maintien de l’ordre cosmique, aux kshatriyas le pouvoir temporel et la guerre. Les autres castes n’ont rien d’autre à faire que de se soumettre et travailler humblement sans protester. Car avec la loi du « dharma », chacun doit contribuer au monde là où il est, sans sortir de sa condition de naissance: il y a très peu de révolutions en Inde.

A quoi reconnaît-on un brahmane dans la vie de tous les jours ? Essentiellement à trois indices.

Le nom. Il y a des centaines de noms de brahmanes en Inde mais si vous croisez un Sharma, Roy, Tagore, Iyer, Mishra, Trivedi, Varma ou encore Pandey, Shukla, Goswami, Pillai, etc., vous savez que cette personne en est un. On devine en Inde la caste d’un interlocuteur à son nom.

Le métier. Outre leur activité d’origine de prêtres dans les temples, les brahmanes trustent dans la vie civile les positions d’avocats, juges, ingénieurs, universitaires, chercheurs, informaticiens, comptables, banquiers et aussi politiciens – même si toutes ces fonctions peuvent de nos jours être aussi occupées par des membres d’autres castes. Ils ont donné de grands noms au combat pour l’indépendance de l’Inde. On peut citer Jawaharlal Nehru qui était un « kashmiri pandit », Mangal Pandey, rebelle martyr de la grande mutinerie de 1857, ou encore le bengali Subhas Chandra Bose, héros de la lutte contre le Raj britannique avant de se fourvoyer avec l’Allemagne nazie pour finir tragiquement dans un accident d’avion.

Les brahmanes ont aussi donné de grandes figures au monde du business, surtout dans la Tech. Narayana Murthy, fondateur d’Infosys, Satya Nadella, patron actuel de Microsoft, Sundar Pichai, CEO de Google, sont des brahmanes qui ont brillamment réussi dans le dharma du capitalisme mondial !

Le thread. Ce troisième signe est plus difficile à repérer. Un brahmane est reconnaissable au cordon ou thread qu’il porte enroulé en travers du torse, thread qu’eux seuls ont le droit de ceindre, contrairement au tika porté sur le front par tous les Indiens.

Combien y-a-t-il de brahmanes ? Pour estimer leur nombre dans la population indienne – estimation personnelle – il faut d’abord distinguer les hindous qui représentent environ 80% de cette population (1,160 milliard d’habitants), les autres religions se montant à 20% dont 14,5% de musulmans (210 millions), pour un total de 1,450 milliard, désormais devant la Chine. Ensuite dans la population hindoue, les trois varnas supérieurs représentent environ 18% de la population totale. Les Other Backward Castes (OBC, basses castes), les Scheduled Castes (SC, intouchables) et les Scheduled Tribes (ST, populations tribales) pèsent 62% de la population Indienne ! Les brahmanes compteraient pour 4% de la population, soit 58 millions, presque une France, plus que les chrétiens qui sont autour de 3% ou 44 millions.

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A propos de l'auteur
Né en Asie où il a passé une dizaine année de son enfance (Japon, Vietnam), François-Xavier Croisy a poursuivi une carrière d’homme d’affaires et de nomade entre l’Europe, l’Afrique et l’Inde où il a vécu et travaillé une vingtaine d’année. Ses chroniques indiennes sont issues de voyages et rencontres faits aux quatre coins du pays entre les années 2000 et 2025. Chaque lettre raconte une expérience personnelle touchant à une facette de la société Indienne. Les croquis et dessins qui accompagnent ces chroniques sont réalisés par l’auteur qui est aussi peintre.