Culture
Entretien

Cinéma coréen : le quotidien des couples lesbiens au pays du matin calme

Dans Lucky Apartment, Seon-woo et Hee-seo s’installent ensemble et font face au qu'en-dira-t-on (Crédits : INDIESTORY Inc.)
Dans Lucky Apartment, Seon-woo et Hee-seo s’installent ensemble et font face au qu'en-dira-t-on (Crédits : INDIESTORY Inc.)
Dans Lucky Apartment, son premier film de fiction, la réalisatrice Kangyu Garam s’intéresse aux difficultés rencontrées par les couples de femmes dans un pays encore très conservateur. Elle s’explique sur son travail dans une interview pour Asialyst.
Est-il possible de vivre son amour au grand jour lorsque l’on est un couple de femmes en Corée du Sud ? Après quinze ans de documentaires féministes, la réalisatrice Kangyu Garam passe à la fiction et nous offre, avec Lucky Apartment, un aperçu des difficultés auxquelles sont confrontés les couples lesbiens au pays du matin calme. Présenté fin 2024 à la dix-neuvième édition du Festival du Film Coréen à Paris (FFCP), le film nous plonge dans le quotidien de Seon-woo et Hee-seo, nouvelles propriétaires d’un appartement niché au sein d’un grand ensemble. Bien vite, la vie ordinaire se complique lorsque Seon-woo, intriguée par une odeur fétide, découvre que la voisine du dessous est décédée chez elle, sans que personne ne s’en émeuve. Devant l’inaction du syndicat de copropriété, la jeune femme décide d’enquêter sur l’identité de la défunte. Dès lors, les attitudes changent à l’encontre du couple et les problèmes commencent… Rencontre avec une réalisatrice engagée.

Entretien

Kangyu Garam est une cinéaste sud-coréenne née en 1979. Après un diplôme en sciences de l’éducation, la jeune femme se tourne vers les études de genre au sein de la prestigieuse université pour femmes de Ehwa. Elle se rapproche alors des cercles féministes et y apprend la réalisation en tant qu’assistante de Kim Hye-jung pour The Girl princes (2013), un documentaire portant sur une forme d’opéra traditionnel joué par des troupes itinérantes composées uniquement d’actrices. Elle poursuit ensuite son apprentissage en participant à la production de Let’s Dance (2013), un documentaire de Jo Se-young traitant de l’illégalité de l’IVG en Corée du Sud. En parallèle, elle réalise un premier documentaire personnel, My Father’s House (2011), avant de s’affirmer comme une spécialiste du documentaire féministe en tournant quatre films sur le sujet entre 2016 et 2022. Le premier d’entre eux, Itaewon (2016), propose le portrait de trois femmes travaillant ou ayant travaillé dans le milieu de la nuit du célèbre quartier de Séoul fréquenté par les soldats américains. Le second, Candle Wave Feminists (2017), suit plusieurs jeunes activistes pour l’égalité femmes-hommes lors des manifestations monstres demandant la démission de la présidente Park Geun-hye. Le troisième, Us, Day by Day (2019), se penche sur ce que sont devenues les activistes féministes de la fin des années 90. Le dernier, #AfterMeToo (2022) est une œuvre collective où quatre réalisatrices se questionnent sur l’impact du mouvement #MeToo sur la société coréenne. Lucky Apartment (2024) est son premier film de fiction.

