Histoire

Les Khmers Rouges en 10 faits historiques

Les Khmers Rouges entrent dans Phnom Penh le 17 avril 1975. (Crédit : SJOBERG / SCANPIX SWEDEN / AFP)
Les procès des derniers survivants continue de faire l’actualité jusqu’en Occident. Qui étaient les Khmers Rouges ? Figures d’un mouvement politique et militaire communiste au pouvoir au Cambodge de 1975 à 1979, ils massacrèrent le quart de leur population. Asialyst revient sur leur trajectoire, de leur émergence en 1951 jusqu’à leur extinction en 1999, et fait la lumière sur leur héritage en 10 faits historiques.
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Sommaire

1. 5 août 1951 : apparition des Khmers Rouges
2. 18 Mars 1970 : le prince Sihanouk est renversé et s’allie avec les Khmers rouges
3. 17 avril 1975 : les Khmers rouges entrent à Phnom Penh et prennent le pouvoir
4. 20 Mai 1975 : mise en place du programme des Khmers rouges
5. Août 1975 : installation du centre de torture S-21
6. 25 décembre 1978 : l’entrée de l’armée vietnamienne au Cambodge provoque la chute du régime
7. 25 juin 1991 : révélations officielles sur les liens entre les Khmers Rouges et les puissances occidentales
8. 15 Avril 1998 : mort de Pol Pot
9. 6 mars 1999 : arrestation de Ta Mok et défaite finale des Khmers Rouges
10. 3 Février 2012 : condamnation de Douch pour crimes contre l’humanité

1. 5 août 1951 : apparition des Khmers Rouges

C’est l’acte de naissance. Le 5 Août 1951, le Parti Communiste du Kampuchéa (PCK) promulgué ses statuts fondateurs. Le mouvement se façonne dans un contexte de guerre généralisé, ce que les « Khmers rouges » – comme les a appelés le prince du Cambodge Norodom Sihanouk – ont toujours tenté de faire oublier.
*Jean-Louis Margolin, « Le Cambodge des Khmers rouges : de la logique de guerre totale au génocide », in Vingtième Siècle, vol. 1, n° 77, 2003, pp. 3-18.
Cette année-là marque le cinquième anniversaire du déclenchement du conflit au Vietnam, où l’opposition entre Washington et Pékin s’exerce par procuration. Le Viet Minh et son soutien chinois décident par conséquent de créer sur plusieurs territoires du Sud-Est-asiatique (Laos, Cambodge) un parti communiste et nationaliste*. Les cadres cambodgiens du Parti Communiste, pourtant réprimé par Sihanouk, suivent ainsi des formations à la doctrine marxiste-léniniste et aux méthodes de guérilla.
« Le Kampuchea Démocratique est l’ultime et le plus monstrueux produit de la guerre de Trente Ans indochinoise : un régime né de la guerre, vivant dans une atmosphère de guerre permanente. »
*Ibid. **Dmitry Mosyakov, The Khmer Rouge and the Vietnamese Communists: A History of their Relations as Told in the Soviet Archives, GSP Working Paper No. 15, Yale University, 2004.
Mais bien que la naissance du PCK soit inscrite dans le contexte géopolitique de l’Indochine en guerre, l’imagerie que le parti a constamment cherché à mobiliser est celle d’une lutte des classes cambodgiennes*. D’ailleurs, les Khmers Rouges font toujours remonter à 1960 la fondation de leur mouvement, « Angkar padevat » (l’organisation révolutionnaire), soit neuf ans après leur réelle création. A travers cette volonté d’amputer une partie de leur histoire, ils tentent de rompre avec leurs véritables origines : le PC indochinois. Pol Pot, futur leader de l’Angkar, en est lui-même devenu membre dès 1953 – bien qu’il l’ait toujours nié. A cette époque, le PCK admet de fortes consonances vietnamiennes, et pour cause : le comité central du parti en est largement composé**.
Les Khmers Rouges sont alors en outre dépendants de leur voisin de l’Est, lui fournissant une liaison avec le reste du monde communiste. Dans le théâtre géopolitique de l’Indochine, le rôle du PCK est d’assurer au Nord-Vietnam une assise par l’est du Cambodge, en alimentant les troupes engagées dans une guérilla au Sud-Vietnam. A cette époque, les Khmers Rouges ne forment qu’un groupuscule de quelques centaines de membres, avec une faible implantation dans le pays. C’est à la faveur du contexte de guerre qu’ils parviennent à se développer et à se solidifier.

