Histoire
Cinéma

L’écran cambodgien : une passerelle précieuse entre passé et présent

Un soldat cambodgien le 6 juillet 1997 à Phnom Penh.
Un soldat cambodgien le 6 juillet 1997 à Phnom Penh.
Le 17 avril 2025 marque le 50e anniversaire de la prise de Phnom Penh par les Khmers rouges. C’est pourtant cette date anniversaire qu’a choisi le président chinois Xi Jinping pour y effectuer une visite officielle au Cambodge. Les médias français n’accordent que peu d’attention à cette nation et à ses traumatismes consécutifs à 90 années de protectorat français, alors que le nombre de touristes français au Cambodge ne cesse de croître. En évoquant cette période sombre de notre histoire récente, trop souvent oblitérée, une interrogation s’impose : quel impact ce génocide exerce-t-il sur notre mémoire collective et comment les nouvelles générations parviennent-elles à relier le passé au présent par le biais du cinéma ?
« Quand je mourrai, il restera mes photos, mes films et ma voix. Ainsi, on pensera que Dy Saveth n’est pas morte, parce qu’on voit son image », dit Dy Saveth devant la caméra, la première star du cinéma cambodgien avant 1975.
Cette déclaration est extraite de l’interview réalisée pour le documentaire Le Sommeil d’or, de Davy Chou, projeté à l’occasion du cycle célébrant le 50e anniversaire du génocide cambodgien au Forum des Images à Paris. Afin de retracer l’âge d’or du cinéma cambodgien avant l’arrivée des Khmers rouges en 1975, le réalisateur franco-cambodgien Davy Chou a séjourné un an et demi au Cambodge pour retrouver des témoins, incluant des professionnels du cinéma et des spectateurs ayant vécu entre 1960 et 1975, période durant laquelle le pays a produit plus de 400 films, dont presque tous ont été détruits ou perdus sous le régime des Khmers rouges. Dans son film, distribué en 2011, Davy Chou interviewe l’actrice Dy Saveth ainsi que les réalisateurs Ly Bun Yim, Yvon Hem et Ly You Sreang, en plus de sa tante, Sohong Stehlin.
Le Sommeil d’or : L’actrice Dy Saveth dans le film le Sommeil d’or de Davy Chou.
Le Sommeil d’or : L’actrice Dy Saveth dans le film le Sommeil d’or de Davy Chou.