La réalisatrice Kangyu Garam (Crédits : Kangyu Garam)
La réalisatrice Kangyu Garam (Crédits : Kangyu Garam)
Qu’est-ce qui vous a amené à la réalisation de films ?
Kangyu Garam : C’est quelque chose qui est venu assez tard. Je n’ai pas étudié le cinéma à l’université mais j’ai suivi un cursus en sciences de l’éducation et en lettres coréennes. Lors de ma première année d’études en 1998, la Corée du Sud connaissait des mouvements féministes qui m’intéressaient beaucoup mais auquel mon cercle d’amis ne prêtait pas attention. Je respectais énormément ces femmes qui s’engageaient, je les idolâtrais presque et, dans le fond, je me demande si ce n’est pas pour pouvoir me les approprier que je me suis lancée dans la réalisation. Finalement, ce n’est qu’après la trentaine et des études de genre que j’ai participé à mes premiers tournages. Entre-temps, j’avais rejoint une association militante créée par des étudiantes plus âgées, « Allons jouer », qui ambitionnaient de tourner des documentaires. Avant de les rencontrer, je réfléchissais déjà à partir à l’étranger pour étudier le cinéma mais elles m’ont convaincue que l’action était la meilleure des écoles et qu’il était inutile d’attendre.
Que retenez-vous de ces dix années de documentaires ?
Je peux dire que grâce à ça, mon univers, le monde dans lequel je vis, s’est élargi. Au-delà de ma personne, le féminisme n’est pas un domaine dans lequel nous avions beaucoup de témoignages vidéo. Nous conservons de nombreux textes, de nombreux livres mais très peu d’archives filmées. Si mes documentaires peuvent y contribuer, j’en serais très satisfaite.
Quelle est l’économie du documentaire en Corée du Sud ? Pouvez-vous en vivre ?
C’est difficile. Il ne faut pas s’attendre à faire des bénéfices. En fait, on a même du mal à rembourser les frais de production bien que les budgets ne soient pas comparables à ceux de la fiction. Bien sûr, si un documentaire sort en salle, on se dit que l’on va gagner un peu d’argent, mais ce n’est pas vraiment le cas. Le distributeur doit déjà prendre sa part et il ne nous reste pas grand-chose. Une fois que le film n’est plus en salle, si tant est qu’il ait pu sortir, le distributeur s’occupe de le vendre sur Internet via des plateformes. Cela permet de récupérer un peu d’argent. Si le film ne trouve pas preneur, alors il est possible de le donner aux Archives du film coréen (KOFA) contre une toute petite somme.
Dans Candle Wave Feminist, Kangyu Garam suit plusieurs figures féministes lors des manifestations demandant la destitution de la présidente Park Geun-hye en 2016 (Crédits : Kangyu Garam)
Dans Candle Wave Feminist, Kangyu Garam suit plusieurs figures féministes lors des manifestations demandant la destitution de la présidente Park Geun-hye en 2016 (Crédits : Kangyu Garam)
Avec Lucky Apartment, vous passez à la fiction. Qu’est-ce qui vous a amené à sauter le pas ?
J’ai toujours été intéressée par la fiction et j’espérais en tourner, mais en ayant commencé dans le documentaire et étant passionnée par ce genre, je n’en avais jamais eu l’opportunité. Il y a quelque temps, une maison de production avec laquelle j’avais déjà travaillé m’a proposé de développer un scénario de long métrage et je me suis dit que c’était l’occasion rêvée. Une de mes amies avait vécu une histoire similaire à celle du film. Elle vivait dans un appartement tout neuf quand elle s’est plainte d’une odeur étrange venant de l’appartement du dessous. Finalement, nous avons découvert que l’odeur provenait d’un voisin décédé seul chez lui. Je me suis demandée si les habitants n’avaient pas sciemment ignoré la situation. Cela m’a servi de point de départ pour écrire Lucky Apartment.
Avez-vous rencontré des difficultés pour vous adapter à la fiction?
Oui ! Je ne pensais pas que c’était aussi éloigné du documentaire. Heureusement je ne m’en suis rendue compte qu’une fois jetée à l’eau parce que je ne sais si j’aurai osé si j’avais su à quel point c’était différent. Finalement j’ai appris sur le tas. La plus grande difficulté a été la direction d’acteur et l’écriture des dialogues. Dans le documentaire, la parole vient des témoins eux-mêmes et notre rôle consiste surtout à en faire le montage. Pour ce qui est du tournage, j’ai été bien épaulée par le directeur de la photographie parce qu’il a beaucoup d’expérience de la fiction. Il avait de nombreuses idées et conseils sur l’image et la mise en scène, ce qui fait que l’on a minimisé les risques. Concernant le montage, jusqu’ici je faisais toujours mes montages moi-même mais cette fois j’ai fait appel à la monteuse Park Se-young qui est assez réputée et avait travaillé avec Yoon Ga-eun sur The World of Us.
La bande-annonce de Lucky Apartment
Contrairement à la plupart des films lesbiens qui se concentrent sur les amours naissantes, vous centrez votre histoire autour d’un couple bien établi. Pourquoi ce choix ?
Il se trouve que j’ai autour de moi de nombreux couples de lesbiennes âgées et je pensais qu’il était indispensable de parler de leur quotidien dans ce système coréen où rien n’est adapté pour elles. D’un point de vue administratif, que ce soit au niveau de l’État, des assurances, des banques, des obsèques, tout est difficile car ces couples sont très mal reconnus. Je ne pouvais parler de ces soucis qu’en mettant en scène un couple de longue date. Je voulais aussi pouvoir parler des couples de personnes âgées en me demandant si le pays avait fait quelque chose pour elles.
L’une des premières scènes du film est une scène d’amour avortée. Était-ce une forme de censure personnelle ?
