Société
Chronique indienne

Le Contrat de Siri Ram

Siri Ram et son assistant Pratap, peintres d’intérieur – dessin aquarelle de l’auteur
Siri Ram et son assistant Pratap, peintres d’intérieur – dessin aquarelle de l’auteur
Cet aimable peintre en bâtiment acceptait des contrats de nature très variée…
En Inde, le climat et la pollution font des ravages sur les bâtiments. J’ai souvent été surpris de voir dans le centre de Delhi des monuments magnifiques – comme les tombes de souverains du passé – défraîchis, tachés de traces brunes ou noires, paraissant toujours sales et décrépis. Et pourtant ces monuments sont ravalés assez régulièrement, malgré les difficultés financières de l’Archeological Survey of India qui a la charge de 3 679 monuments à travers le pays. Alors qu’en France, les ravalements se font tous les dix ans, en Inde il faudrait intervenir tous les deux ou trois ans !
Ce qui est vrai des grands monuments l’est aussi pour les bâtiments de toutes sortes, bureaux, habitations, magasins, ainsi que pour les intérieurs. La raison en est double. D’abord le climat – chaleur extrême et pluies diluviennes de la mousson – et ensuite la pollution, particules fines et poussières qui s’infiltrent partout. De sorte qu’il faut à Delhi faire un ménage de poussières tous les jours et un ravalement tous les deux à trois ans.
Je me suis trouvé un jour dans cette nécessité de rafraîchir entièrement mon appartement, un trois pièces d’environ 90 m2 situé au quatrième étage d’un immeuble du quartier de Nizamuddin East. Comment faire ? Je demande à ma voisine Shahnoor. Il se trouve qu’elle a le même besoin et vient de recruter un peintre en bâtiment du nom de Siri Ram (prononcer Shiri Ram).
Shahnoor me dit :
– Siri Ram était chez ma sœur, il va venir chez moi et après il pourra faire ton appartement.
– Ça prend combien de temps ?
– Ça dépend s’il travaille seul ou avec une ou deux aides. Entre une semaine et dix jours.
Quelques jours plus tard, je fais la connaissance du peintre recruté par Shahnoor.
Siri Ram est un petit homme – il ne dépasse pas un mètre cinquante – d’allure vive, au visage brun avenant souligné d’une épaisse moustache, style sergent de l’armée des Indes. Il déambule dans l’appartement dans une combinaison de travail blanche, sa démarche dégingandée me fait penser à Charlot. Siri Ram est assisté d’un compagnon plus âgé, un certain Pratap qui a l’air plus timide, voire un peu perdu sous ses lunettes épaisses et un foulard mauve sur la tête. Siri Ram est fort content d’apprendre qu’il aura un chantier de plus dans la foulée. « Le prix ne sera pas un problème », me dit-il tout sourire, l’œil brillant de convoitise.
Quelques jours passent, je m’enquiers auprès de Shahnoor de l’avancée de son chantier.
Elle me répond :
– Oh, ça ne va pas trop. Ils sont en retard.
– Ah, bon ?
– Oui, en fait Siri Ram n’est pas là, c’est Pratap qui travaille.
– Ah, pourquoi ?
– Il me dit qu’il doit s’occuper de ses jeunes enfants, il en a quatre. Il y en a un qui est malade.
– Et alors ?
– Je me suis fâchée et lui ai posé un ultimatum. Qu’il revienne et travaille plus vite. Il m’a répondu : « Yes Ma’am (Madame) ! On va rattraper, ne vous inquiétez pas ! »
Deux jours passent, j’appelle Shahnoor pour savoir quand Siri Ram pourra commencer chez moi. Réponse :
– Il a disparu ! Je ne sais pas où il est, Pratap aussi a disparu !
– Mais que se passe-t-il ?
– Je n’en sais rien, je suis vraiment furieuse !

Le contrat de Siri Ram

Trois jours après, je rappelle Shahnoor. C’est alors qu’elle me raconte la scène hallucinante du retour de Siri Ram. Il est entré chez moi – dit-elle – affable et souriant comme si de rien n’était. J’étais furieuse, je l’ai attaqué aussitôt :
– Alors, Siri Ram, qu’est-ce que c’est que cette histoire ! Je n’ai jamais vu ça ! Tu es en retard, tu me dis que tu vas rattraper, et tu disparais trois jours !!!
– Yes Ma’am, je suis désolé. Mais j’ai eu quelque chose d’important à faire.
– Quoi ?! Comment ? Quelque chose d’important ? Il y avait plus important que mon chantier, que rattraper ton retard chez moi ?
– Yes Ma’am. Il fallait, il fallait que… je tue quelqu’un.
Shahnoor fait un bond en arrière, abasourdie :
– Quoi ? Tuer quelqu’un, toi ??!!!
– Yes Ma’am, j’ai dû aller au Bihar pour tuer quelqu’un. C’était un contrat, ça rapporte bien, c’est bon pour la famille. Alors j’ai fait le contrat et je suis revenu au plus vite, Ma’am !
Interloquée, tétanisée d’effroi, Shahnoor se demande si c’est possible, si ce n’est pas une blague. Comment ce petit homme, le contraire d’une armoire à glace, serait-il capable d’éliminer quelqu’un, comme ça, de sang-froid ? Elle se permet de l’interroger encore :
– Comment ? Toi, Siri Ram, tu as a eu un contrat pour tuer quelqu’un au Bihar ?
– Yes Ma’am, je l’ai déjà fait avant. Ça rapporte plus que de peindre un appartement.
– Tu as fait comment ?
– Oh, avec un flingue, c’est facile.
N’osant poser davantage de questions, Shahnoor se reprend :
– Bon, alors maintenant, c’est fini. On reprend le chantier !
– Yes Ma’am ! Après j’irai chez Sahib F’anchois.