2. 18 Mars 1970 : le prince Sihanouk est renversé et s’allie avec les Khmers rouges

Retournement de situation. Le 18 Mars 1970, un coup d’État est fomenté par les classes dominantes cambodgiennes. Le maréchal Lon Nol passe du statut de Premier ministre à celui de président. Dès lors, l’échiquier politique va être bouleversé : réfugié à Pékin, Sihanouk s’allie à ses anciens ennemis Khmers Rouges pour reprendre le pouvoir.
*Jean Lacouture, « Sihanouk diplomate », dans Politique étrangère, vol. 44, n° 2, 1979, pp. 251-261.
Comment le coup d’État a-t-il réussi ? Lon Nol a profité du déplacement du prince Sihanouk à Paris, parti négocier avec l’URSS l’allègement son soutien à des Khmers Rouges aux influences croissantes*, pour le renverser. C’est pourtant le prince lui-même qui avait décidé de le nommer au poste de Premier ministre pour s’assurer l’appui d’une élite cambodgienne pro-occidentale. Après trois années de guerre civile, c’est un véritable tournant.
Aux yeux des paysans cambodgiens, Sihanouk possède une dimension quasi-divine, ce qui rejaillit sur les Khmers rouges auxquels il s’allie. Ces derniers, catalogués hier comme ennemis publics du prince, en deviennent les protecteurs. Ce nouveau statut va fortement être utilisé par le PCK qui va temporairement changer son habituelle propagande idéologique, pour valoriser son rôle de défenseur du « père de l’indépendance ». Dans le même temps, le gouvernement de Lon Nol lance de vastes campagnes de répression : quiconque émet des réserves sur sa politique est menacé d’exécution.
*Ben Kiernan, How Pol Pot came to power : colonialism, nationalism, and communism in Cambodia, 1930-1975, New Haven : Yale University Press, 2004 (1983), 430 p. **Simon Sheldon, War and politics in Cambodia: A communications analysis, Durham : Duke University Press, 1974, 178 p.
La radicalisation de la population rurale, alimentée par les bombardements destructeurs de l’aviation américaine sur les lignes de ravitaillement nord-vietnamiennes (ouvertes par Sihanouk sur demande de la Chine en 1965), contribue également à l’essor du mouvement. Les pilonnages détruisent routes, maisons et rizières, et tuent entre 50 et 150 000 Cambodgiens*. Les Khmers rouges en profitent pour accroître considérablement leurs effectifs : ils grimpent de 3 000 combattants en 1970 à plus de 200 000 fin 1972**.

3. 17 avril 1975 : les Khmers rouges entrent à Phnom Penh et prennent le pouvoir

L’entrée des Khmers Rouges dans la capitale le 17 Avril 1975 en témoigne : les Phnompenhois sont exaltés par cette prise de pouvoir. Celle-ci devait trancher avec le régime autoritaire et conservateur imposé par Lon Nol, et être synonyme de paix. Une impression trompeuse puisque dès son arrivée, le PCK va mettre en place des mesures annonçant le futur génocide.
Dès le 1er Avril, le maréchal Lon Nol et ses proches collaborateurs avaient quitté la capitale, abandonnant leur armée à la purge effroyable mise en place par l’Angkar. Il faut dire que son régime était en difficulté dès 1972, affaibli par une lutte de clans et rongé par la corruption. Ainsi, les Khmers rouges, qui étaient aux portes de la ville depuis plusieurs mois, la prennent en moins d’une matinée, pratiquement sans aucune résistance.
*Philip Short, Pol Pot: anatomie d’un cauchemar, Paris : Denoël, 2007, 608 p.
Mais sous le prétexte d’un bombardement américain imminent, Phnom Penh est vidée de ses habitants dès le 17 Avril. En moins de deux jours, ce sont plus d’un million et demi d’individus qui sont poussés à l’exode. Charrettes et voitures sont confisquées. Les habitants doivent se diriger à pied vers les coopératives rurales. Ceux qui font preuve de résistance ou ne peuvent se déplacer sont systématiquement éliminés. Entre 10 000 et 20 000 personnes trouvent la mort au cours de cette évacuation*.
De fait, tous les centres urbains du pays sont concernés par les déportations – comme à Battambang, la deuxième ville du pays, quelques jours plus tard. Motif : leurs habitants ne sont pas suffisamment imprégnés par l’idéologie communiste. Car pour les Khmers Rouges, qui ne possédaient pas de relais politiques dans les villes, ces dernières représentent un danger à éradiquer d’urgence. Elles sont en effet habitées par une classe moyenne majoritairement en accord avec le gouvernement de Lon Nol, dont le mode de vie aisé s’oppose à celui de paysans souffrant des difficultés liées à la guerre et à la pauvreté. De surcroît, Phnom Penh était le symbole de la présence étrangère au Cambodge.