J’ai constaté que les couples lesbiens qui sont installés ensemble depuis longtemps voient leur sexualité passer au second plan. L’essentiel, pour elles, se trouve dans la possibilité de vivre ensemble. Avec le temps, une sorte de routine et d’ennui s’installent au sein du couple, c’était donc tout à fait intentionnel d’écourter cette scène de sexe. D’un autre côté, je tenais tout de même à montrer cette intimité parce que j’avais peur, si j’ignorais cet aspect là, que certains spectateurs puissent penser qu’elles n’étaient que de très bonnes amies.
Le mariage pour tous n’existe pas en Corée du Sud. Où en sont les droits LGBT ?
Les choses évoluent lentement. Récemment il y a eu une victoire grâce à une personne homosexuelle qui a fait reconnaître son partenaire comme bénéficiaire de son assurance de sécurité sociale. Concernant le mariage, en 2013 le réalisateur Kim Jho Kwang-soo avait tenté de faire reconnaître son union avec le producteur Kim Seung-hwan auprès des tribunaux mais son dossier avait été refusé. Plus récemment, une dizaine de couples ont porté le débat devant les tribunaux mais il va falloir attendre longtemps avant d’obtenir des jugements. (NDLR: selon ces couples, la constitution coréenne ne précise pas que le mariage doit avoir lieu entre deux personnes de sexes différents). Après la victoire autour de l’assurance maladie, le parti protestant très conservateur a appelé à manifester et à lutter avec acharnement contre cette mesure. Ces manifestations ont attiré beaucoup de monde et les hommes politiques y sont sensibles et donc ne soutiennent jamais les homosexuels.
Comme de nombreux couples coréens, Seon-woo et Hee-seo ont investi dans de grands ensembles (Crédits: INDIESTORY Inc.)
Comme de nombreux couples coréens, Seon-woo et Hee-seo ont investi dans de grands ensembles (Crédits: INDIESTORY Inc.)
Dans combien de salles votre film est-il sorti en Corée ?
Il est très difficile de montrer les films indépendants en Corée du Sud. Si mon souvenir est bon, en France les films d’arts et essais représentent environ 30% des écrans, mais en Corée cela ne représente qu’à peine 1%, c’est-à-dire une cinquantaine de salles. Lucky Apartment est donc projeté seulement dans cinquante cinémas et encore sur des horaires en marge, à huit heures du matin ou à vingt-trois heures le soir. Vous pouvez imaginer à quel point c’est handicapant pour avoir une large diffusion.
La sortie en salle de films queer est-elle émaillée d’incidents organisés par des groupes conservateurs ?
Non, pas vraiment, en tout cas pas pour Lucky Apartment. Cependant, j’ai réalisé de nombreux documentaires féministes pour lesquels j’ai donné des interviews que ce soit dans la presse ou pour des vidéos en ligne, et je dois systématiquement me confronter à des témoignages de haine dans les commentaires. C’est ce que j’ai représenté dans le film à travers les remarques des copropriétaires dans les groupes de discussions qui se plaignent de la mauvaise influence que peut avoir le couple d’héroïnes sur les enfants du quartier. Dans la réalité, ces commentaires sont encore plus violents.
Est-ce dangereux d’être lesbienne et/ou féministe en Corée ?
Oui, être féministe est dangereux. La société fait peser une certaine menace sur celles qui s’affirment comme telles même si cela dépend beaucoup du domaine dans lequel on travaille. J’ai en tête l’histoire d’une doubleuse de jeux vidéos et d’animation qui avait parlé de ses convictions et avait perdu son emploi. Globalement, il est compliqué de faire valoir son identité féministe lorsque l’on travaille dans des industries dirigées par des hommes, en tout cas ce n’est pas recommandé. Les créatrices de contenus engagés sont souvent attaquées mais, même si ces attaques les blessent, elles continuent de créer. Concernant les lesbiennes, les choses sont assez similaires. Elles aussi sont victimes d’attaques en ligne et sont soumises à un stress au quotidien. Donc oui, on peut parler de danger. Il n’y a pas longtemps, un couple de lesbiennes (NDLR : Kim Kyu-jin et Kim Sae-yeon) a défrayé la chronique pour être allé en Belgique avoir un bébé par PMA. Cela avait suscité un débat houleux en Corée, mais l’existence même de ce débat veut dire qu’une évolution des mentalités est en cours.
Quels sont vos projets à venir ?
Maintenant que j’ai fait une fiction, j’ai envie d’en réaliser une autre mais à l’avenir j’aimerais pouvoir faire des allers-retours avec le documentaire. Concernant la fiction, je n’ai pas encore le détail mais je suis en train de travailler sur un scénario autour de #MeToo à l’école. Pour le documentaire, j’aimerais parler des grandes manifestations des employés du rail qui ont eu lieu à la fin des années 90 et début des années 2000.
Propos recueillis par Gwenaël Germain
Interprète : Kim Yejin

Le Festival du Film Coréen à Paris (FFCP) présente, chaque fin d’année, le meilleur du cinéma coréen contemporain. Mettant en avant aussi bien des œuvres indépendantes que des films à gros budget, le festival s’est fait un nom grâce à ses nombreux invités. En dehors de la période du festival qui se déroule généralement en octobre, l’équipe de bénévoles organise des séances mensuelles, Les dimanches en Corée, qui reprennent des films présentés lors des éditions précédentes du festival.

Le Festival du Film Coréen à Paris se déroule fin octobre tous les ans (Crédits : Cléa Darnaud)
Le Festival du Film Coréen à Paris se déroule fin octobre tous les ans (Crédits : Cléa Darnaud)

G.G.

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A propos de l'auteur
Gwenaël Germain est psychologue social spécialisé sur les questions interculturelles. Depuis 2007, il n’a eu de cesse de voyager en Asie du Sud-Est, avant de s’installer pour plusieurs mois à Séoul et y réaliser une enquête de terrain. Particulièrement intéressé par la question féministe, il écrit actuellement un livre d’entretiens consacré aux femmes coréennes.