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Analyse

« Japanese First » : la percée surprise du parti nationaliste Sanseitō, sur l’immigration

Sôhei Kamiya, chef de parti du Sanseitô, en pleine allocution le 17 juillet 2025. DR.
Sôhei Kamiya, chef de parti du Sanseitô, en pleine allocution le 17 juillet 2025. DR.
Les élections sénatoriales japonaise du 20 juillet dernier se sont traduites par une percée inattendue du très nationaliste et conspirationniste Sanseitō (参政党), littéralement le parti du « fais le toi-même. » Jusque-là peu connu, il a remporté quatorze sièges, lui permettant d’une part de proposer des lois et de l’autre de peser dans la formation de futures coalitions. Le cheval de bataille de cette jeune formation politique ? Protéger le Japon contre les menaces que représentent selon lui l’inflation, la crise démographique, le manque de patriotisme et surtout l’immigration devenue son cheval de bataille.
Le Sanseitō est né officiellement en 2020 autour de la figure emblématique de l’ex-élu local Sōhei Kamiya, bien que les idées principales du parti circulaient sur YouTube dès 2019. Né d’une frustration présente au Japon de voir des partis politiques toujours plus éloignés des préoccupations quotidiennes des Japonais, il se construit très vite sur l’image qu’il entend donner d’incarner la seule solution pour résoudre les problèmes du Japon, soit le « faire soi-même. » Les discours virulents anti-masques et anti-vaccins prononcés pendant la pandémie du COVID-19 font apparaître le parti comme une formation rebelle qui ne mâche pas ses mots. L’idée devient alors de dire tout haut ce que les Japonais penseraient tout bas.
La popularité du parti s’accroît petit à petit. Depuis les élections de juillet 2022 qui marquent l’obtention du premier siège au Sénat, les projets du Sanseitō commencent à faire recette. Le parti ne ménage pas ses efforts de communication, notamment numérique, qui semblent déjà faire leurs preuves. Chaînes YouTube et comptes Instagram constituent des vecteurs de diffusion d’idées essentiels au Sanseitō, afin de révéler ce que les médias de masse ne diraient pas, et de toucher ainsi les jeunes électeurs.
C’est finalement avec son slogan « Japanese First » que le parti a rassemblé environ 6% des suffrages lors des dernières élections. L’accent est mis sur des idées simples : le peuple japonais doit cesser de ployer sous un stress économique devenu insupportable et faire face aux dangers et inégalités qui mettent en péril leurs intérêts. Dès lors, l’immigration pose un grave problème. Pour ce parti, les étrangers sont l’une des causes de l’instabilité économique du pays et suscitent chez les Japonais le sentiment de ne plus être privilégiés au sein de leur propre nation.

« Nous ne faisons pas l’apologie de la xénophobie »