4. 20 Mai 1975: mise en place du programme des Khmers rouges

Phnom Penh est désormais vidée de ses habitants. Le 20 Mai 1975, l’ensemble des responsables Khmers rouges sont convoqués dans la capitale cambodgienne. Ils assisteront pendant 4 jours à une conférence où Pol Pot définit la marche à suivre.
*Ben Kiernan, Le Génocide au Cambodge, Paris : Gallimard, 1998, 736 p.
Son plan comprend l’évacuation de la population de toutes les zones urbaines, la sécularisation des moines bouddhistes immédiatement envoyés au travail forcé, l’exécution des membres de l’ancien régime mais aussi l’expulsion des minorités vietnamiennes. Pour construire la République Socialiste du Kampuchea, il faudra aussi « débusquer » les ennemis au sein de la population civile et « rendre les gens purs »*.
*Jean-Louis Margolin, « Cambodge : au pays du crime déconcertant », in Stéphane Courtois, Nicolas Werth et al., Le Livre noir du communisme, Paris : Robert Laffont, 1997, 923 p. **Ben Kiernan, op. cit.
Dès son arrivée au pouvoir, l’Angkar envoie les Cambodgiens travailler durement dans des coopératives agricoles. Le PCK veut faire du pays un exportateur de riz, fondant sa politique sur le nationalisme et l’autonomie du pays, à l’imitation du modèle maoïste en Chine. La politique sociale mise en place par Pol Pot est celle d’une déshumanisation programmée et meurtrière. Le Cambodge rencontre des famines régulières au cours desquelles la cueillette de fruits est synonyme de vol de la propriété collective, passible d’emprisonnement ou de mort. Des cas de cannibalisme sont même observés**. Dans le sud-ouest du pays, zone « aux fortes populations nouvelles », 20 à 30% des habitants sont ainsi morts de famine**.
A travers ce programme émerge un système au sein duquel la population devient esclave de ses maîtres rouges. Tout appartient désormais à l’Angkar. Pour les populations rurales, c’est aussi une rupture majeure, tant le PCK les prive des trois piliers de leur mode de vie : la terre, la famille et la religion. Certaines catégories sociales font l’objet de mortelles suspicions, comme les intellectuels qui sont pourchassés et disparaissent. Les Cambodgiens perdent de plus toute liberté de déplacement, de soin médical et de commerce. L’usage de la monnaie est d’ailleurs abandonné et remplacé par le troc.
La population suit de longues séances d’endoctrinement, dont le but principal est de fracturer les liens familiaux. Toute revendication, colère, signe d’affection, expression artistique sont sévèrement punis. L’ouverture de camps d’emprisonnement et d’extermination s’inscrit dans la funeste suite du programme de Pol Pot. Le 20 mai est aujourd’hui commémoré au Cambodge comme « jour de la colère ».