Enquête sur le contrat

Cette histoire est terrifiante, je suis moi aussi effaré. Et plutôt excité. Il faut absolument en savoir davantage!
Je demande à Shahnoor :
– Comment ça s’est passé, c’était où au Bihar ?
– Je ne sais pas, quelque part du côté de Patna, la capitale. Je ne lui ai pas demandé !
– Bon, il faut qu’on regarde dans la presse. Peut-être le Bihar Times ou bien Patna Daily, ou encore l’Hindustan Times ? Il doit y avoir une rubrique ‘crimes et faits divers’ ? Et les news à la télévision d’il y a deux ou trois jours ?
Je regarde frénétiquement les chaînes TV et les blogs de presse en ligne. Je ne trouve rien.
– Tu n’y penses pas ! Il y a des meurtres, des morts inexpliquées, des disparitions tous les jours en Inde. Pas la moitié des cas ne sont reportés, et encore moins font l’objet d’une enquête de la police.
– Alors on ne peut pas en savoir plus ?
– Non, en dehors de ce que Siri Ram me dit, mais je n’ose pas lui demander davantage.
– Quelle est la valeur du contrat ?
– Je crois qu’il m’a dit 150 000 roupies (environ 1 600 euros).
C’est vrai que ça paraît mieux que son contrat de peinture d’un appartement (environ 30 000 roupies, un peu plus de 300 euros). Donc il gagne en un coup – c’est le cas de le dire – cinq fois plus qu’en huit jours pour l’appartement avec un assistant. C’est nettement plus rentable !
La conversation s’arrête là. Lundi suivant, Siri Ram doit commencer chez moi.

La vraie nature du contrat

Lorsqu’il débarque enfin en blouse blanche avec ses pots de peinture et son assistant Pratap, je suis quand même un peu inquiet. Je ne peux m’empêcher de regarder furtivement si on ne distingue pas une arme dans l’attirail des peintres. Heureusement, nous n’avons pas à discuter du prix, c’est déjà fait. En revanche, nous n’avons pas parlé des règlements intermédiaires. Alors, dès le premier soir, Siri Ram s’approche de moi avec son air enjoué. Tout sourire, l’œil narquois, il lève sa main droite en se frottant le pouce et l’index et me lance un « money, money ! » inquisiteur. Je ne discute pas, je sors du liquide tout de suite, il aura droit à 50% comptant.
Finalement, Siri Ram et Pratap traiteront mon chantier avec sérieux, pas de retard pour moi, le travail est bien fait. J’ai quand même été soulagé de les voir partir.
Après coup, je me suis demandé à nouveau si cette histoire était vraie ou bien une farce imaginée par Siri Ram. Mais pourquoi inventer une telle histoire ? Il aurait pu trouver un autre alibi à son retard. Nous en reparlons avec Shahnoor, elle me dit qu’elle en a appris un peu plus sur le contrat. En fait, Siri Ram serait allé au Bihar pour liquider un sinistre mafieux, un dealer qui avait dépassé les bornes avec les petits marchands et paysans locaux. Il avait été mandaté par une coalition d‘opprimés pour éliminer un ignoble oppresseur.
Siri Ram est donc finalement un Robin des Bois du Bihar, nous voilà soulagés ! Aux dernières nouvelles, il s’est rangé aujourd’hui des affaires à gages. En bon père de famille, il ne fait plus – c’est promis juré – que de la peinture d’intérieur.
Par François-Xavier Croisy
Appartement de Nizamuddin East, après le ravalement - dessin au crayon de l’auteur
Appartement de Nizamuddin East, après le ravalement - dessin au crayon de l’auteur

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A propos de l'auteur
Né en Asie où il a passé une dizaine année de son enfance (Japon, Vietnam), François-Xavier Croisy a poursuivi une carrière d’homme d’affaires et de nomade entre l’Europe, l’Afrique et l’Inde où il a vécu et travaillé une vingtaine d’année. Ses chroniques indiennes sont issues de voyages et rencontres faits aux quatre coins du pays entre les années 2000 et 2025. Chaque lettre raconte une expérience personnelle touchant à une facette de la société Indienne. Les croquis et dessins qui accompagnent ces chroniques sont réalisés par l’auteur qui est aussi peintre.