Le Sanseitō s’est donc fait connaître pour avoir fait de la politique migratoire une de ses principales préoccupations. Le site du parti est clair sur le sujet : l’immigration n’est pas contrôlée assez sévèrement. Il faudrait, entre autres, imposer des restrictions sur les acquisitions de biens immobiliers et de terres par les étrangers, renforcer la sécurité menacée par un nombre croissant d’immigrés criminels, protéger la souveraineté nationale du pays ou mettre un terme à l’utilisation jugée abusive d’aides sociales et d’assurance maladie par les étrangers. En somme, un programme certes plus strict mais qui entend apparaître non pas tant hostile aux étrangers eux-mêmes mais à ceux qui bafoueraient les règles.
Pourquoi alors cette virulence envers l’immigration ? Bien que Sōhei Kamiya ait affirmé à de nombreuses reprises ne pas vouloir encourager la haine et les discriminations envers les étrangers et ne jamais prêcher la xénophobie, ces propos tranchent avec d’autres qu’il a aussi tenus. C’est ainsi qu’ en évitant de recourir à des terminologies extrêmes envers les étrangers, le parti prend pour cible une minorité qu’il est aisé de blâmer face à une situation économique dégradée.
Les étrangers seraient donc ceux qui profitent des failles du système pour se soustraire à l’impôt et qui bénéficient trop des aides alors que les Japonais font face à un quotidien de plus en plus difficile. Nombreux sont ces Japonais qui s’estiment injustement lésés, contraints de payer pour une immigration qui abuse du système. C’est ce qu’affirment les partisans du Sanseitō lorsqu’ils sont interrogés.
Le président du JX Press Corp (une agence de presse japonaise virtuelle spécialisée dans la collecte d’informations sur internet), Katsuhiro Yoneshige, résume bien la situation en analysant les discours des électeurs du parti. Pour eux, les taxes devraient être redistribuées au seul profit des Japonais dans une période d’inflation et de difficultés financières que le Japon traverse actuellement alors que nombreux sont les citoyens qui se sentent frustrés de voir tout cet argent dépensé pour la sécurité sociale et l’éducation des étrangers.
Outre ces raisons économiques, les comportements excessifs des touristes étrangers dans les endroits du Japon touchés par le tourisme de masse renforce une certaine exaspération au sein de la population japonaise. Le Sanseitō s’en sert habilement en répétant en boucle les mêmes exemples tel que celui d’un jeune étranger qui impose sa musique tonitruante dans le métro de Tokyo, celui d’une étrangère qui n’hésite pas à mettre son appareil photo sous le nez des geishas de Kyoto, ou encore celui d’une foule compacte de touristes étrangers rassemblés pour capturer sur leur smartphone la vision du Mont Fuji surplombant un magasin Lawson sur une route, quitte à perturber la circulation.
Ces excès certes condamnables sont instrumentalisés pour les assimiler à une tendance attribuée aux étrangers à ne pas respecter la société japonaise, ou pire encore, à commettre des actes illégaux et délictueux. L’immigration devient ainsi petit à petit synonyme de danger pour le pays et de décadence pour la nation. Le pari du Sanseitō fonctionne de la sorte : cibler une minorité pour y trouver la source de tous les maux du Japon d’aujourd’hui.

La réalité de l’immigration au Japon

* Il s’agit d’individus ayant perdu la nationalité japonaise à l’entrée en vigueur du traité de San Francisco (1952). On compte surtout des Coréens « Zainichi ». Ce statut concerne aussi leurs descendants nés et demeurant au Japon.
Fin 2024, selon l’Agence de l’immigration japonaise, on comptait 3 494 954 résidents à moyen et long terme et 274 023 résidents permanents spéciaux*, soit un nombre total de résidents étrangers au Japon de 3 768 977. Chiffre qui a augmenté de 357 985 personnes (10,5 %) par rapport à la fin de l’année précédente. Il faut également noter que les personnes naturalisées ne sont plus comptées comme des étrangers. De 1952 à 2024, on dénombre à peu près 610 208 naturalisations, dont 80 % étaient d’anciens ressortissants chinois et coréens.
Sur ce nombre total d’étrangers résidant au Japon, le Sanseitō affirme que le Japon a connu récemment une augmentation de cas enregistrés de fraudes fiscales, de délits en tout genre ou de crimes.
Un article du Huffington Post revient de manière approfondie sur les tenants et aboutissants de la question de la fraude fiscale perpétrée par les immigrés. Le 8 mai 2025 et sans rapports à l’appui, le Bureau de l’immigration a communiqué à la Diète des données concernant les impôts et taxes publiques impayées (comme les cotisations d’assurance sociale) par les résidents permanents. Le Bureau a mené quelques enquêtes à des niveaux locaux et affirme ainsi que « 10 % des résidents permanents n’ont pas payé d’impôts et autres cotisations, » or l’article démontre que la réalité est plus complexe.
Est alors demandé par Sayuri Kamata, membre du Parti démocrate constitutionnel (PDC) : « Combien de signalements et de plaintes ont été reçus des collectivités locales concernant des résidents permanents en retard de paiement d’impôts et de cotisations publiques ? » et « Tenez-vous des statistiques sur les impôts et cotisations publics impayés ? » Maruyama Hideharu, directeur général adjoint du Bureau de l’immigration, a alors répondu qu’ils ne disposaient pas « de statistiques sur le nombre de signalements » et que le bureau ne connaissait pas « non plus le montant des impôts impayés. »
Le but d’une telle démarche était de répandre l’idée selon laquelle le statut de résidents permanents devait être retiré à toute personne omettant volontairement de payer ses impôts et cotisations. Des accusations dont le journal démontre qu’elles sont non fondées. Mais la suspicion demeure, entretenue par les discours de partis tels que le Sanseitō.
On observe le même manque de rigueur concernant les crimes et délits commis par les étrangers. Le Livre blanc de 2024 de la Police nationale du Japon (NPA), dans son chapitre intitulé « les crimes commis par des étrangers venus au Japon » (来日外国人犯罪),fait apparaître des données intéressantes.
Le vol est le délit le plus représenté chez les étrangers, et le taux de vol à l’étalage est plus de sept fois supérieur au taux de vols commis par les Japonais. Un chiffre qui apparaît alarmant et qui indiquerait que les étrangers ont tendance à se montrer bien moins respectueux des lois que les Japonais. Or, la NPA inclut dans ses chiffres non seulement le nombre de résidents permanents mais aussi celui des visiteurs, donc des touristes.
Le Sanseitō se sert de rapports comme ceux de la NPA pour affirmer que les immigrés représentent une menace croissante pour la sécurité du pays, omettant de préciser que la population étudiée est celle de tous les étrangers se trouvant au Japon. Or l’échelle est radicalement différente, puisque la prise en compte de ces 25 millions de touristes en 2023 n’est pas mentionnée.