5. Août 1975: installation du centre de torture S-21

Rithy Panh en a fait un documentaire retentissant. C’est En août 1975 qu’est créé le centre de torture de Tuol Sleng (« la colline empoisonnée »), plus connu sous le nom de S-21. Une école est transformée en geôle secrète de l’Angkar. Après avoir été interrogées et torturées, entre 14 000 et 20 000 personnes y furent exécutées. Des femmes, des enfants, des personnes âges. Seuls sept prisonniers ont survécu.
*Boraden Nhem, The Khmer Rouge: Ideology, Militarism, and the Revolution that consumed a generation, Santa Barbara : Praeger, 2013, 216 p.
Ce lieu illustre parfaitement la violente folie du régime, qui y mène ses purges intérieures. Le PCK dissémine plus d’une centaine « centres de rééducation » dans tout le pays*. Vol, propos contestataires, manifestation d’impatience, relations sexuelles hors mariage, origine sociale jugée « impure »… les Cambodgiens peuvent être arrêtés sous le moindre prétexte. S-21 est sous le contrôle direct des responsables du PCK : c’est la prison centrale du régime qui y envoie ses disgraciés. Kang Kek Ieu alias « Douch », qui dirige la police secrète de l’Angkar (le Santebal), est nommé à son commandement.
*Patrick Clervoy, L’Effet Lucifer : des bourreaux ordinaires, Paris : CNRS Editions, 2013, 333 p.
Jusqu’en 1979, S-21 reste un lieu tenu caché. Toute infraction à l’effroyable règlement mis en place par les gardiens y est, dans le meilleur des cas, synonyme d’un passage à tabac. Car chaque individu envoyé à S-21 est un coupable obligé. La mission des gardiens revient ainsi à empêcher la mort prématurée de détenus, qui tentent régulièrement de mettre fin à leurs jours. Les interrogateurs, qui doivent soutirer les aveux des prisonniers, sont répartis en trois groupes : les « Gentils », les « Chauds » et les « Mordants »*. Les premiers se chargent d’exercer une pression dite « politique » sur le détenu interrogé. En cas d’échec, les seconds battent l’individu à l’aide d’outils divers. Enfin les « Mordants » doivent sadiquement torturer, aussi longtemps que nécessaire. A la fin des séances, les prisonniers sont laissés pour morts dans une cellule jusqu’à leur retour devant leurs bourreaux. Face à la souffrance, ils doivent choisir une affiliation avec une organisation ennemie (CIA, KGB, Vietnam), puis dénoncer au moins plusieurs « complices ». Ces personnes sont à leur tour interrogées et arrêtées.
Tout est secret à S-21. Y compris l’exécution des prisonniers qui « avouent » : tués de nuit, dans le silence des « champs d’exécution » de la campagne phnompenhoise, sans utiliser d’armes à feu. Aujourd’hui, le camp est devenu un musée du génocide khmer. Un lieu de mémoire indispensable aux fondements de la jeune nation cambodgienne.

6. 25 décembre 1978: l’entrée de l’armée vietnamienne au Cambodge provoque la chute du régime

*Stephen J. Morris, Why Vietnam Invaded Cambodia: Political Culture and the Causes of War, Palo Alto : Stanford university Press, 1999, 336 p.
C’est la fin d’un régime mais pas encore la dissolution des Khmers rouges. Le 25 décembre 1978, l’Armée populaire du Vietnam pénètre au Cambodge. Cette invasion répond aux sanglantes incursions des Khmers rouges sur leur territoire tout au long de l’année*. L’armée vietnamienne détruit en une semaine les lignes de défense khmères de l’est du pays, où les populations se trouvent affaiblies et terrorisées par les purges de l’Angkar mises en place dans cette région depuis mai 1978.
Dès le 1er janvier 1979, le PCK commence à planifier son évacuation. L’entrée des « libérateurs » dans Phnom Penh est rapide, puisque les premiers blindés vietnamiens y pénètrent le 7 janvier 1979. Ils découvrent alors les effroyables exactions du PCK, notamment S-21. Les Khmers rouges perdent toute crédibilité aux yeux de la communauté internationale et cherchent par conséquent à se restructurer.
A Phnom Penh, la République populaire du Kampuchea (associée à Hanoï) est proclamée dès le 11 janvier. Un dénommé Hun Sen est mis à la tête du ministère des Affaires étrangères : ancien Khmer rouge, il deviendra Premier ministre du Cambodge à partir de 1998. Malgré la crainte de la domination vietnamienne, la population est soulagée. De nombreux soldats de l’Angkar profitent de ce bouleversement pour rejoindre la population civile.
*Stephen J. Morris, ibid.
De son côté, Pol Pot prévoit la mise en place d’une guérilla, censée enliser les forces vietnamiennes. Son armée se replie le long de la frontière thaïlandaise, en accord avec Bangkok qui redoute une diffusion de la zone d’influence vietnamienne. Ainsi, la Thaïlande laisse transiter sur son sol un appui matériel aux khmers rouges, fourni par Pékin. En échange, les Khmers exercent ce rôle de « tampon » avec les forces vietnamiennes, et la Chine s’engage à ne plus appuyer la guérilla du virulent PC thaïlandais. Critiquant la politique expansionniste du Vietnam dès 1975, l’intervention de la Chine ne s’arrête d’ailleurs pas là, puisqu’elle va jusqu’à tenter d’envahir le Nord-Vietnam. Objectif : forcer le retrait des troupes vietnamiennes du Cambodge en les concentrant vers la protection de ses propres frontières nationales. Ce qui se solde par un échec avec le retrait des troupes chinoises dès le mois de mars.
Mais comme en 1975, la chute du pouvoir en place n’éteint pas les braises de la guerre. En témoigne en 1984, la construction du « mur de bambou » : talus miné de 700 kilomètres de long censé isoler l’armée de Pol Pot. Les combats se localisent désormais à l’ouest du Cambodge. Dans un Sud-Est asiatique plongé dans une guerre par procuration, les Khmers rouges vont tirer profit de leur rôle de « pion » utilisé par certaines puissances extérieures.