Les images manquantes et le territoire vierge à filmer

L’Image manquante est le titre d’un documentaire réalisé par Rithy Panh en 2013. Originaire du Cambodge, né le 18 avril 1975, juste après l’entrée des forces khmères dans la capitale, qui s’est soldée par l’exode de plus de 2 millions de personnes en quelques jours, Rithy Panh se concentre sur la quête d’une image introuvable : une absence de vie et même de trace de vie. Faute d’images d’archives, il recourt à des figurines d’argile pour mettre en scène la mémoire et reconstruire l’histoire, ainsi que pour dénoncer les indicibles atrocités, souvent ignorées. L’auteur nous incite à mobiliser notre imagination.
L'Image manquante
L'Image manquante
Dans son film de fiction, Rendez-vous avec Pol Pot, qui sortira en 2024, Rithy Panh utilise également la technique des figurines. Ce long-métrage raconte l’aventure vécue en 1978 par deux journalistes et un intellectuel marxiste français, tiré du livre Les Larmes du Cambodge, d’Elizabeth Becker. En s’appuyant sur des faits réels, le récit présente le seul moment où Pol Pot a rencontré des médias occidentaux pendant ses quatre années au pouvoir, révélant ainsi les horreurs cachées derrière la propagande officielle.
À l’inverse des images présentées par le régime, une grande partie des productions cinématographiques a été effacée pour rendre invisible une mémoire collective et une identité singulière. En outre, le manque de photos de presse a freiné la dénonciation de ce génocide qui s’est déroulé à la fois en plein jour et à huis clos. La recherche révèle qu’en l’absence de visuels documentant les violences subies par la population juste après la chute de la capitale, la société occidentale s’en est aveuglément remise à l’idéologie dominatrice du communisme.
Rithy Panh, figure emblématique du cinéma et mémoire vivante d’un Cambodge en reconstruction, retourne dans son pays pour transmettre ses compétences artistiques aux nouvelles générations. Il devient tuteur et producteur de Davy Chou pour son premier projet documentaire.
Réaliser un documentaire sur l’industrie cinématographique des années 60-70 sans pouvoir accéder à la moindre image relève d’un défi. Davy Chou cherche à montrer comment les images et les chansons des films ont marqué une génération malgré la dureté de la guerre. Petit-fils d’un producteur de cinéma, il a grandi et étudié en France avant de retourner dans le pays de ses ancêtres pour réaliser son premier long-métrage. Son objectif est de capturer les vestiges laissés par le génocide. Dans le documentaire Le Sommeil d’or, on entend des spectateurs d’aujourd’hui, très jeunes à l’époque, chanter les chansons des films et partager avec enthousiasme leurs souvenirs de cinéphiles. Faute de pouvoir projeter les films détruits, la caméra de Davy Chou immortalise les sourires des spectateurs quand ceux-ci évoquent les films à succès des nombreuses salles de la capitale, tout en laissant la parole à un réalisateur, un producteur et une actrice pour qu’ils parlent de leur parcours artistique avant avril 1975, date à laquelle tout s’interrompt brusquement.
« J’éprouvais le désir de filmer là-bas et j’avais une aspiration à réaliser des films en France. Cependant, il y avait quelque chose de déjà établi en moi, une sorte d’appel de la caméra. Qu’est-ce qui en est la raison ? Est-ce parce que ces réalités sont moins souvent capturées ? On ressentait alors à la fois la pertinence et l’opportunité de filmer un territoire qui n’a pas été beaucoup représenté. Ou peut-être était-ce simplement l’excitation d’explorer un lieu presque vierge d’images ? » C’est ainsi que Davy Chou a répondu à notre question concernant le choix de son premier film.
Après la sortie de son documentaire en 2012, il retourne au Cambodge entre 2013 et 2015 pour réaliser sa première œuvre de fiction, Diamond Island. Il ressent le besoin de capturer l’essence de la jeunesse cambodgienne à ce moment précis. Le film, qui a été sélectionné pour la Semaine de la critique au Festival de Cannes 2016, dépeint le quotidien de Bora, un jeune homme de 18 ans qui abandonne son village rural pour se rendre à Phnom Penh, avant de travailler sur le chantier d’un complexe immobilier moderne sur Diamond Island.
Diamond Island
Diamond Island
Situé sur l’autre berge de la capitale et soutenu par l’entreprise chinoise Jixiang Investment, le colossal projet de Diamond Island incarne l’essor effréné du capitalisme dans un pays avide d’évoluer plus vite que son temps. Sur cette île marécageuse, des travailleurs comme Bora, originaires de la campagne, ont réalisé des résidences de luxe, des gratte-ciels et des centres commerciaux modernes, le gouvernement souhaitant présenter une nouvelle image de la nation. Les dénominations des rues et des bâtiments sont en chinois, incluant même une avenue Mao Zedong, comme le montre une publicité du promoteur dès les premières scènes du film. De nombreux témoignages illustrent l’influence idéologique et le soutien, tant financier que logistique, de la Chine communiste. De l’époque de Pol Pot jusqu’à l’actuel règne de Xi Jinping, le destin de ce pays reste inextricablement lié à la politique chinoise.

