Narasimha, le brahmane dont la fille aimait un intouchable
Discussions houleuses
« Ma fille n’est plus ma fille ! »
– Non, Ma’am (Madame).
– Alors, qu’est ce qui t’arrive ?
– Un grand malheur, Ma’am.
– Quoi, on t’a volé ? Un accident ?
– Non, Ma’am.
– Alors quoi ?
– C’est ma fille, Aditi.
– Quoi, Aditi ?
– Aditi, Aditi n’est plus ma fille !
– Comment ça, elle n’est plus ta fille ?
– Aditi, Aditi, ma fille est partie avec un dalit (un intouchable) ! C’est intolérable !
– Non, Ma’am, je ne peux pas accepter ça !
– Mais enfin Narasimha, c’est son avenir à elle qui compte. Elle doit être libre de son choix.
– Non, Ma’am, je ne peux pas accepter. C’est impossible, Aditi n’est plus ma fille, je refuse de voir ce misérable. Qu’ils aillent au diable !
– Oui, Ma’am, ça va bien, merci.
– Quelles nouvelles, Aditi est revenue ?
– Oui, Ma’am, elle est revenue du Bihar pour nous voir, sans son maudit dalit.
– Ah ! c’est bien, et tu l’as accueillie comme ta fille !
– Oui, Ma’am, et puis on l’a mariée à un jeune brahmane !
– Comment ??!!
– Oui, on en a profité. A vrai dire, on avait préparé un mariage arrangé quand elle est partie. Alors, quand elle est revenue, on n’avait qu’à relancer l’affaire. Et ça a marché, on a fait un beau mariage. C’est un jeune homme comme il faut, il est brahmane, le teint clair, il a un travail sérieux et gagne bien sa vie, il est d’une famille honorable et la dot est raisonnable. On est très contents.
– Et Aditi a accepté ?
– Oh oui, elle n’avait pas le choix !
Le véritable amour d’Aditi
– Ah ! Ma’am, tout est fini, je suis mort.
– Comment mort, pas encore je crois ?
– Oh ! Si, je suis mort, je n’ai plus de fille.
– Comment, mais je croyais que tu étais content d’avoir marié Aditi à quelqu’un de ta caste ?
– Oui, mais… mais… tout est foutu !
– Mais quoi, comment tout est foutu ?
– Ben, Aditi est revenue nous voir depuis l’Uttar Pradesh où elle vivait avec son mari brahmane. Mais sans son mari parce qu’il travaille à Lucknow.
– Oui, eh bien ?
– Alors, elle est restée avec nous une quinzaine de jours. Et puis je l’ai raccompagnée à la gare de New Delhi Railway Station, pour repartir à Lucknow chez son mari.
– Alors, je l’ai accompagnée jusqu’au quai du train pour Lucknow.
– Et puis ?
– Elle est montée dans le train.
– Et alors ?
– Je lui ai dit au revoir et je commençais à lui tourner le dos. Tout à coup, elle a sauté de l’autre côté du train, sur la voie. Et elle a bondi sur l’autre quai, où son maudit dalit l’attendait. Et ils sont partis en courant pour attraper un autre train, un train pour le Bihar.
Qui sont les brahmanes?
Les brahmanes forment la plus haute des quatre castes ou varṇas (couleurs) qui structurent la société indienne depuis des millénaires. Ce sont depuis l’origine les prêtres et les sacrificateurs, ils ont le privilège et le devoir d’étudier et enseigner les textes sacrés des védas. Plus généralement, ils doivent incarner le « dharma », c’est-à-dire l’ordre social et cosmique, et le faire respecter par les autres castes. Il s’ensuit que depuis toujours les brahmanes sont ceux qui étudient, ceux qui savent, ce sont les intellectuels privilégiés de l’Inde. De tout temps, ils ont formé une alliance avec la deuxième caste, celle des kshatriyas ou guerriers, qui ont donné les rajas, rois et nobles combattants de l’Inde. Aux brahmanes le pouvoir spirituel et le maintien de l’ordre cosmique, aux kshatriyas le pouvoir temporel et la guerre. Les autres castes n’ont rien d’autre à faire que de se soumettre et travailler humblement sans protester. Car avec la loi du « dharma », chacun doit contribuer au monde là où il est, sans sortir de sa condition de naissance: il y a très peu de révolutions en Inde.
A quoi reconnaît-on un brahmane dans la vie de tous les jours ? Essentiellement à trois indices.
Le nom. Il y a des centaines de noms de brahmanes en Inde mais si vous croisez un Sharma, Roy, Tagore, Iyer, Mishra, Trivedi, Varma ou encore Pandey, Shukla, Goswami, Pillai, etc., vous savez que cette personne en est un. On devine en Inde la caste d’un interlocuteur à son nom.
Le métier. Outre leur activité d’origine de prêtres dans les temples, les brahmanes trustent dans la vie civile les positions d’avocats, juges, ingénieurs, universitaires, chercheurs, informaticiens, comptables, banquiers et aussi politiciens – même si toutes ces fonctions peuvent de nos jours être aussi occupées par des membres d’autres castes. Ils ont donné de grands noms au combat pour l’indépendance de l’Inde. On peut citer Jawaharlal Nehru qui était un « kashmiri pandit », Mangal Pandey, rebelle martyr de la grande mutinerie de 1857, ou encore le bengali Subhas Chandra Bose, héros de la lutte contre le Raj britannique avant de se fourvoyer avec l’Allemagne nazie pour finir tragiquement dans un accident d’avion.
Les brahmanes ont aussi donné de grandes figures au monde du business, surtout dans la Tech. Narayana Murthy, fondateur d’Infosys, Satya Nadella, patron actuel de Microsoft, Sundar Pichai, CEO de Google, sont des brahmanes qui ont brillamment réussi dans le dharma du capitalisme mondial !
Le thread. Ce troisième signe est plus difficile à repérer. Un brahmane est reconnaissable au cordon ou thread qu’il porte enroulé en travers du torse, thread qu’eux seuls ont le droit de ceindre, contrairement au tika porté sur le front par tous les Indiens.
Combien y-a-t-il de brahmanes ? Pour estimer leur nombre dans la population indienne – estimation personnelle – il faut d’abord distinguer les hindous qui représentent environ 80% de cette population (1,160 milliard d’habitants), les autres religions se montant à 20% dont 14,5% de musulmans (210 millions), pour un total de 1,450 milliard, désormais devant la Chine. Ensuite dans la population hindoue, les trois varnas supérieurs représentent environ 18% de la population totale. Les Other Backward Castes (OBC, basses castes), les Scheduled Castes (SC, intouchables) et les Scheduled Tribes (ST, populations tribales) pèsent 62% de la population Indienne ! Les brahmanes compteraient pour 4% de la population, soit 58 millions, presque une France, plus que les chrétiens qui sont autour de 3% ou 44 millions.
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