Cinéma
Le cinéma sinophone à Paris : un festival pour redéfinir les frontières culturelles
Le Festival Allers‑Retours – cinéma d’auteur sinophone revient pour sa huitième édition. Créé en 2018 sous le nom de Festival du film d’auteur chinois, cet événement indépendant explore la diversité d’un cinéma en langue chinoise trop souvent relégué aux marges. Porté par une équipe de bénévoles passionnés, il s’est imposé au fil des années comme un espace d’échanges et de découvertes, révélant des œuvres venues de la diaspora chinoise du monde entier.
En marge des circuits institutionnels et commerciaux, le Festival Allers-Retours défend un regard d’auteur à travers quinze films inédits — fictions, documentaires et animations — qui s’aventurent loin des circuits dominants pour sonder les réalités contemporaines des mondes sinophones. Sa programmation, volontairement resserrée, met en avant une génération de jeunes cinéastes dont les œuvres débordent d’une vitalité créative rarement visible sur les écrans européens.
Devenu une référence du cinéma d’auteur sinophone, ce festival témoigne d’un engagement constant : faire vivre ces films sur grand écran, pour les cinéphiles, mais aussi hors des salles, afin d’aller à la rencontre de nouveaux publics.
À la veille de l’ouverture du festival, Niu Xiaowa et Ko Yen-ju, organisatrices du festival, évoquent les grandes étapes de cette aventure collective : le changement d’identité, du « chinois » au « sinophone », la ligne artistique de l’édition 2026 et les enjeux d’un projet bénévole qui, depuis huit ans, fait dialoguer les images d’Asie avec le regard du public français. Le festival se tiendra du 23 janvier au 6 février à Paris, puis du 28 janvier au 1ᵉʳ février à Lyon.
ENTRETIEN AVEC NIU XIAOWA et KO YEN-JU, ORGANISATRICES DU FESTIVAL
En regardant l’affiche de 2026, on remarque un changement de titre : le festival ne parle plus de films d’auteur « chinois », mais de films d’auteur « sinophone. » Pourquoi cette évolution ?
Niu Xiaowa : Le changement de nom date en fait de la dernière édition du festival. En français, l’ancien nom du festival utilisait le mot « chinois », qui était souvent compris comme désignant un espace géographique. Or notre intention n’a jamais été de nous limiter dans notre sélection de cette façon. Les cinéastes de la diaspora, les productions internationales ont fait partie du festival dès la première édition. Nous avons depuis quelques années un événement parallèle consacré aux courts-métrages des jeunes cinéastes, Coming of Age, à Paris et à Lyon, et nous avons constaté que les réalisateurs vivaient partout dans le monde, par exemple au Japon, en Corée, en Pologne, aux États-Unis, en Allemagne ou à Singapour… Pour n’en citer que quelques-uns.
Ko Yen-Ju : La transition s’est faite naturellement. Chacun avait son idée, son mot, et peu à peu nous avons trouvé le nôtre. Il faut dire que notre communication en chinois est restée vague sur ce point pendant longtemps, nous voulions plutôt mettre l’accent sur le concept de « film d’auteur. » Puis nous avons constaté que les spectateurs et les médias, en relayant nos annonces, ajoutaient chacun leur propre terme. Il fallait donc clarifier les choses : nous sommes toujours le Festival Allers-Retours, mais le sous-titre est désormais « du film d’auteur sinophone ».
Comment décririez-vous la situation actuelle du cinéma sinophone ?
Niu Xiaowa : Les jeunes réalisateurs ont beaucoup évolué, tant dans leurs thématiques que dans leurs démarches. Il est difficile de généraliser, mais on sent un retour à l’expérience personnelle : ils abordent leur propre milieu, leur histoire, leur contexte social. Dans notre sélection, nous privilégions les films produits au cours des deux dernières années, car nous tenons à une approche profondément contemporaine.
Bande-annonce de The Waves Will Carry Us (2025) de Lau Kek-Huat.
Parmi les quinze films sélectionnés cette année, percevez-vous un fil conducteur ?
Niu Xiaowa : Cette année nous avons observé que le sujet des migrations, et plus largement de l’identité et du déracinement, revenaient fréquemment, que ce soit le sujet principal du film, ou simplement un élément de contexte important dans la narration. Il semble que les auteurs s’intéressent à la représentation de ces déplacements, de la façon dont les histoires et la mémoire circulent.