Le cinéma comme outil de transmission

Jenny Teng, à la fois réalisatrice et universitaire, est de la même génération que Davy Chou et choisit le cinéma comme médium de travail après ses études d’anthropologie. En explorant le passé des membres de sa famille, répartis à travers le globe, elle saisit avec sa caméra des visages troublés par des souvenirs enfouis qui reviennent à la surface lorsque les récits se libèrent.
« La mémoire se construit aussi à travers le langage, la manière de la raconter, ainsi que la possibilité ou non de partager ses particularités en tant qu’étranger », explique-t-elle. Son documentaire, Tour d’exil, a été réalisé en 2009. Au cours de ses recherches, Jenny Teng a compris que les survivants choisissent souvent de garder le silence sur leur douleur passée, ce qui laisse leurs descendants et la génération suivante presque ignorants des événements survenus avant 1975. D’après les observations du psychanalyste Richard Rechtman, qui a accueilli dans son cabinet en région parisienne, dès les années 80, les premiers réfugiés du génocide, ceux-ci ne parviennent pas à intégrer leur expérience traumatique et préfèrent la conserver comme une histoire très personnelle, ne se sentant ainsi aucune légitimité pour en parler.
Photo portrait de Jenny Teng.
Photo portrait de Jenny Teng.
Toutefois, ce mutisme sélectif empêche l’accès à la mémoire et crée un fossé grandissant entre les générations. Jenny Teng est convaincue que le cinéma est l’outil idéal pour établir un lien entre passé et présent, assurant ainsi la transmission de la mémoire. « Parce qu’il est à la fois multiple et à couches, comme la mémoire, il est aussi complexe que le temps qui passe. Le cinéma est doté de la possibilité de revenir et de raturer, et de réessayer et de remonter et de réécrire », souligne-t-elle dans une interview diffusée sur le site du Forum des images.

Le retour au pays natal

« C’est que quand tu ne sais pas d’où tu viens, à un moment, la question te gratte un peu. En tant qu’artiste, quelque part, il faut faire avec cette question. Et soit faire en ouvrant la porte et en en cherchant ce qu’il y a, ou soit justement construire sur l’ignorance et l’amnésie », dit Davy Chou. S’interrogeant sur le passé de leurs parents et de leur pays, ces artistes, considérés comme l’avant-garde de la mémoire, selon l’universitaire Soko Phay, ressentent le poids de l’histoire sur leurs épaules. Que ce soit la génération ayant vécu le génocide ou celle ayant grandi en France, elles ressentent le devoir de se forger une identité, même en étant confrontées à un vide, symbolisé par l’ignorance de leurs origines, et de reconstruire une partie de l’histoire nationale à travers des images.
Animé par le désir de contribuer au développement du nouveau cinéma cambodgien et de collaborer avec les jeunes réalisateurs locaux, Davy Chou s’établit à Phnom Penh après la pandémie de Covid et y fonde une famille. Il travaille en tant que producteur avec sa société de production, Anti-Archive, à l’image de son grand-père.
Il y apprend la langue khmère et y débute une vie semblable à celle que ses parents ont connue en France avant sa naissance. Le choix de retourner au Cambodge a suscité une réaction émotionnelle forte chez ses parents, qui y voient un drame personnel, perçu comme une désapprobation de leur fuite et des aspirations qu’ils avaient pour leurs enfants. Cependant, la vie a parfois une fin heureuse, à l’instar des films : « Après avoir quitté le Cambodge dans les années 70, mes parents ne souhaitaient pas y retourner, même après de nombreux voyages en Asie. Actuellement, ils y passent 5 à 6 mois par an depuis la naissance de ma fille il y a deux ans », raconte Davy Chou.
Lorsque la caméra est allumée et le micro branché, recueillir les paroles des survivants est « une façon d’accorder une importance à leur vie, conclut Davy Chou. À leur vie, oui, à une existence qui a été vécue comme ça par deux générations. Ils ont l’impression que c’est un survivant qui vit comme un fantôme. »
Par Tamara Lui

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A propos de l'auteur
Originaire de Hongkong, ancienne journaliste pour deux grands médias hongkongais, Tamara s'est reconvertie dans le documentaire. Spécialisée dans les études sur l'immigration chinoise en France, elle mène actuellement des projets d'économie sociale et solidaire.