7. 25 juin 1991 : révélations officielles sur les liens entre les Khmers Rouges et les puissances occidentales

C’était un secret de Polichinelle. Le 25 juin 1991, le gouvernement britannique reconnaît devant le Parlement que le SAS (Special Air Service) avait secrètement entraîné la « coalition » dirigée par les Khmers rouges. C’est la première puissance occidentale à avoir officiellement avoué sa participation au maintien de l’Angkar le long de la frontière thaïlando-cambodgienne.
Margaret Thatcher avait pourtant déclaré que le gouvernement britannique n’était « impliqué en aucune façon dans l’entraînement, l’équipement ou une coopération quelconque, avec les forces khmères rouges ou leurs alliés ». Pourtant en 1983, la Première ministre britannique avait envoyé des membres du SAS enseigner les arts du maniement des mines aux troupes de Pol Pot.
Rappelons que dès 1979, via le Conseil de Sécurité de l’ONU, les États-Unis et la Grande-Bretagne ont imposé un embargo dévastateur à un Cambodge ravagé par des années de guerre. En cause : le soutien soviétique apporté au « libérateur » vietnamien – d’où la restructuration d’un PCK, ayant perdu toute légitimité suite à la révélation des atrocités commises. C’est ainsi que les États-Unis, le Royaume-Uni et la Chine ont « inventé » une coalition « non communiste » et « anti-vietnamienne » en exil. Créé le 21 juin 1982 à Kuala Lumpur, ce groupe était en réalité dominé par des Khmers rouges qui, appuyés par ces puissances occidentales, représentaient le Cambodge. Margaret Thatcher expliqua par la suite qu’il y avait « derrière les Khmers rouges certaines personnes raisonnables » et qu’elles « auraient un rôle dans le futur gouvernement ».
En Thaïlande, la CIA était en relation avec le régime de Pol Pot et appuyait ce dernier en vertu de la maxime « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ». Et si les Etats-Unis ont cherché à prendre une revanche sur l’humiliation causée par les Vietnamiens à Saïgon, c’était aussi l’occasion pour eux d’opposer Pékin à Moscou. Conseiller à la Maison Blanche, Zbigniew Brzezinski a depuis précisé avoir « encouragé les Chinois à soutenir Pol Pot » en 1981. Les États-Unis sont même allés plus loin par la suite puisqu’ils ont secrètement financé l’Angkar, à hauteur de 85 millions de dollars entre 1980 et 1986. Ce n’est qu’une fois que les Vietnamiens se sont retirés du Cambodge en 1989 que les Américains ont donné leur aval pour arrêter Pol Pot, au poids politique désormais dérisoire.