Personnellement, j’ai beaucoup aimé un film malaisien, The Waves Will Carry Us, qui retrace la trajectoire de quatre générations : des aïeux qui quittent la province du Fujian en Chine pour réaliser leur rêve en Malaisie, jusqu’aux petits-enfants à Taïwan. Trois ou quatre films évoquent directement l’histoire des migrations chinoises, notamment The River That Holds Our Hands, fiction-documentaire qui traite en détail du parcours d’une famille teochew dont les représentants ont émigré absolument partout dans le monde. Ce sujet nous touche personnellement, nous vivons aussi loin de nos pays d’origine.
Après huit éditions, quel regard portez-vous sur votre parcours ?
Ko Yen-Ju : Quand j’ai rejoint l’équipe en 2019, je n’imaginais pas poursuivre au-delà d’un an… Et pourtant ! Les premières années ont été marquées par des difficultés humaines et financières — un problème toujours présent — mais la structure s’est stabilisée. Nous avons grandi en même temps que le festival : étudiants au départ, nous travaillons désormais à temps plein, certains ont fondé une famille. Tout cela change le rapport au travail bénévole.
Aujourd’hui, notre manière de fonctionner est plus souple : chacun fait ce qu’il peut, quand il le peut. Ce qui me frappe, c’est l’énergie de nos bénévoles. Leur enthousiasme, leur sincérité, ainsi que l’amitié qui s’est créée entre nous. Nous ne sommes pas une entreprise, juste un collectif de passionnés . Nous veillons à entretenir cette flamme, à préserver le plaisir de faire. C’est sans doute la clé de notre longévité.
Niu Xiaowa : Au début, nous étions quatre ou cinq à tout faire. Maintenant, l’équipe compte une vingtaine de membres, dont plus de la moitié nous accompagnent depuis au moins trois ans. Bien sûr, chacun a moins de temps, mais le festival continue, presque par miracle.
Les médias français généralistes restent encore discrets à votre sujet. Comment l’expliquez-vous ?
Niu Xiaowa : Pour nous, le festival existe pour ouvrir des perspectives, permettre à un public plus large de découvrir de nouveaux cinéastes. Le cinéma est un art direct et accessible. En deux heures, il permet d’entrevoir qui nous sommes, de l’intérieur. Nous voulons avant tout nous adresser au public français, et éviter l’image d’un festival réservé aux « initiés. » L’objectif est vraiment de s’ancrer dans le paysage local, d’élargir notre audience au-delà de la communauté chinoise. Cependant, le cinéma sinophone demeure un marché de niche en France. Très peu de spectateurs s’y intéressent spontanément. Notre public le plus fidèle reste composé de personnes déjà proches de cette culture. Mais nous sentons que chaque année nous touchons un peu plus de public hors de ce milieu.
Bande-annonce de The River That Holds Our Hands (2025) de Chen Jianhang.
Comment s’organise concrètement le travail au sein de votre équipe ?
Ko Yen-Ju : Nous avons trois activités principales : la sélection, la communication et les événements, avec des membres francophones et sinophones. En matière de communication, la première étape consiste à établir une identité visuelle claire à l’ensemble du festival. Ensuite, nous utilisons différents réseaux sociaux pour relayer nos contenus, en veillant à offrir à chaque film le même espace de visibilité — qu’il s’agisse d’un long ou d’un court métrage — sans distinction ni hiérarchie.
Niu Xiaowa : Nos projections sont majoritairement des premières françaises, ce qui représente un vrai travail de préparation en amont. Il faut créer différents contenus en français, c’est-à-dire les textes utilisés dans la communication, les supports, les commentaires… Bien sûr, nous devons également créer les sous-titres.
Ko Yen-Ju : Nous voulons que le spectateur puisse entrer dans le film sans obstacle linguistique, que l’expérience soit la plus fluide possible.
En dehors des questions de financement, quelle est la principale difficulté rencontrée ?
Ko Yen-Ju : Comme toutes les équipes de bénévoles, nous sommes dépendant de la disponibilité de chacun, y compris nous-mêmes. C’est une vraie contrainte d’organisation, qui nous force à modifier le planning en permanence. Former les nouveaux arrivants prend aussi beaucoup de temps et de ressources.
Niu Xiaowa : Le principal défi reste la fréquentation. Même si la baisse du nombre d’entrées touche l’ensemble du cinéma français, nous n’avons pas encore réussi à élargir notre public. Malgré tous nos efforts, nous n’atteignons pas le niveau de fréquentation que nous souhaiterions. Lors des premières éditions, nous ne programmions que cinq ou six films. Aujourd’hui, quinze œuvres sont présentées. Le problème ne réside donc pas dans la quantité de films proposés, mais bien dans la visibilité et le degré d’attention que le public français accorde encore — trop timidement — au cinéma sinophone.
Propos recueillis par Tamara Lui
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