8. Le 15 Avril 1998 : mort de Pol Pot

Le tyran disparaît. Le 15 Avril 1998, Saloth Sar, alias Pol Pot, décède des suites d’une crise cardiaque (selon la version officielle). A 73 ans, il résidait dans le dernier bastion des Khmers rouges en plein effondrement, repliés à un kilomètre de la frontière thaïlandaise, aux alentours d’Anlong Veng.
Deux semaines plus tôt, le quartier général de l’Angkar était pris d’assaut par les troupes gouvernementales, forçant les rebelles à se réfugier dans les collines environnantes. Pol Pot vivait alors depuis 1997 dans une résidence surveillée par des dirigeants Khmers rouges retournés contre lui. Il souffrait de problèmes cardiaques, avait contracté la malaria et ne pouvait se déplacer sans être porté.
Le délitement de l’Angkar s’était accéléré à partir de 1996 quand Ieng Sary, ministre des Affaires étrangères de Pol Pot, s’était rallié au gouvernement de Phnom Penh en échange d’une amnistie et de quelques privilèges (conservation de l’autonomie administrative de ses régions de Phnom Malai et Pailin). Ce revirement avait amplifié la paranoïa de Pol Pot vis-à-vis des membres de son mouvement et notamment de son ancien ministre de la Défense, Son Sen. le « frère numéro un » avait alors organiser son assassinat en 1997 ainsi que celui des 10 membres de sa famille.
Cette purge interne avait effrayé ses collaborateurs. Le chef militaire Ta Mok, le chef politique Khieu Samphan, et le théoricien Nuon Chea étaient alors entrés en rébellion contre lui en 1997. Une dissension qui permit aux dirigeants Khmers rouges de rejeter la responsabilité des atrocités commises sur leur « frère numéro un », façon de tenter de récupérer par la même occasion une légitimité politique face à l’inéluctable extinction de l’Angkar.
À la suite de son arrestation, Pol Pot est jugé durant un « procès populaire » : une « antithèse de la justice » selon Seth Mydans, l’envoyé spécial du New York Times. « Un procès spectacle, censé montrer que les Khmers Rouges ont rompu avec leur ancien leader, et qui démontre au contraire combien le visage de l’Angkar n’a pas changé », note le journaliste. Condamné à la prison à perpétuité, Pol Pot finit ses jours assigné en résidence surveillée, dans la zone encore contrôlée par les guérilleros rouges. Au total, le « polpotisme » aura causé la mort d’1,5 à 2,3 millions de Cambodgiens entre 1975 et 1979, soit entre 20 et 30% de la population du pays.

9. 6 mars 1999 : arrestation de Ta Mok et défaite finale des Khmers Rouges

Il aura fallu vingt années après la chute du régime. Le 6 mars 1999, Ta Mok, le dernier chef des khmers rouges, est arrêté à Preah Vihear. Les troupes gouvernementales l’interceptent seul à quelques centaines de mètres de la frontière thaïlandaise. Cette capture marque « la fin du groupe de guérilla khmère rouge », annonce alors le ministre de la Défense Sisowath Sirirath.
Ta Mok, le « frère numéro 6 » était devenu le commandant des dernières zones de guérilla au 29 décembre 1998, date de la reddition de Kieu Samphan et de Nuon Chea qui avaient supplé Pol Pot après sa destitution. Ancien commandant en chef de l’armée de l’Angkar, il était connu pour les purges qu’il avait organisées durant le règne des Khmers rouges. Il avait en effet ordonné l’assassinat de plus de 30 000 personnes dans le district d’Angkor Chey, et de 50 000 à Kompong Cham. Il était par ailleurs le seul dirigeant khmer rouge à participer directement à l’exécution de ces massacres.
L’arrestation de Ta Mok est synonyme de la disparition des dernières poches de guérilla de l’Angkar. Celles-ci étaient actives depuis plus de 20 ans, tout le long de la frontière thaïlandaise. Elle annonce aussi le recouvrement par le gouvernement cambodgien de sa souveraineté sur l’ensemble du territoire national. La question se pose néanmoins de savoir quel sort réserver aux derniers Khmers rouges. « Si nous mettons ces personnes en prison, sera-ce dans l’intérêt de notre pays ou est-ce que cela déclenchera une nouvelle guerre civile ? Nous ne devrions pas parler de tribunal. C’est le moment de parler de réconciliation », déclare ainsi le Premier ministre Hun Sen à la suite de l’arrestation de Nuon Chea et Kieu Samphan en 1998.
Voitures et hôtel de luxe, garde rapprochée : ces derniers furent accueillis en grande pompe par le chef du gouvernement cambodgien à Sihanoukville, station balnéaire détruite 19 ans plus tôt par l’Angkar. « C’est se moquer des morts, insulter leur mémoire », estime alors l’Institut Khmer pour la démocratie. En échange de leur reddition, les Khmers rouges ont reçu de solides garanties de la part du gouvernement : impunité, intégration dans l’armée nationale et conservation de leur terres.
*Benoît Fidelin, Prêtre au Cambodge : François Ponchaud, l’homme qui révéla au monde le génocide, Paris : Albin Michel, 263 p.
Ancien Khmer rouge jusqu’à sa désertion en 1977, Hun Sen a aussi constamment usé de son influence pour ralentir le processus de jugement. Il s’est opposé à la communauté internationale, qui avait fait pression pour la mise en place d’un tribunal spécial, semblable à ceux existants en ex-Yougoslavie et au Rwanda. « Ce sont les étrangers qui veulent faire juger les responsables khmers rouges. Mais c’est aux Cambodgiens de le faire, pas à nous », explique François Ponchaud, membre des Missions étrangères de Paris*. Ta Mok, lui, ne serajamais jugé : il s’est éteint dans son fief d’Anlong Veng en 2006, sans avoir été jugé.

10. Le 3 Février 2012 : condamnation de Douch pour crimes contre l’humanité

33 ans après les faits, voilà une condamnation qui réécrit l’histoire officielle du Cambodge. Le 3 février 2012, Kan Kek leu alias Douch, le maître de « l’usine de la mort » de S-21, a été condamné à 35 ans de prison. Reconnu coupable de meurtre, torture, viol et de crime contre l’humanité, il avait néanmoins plaidé en faveur de sa remise en liberté.
Les crimes de Douch ont « compté indubitablement parmi les pires jamais enregistrés dans l’histoire », tranche le tribunal. Douch, qui n’a pas trahi une émotion à l’annonce du verdict, restera comme le symbole judiciaire des crimes commis sous Pol Pot. « C’est un exemple important pour le pays quand un haut responsable qui a commis un crime doit, trente ans plus tard, faire face à la justice », souligne le cinéaste Rithy Panh, « mais ce que je redoute c’est que Douch soit le seul condamné. »
Ke Pauk amnistié, Ieng Sary et Ta Mok décédés avant d’avoir été jugés : les cadres khmers rouges vieillissants restent protégés par une classe politique cambodgienne constituée majoritairement d’anciens Khmers rouges au premier rang desquels le président Hun Sen, qui a usé de son influence pour ralentir au possible le travail du tribunal. Après avoir assuré son assise à la tête du pouvoir cambodgien, ces jugements n’avaient aucun intérêt pour lui. « Je prie pour que ce tribunal n’ait plus d’argent. […] Cela ne signifie pas que je ne le soutiens pas, mais il ne faut pas qu’il cherche des histoires. » Cependant, sous la pression d’une communauté internationale dont il est économiquement dépendant, le pouvoir cambodgien a été obligé de poursuivre les jugements. En tant qu’anciens membres du gouvernement khmer rouge, Nuon Chea et Khieu Samphan ont été condamnés à perpétuité le 7 août 2014. Le jugement de Douch a été fondamental dans l’amorçage du processus. C’est l’élément-clé qui a permis de faire avancer le « travail de deuil », liant le présent et le passé de l’histoire cambodgienne.
Avant même l’annonce du verdict, ce procès a eu en effet d’importantes résonances au sein du tissu social cambodgien. La population fut tiraillée entre devoir de mémoire et déni. En témoigne une enquête du Centre des Droits de l’homme rattaché à l’université de Berkeley, qui a révélé en janvier 2009 que 39 % des Cambodgiens ignoraient l’existence de ce jugement. Pourtant, 71 000 Cambodgiens s’étaient déplacés jusqu’au tribunal : une fréquentation sans précédent dans l’histoire de la justice internationale. Si le procès a été critiqué pour sa lenteur et pour la faible sentence du jury, il a eu le mérite de libérer la parole sur cette sombre page de l’histoire cambodgienne. Et de même, de réintroduire cette période dans les programmes et les manuels d’histoire, dont elle avait été effacée depuis 1993. Il n’en reste pas moins une première étape du processus encore long de réconciliation nationale.
Par Benjamin Giraudeau
A propos de l'auteur
Benjamin Giraudeau
Etudiant en géopolitique, Benjamin Giraudeau a été correspondant de presse pour La Dépêche (Albi). Passionné par l'Asie du Sud-est, ses travaux de recherche l'ont mené au temple de Preah Vihear, à la frontière entre le Cambodge et la Thaïlande.