De la peur naît le pouvoir

La situation économique difficile du Japon, le contexte géopolitique perçu comme de plus en plus menaçant ou encore la crise démographique alarmante sont autant de facteurs qui expliquent en partie l’anxiété des Japonais. Ce sont donc ces inquiétudes qui nourrissent les options politiques choisies par le Sanseitō qui joue la carte du populisme.
La réalité de l’immigration est cependant beaucoup plus complexe que ce que laisse entendre ce parti. Elle est même parfois déformée par ceux qui affirment que le nombre d’étrangers est en train d’exploser au Japon, tout comme le nombre de crimes et délits qui leur sont attribués. La criminalité due aux étrangers est une réalité et doit être punie par la loi, mais le Sanseitō présente l’immigration comme un des principaux problèmes de la société nippone là où ce sondage, cité par le quotidien anglophone de Hong Kong South China Morning Post montre clairement que les Japonais s’inquiètent bien plus de sujets comme l’inflation, les salaires ou les menaces sécuritaires extérieures. C’est la peur d’autres facteurs qui a projeté l’immigration au rang de nouvelle préoccupation, selon ce même Katsuhiro Yoneshige. Une occasion rêvée pour le parti de tenter de rassembler sous sa bannière les personnes animées par ces nouvelles angoisses.
Par ailleurs, notons que si le Sanseitō et une partie de ses électeurs ne manquent pas une occasion de jeter l’opprobre sur les immigrés, il passe sous silence les nombreuses discriminations dont ceux-ci peuvent faire l’objet. Les exemples sont nombreux, mais celui des « stagiaires techniques » est sans doute l’un des plus parlants.
Ce statut offre pour une durée maximale de cinq ans aux jeunes travailleurs souvent venus d’Asie du Sud-Est une formation afin d’apprendre un métier. Ils doivent ensuite retourner dans leurs pays avec de nouvelles qualifications en poche, tandis que le Japon bénéficie de cette main d’œuvre bienvenue dans un pays vieillissant. En apparence, une situation convenable de donnant-donnant. Mais souvent, après avoir signé, ces travailleurs précaires se retrouvent à devoir effectuer des tâches pénibles, à la chaîne, sous payées et bien loin des métiers qu’ils voulaient initialement apprendre pour aider au développement de leurs propres pays. C’est notamment le cas dans les exploitations agricoles, usines ou encore dans les konbini (petits supermarchés) où des employés étrangers évoquent des conditions de travail très difficiles ainsi que des mauvais traitements dus à leur maîtrise insuffisante de la langue japonaise.
Les étrangers apparaissent comme un « problème » pour la société nippone alors même qu’elle les maintient souvent à distance, limitant leur participation à la société civile et leur intégration. L’atmosphère de méfiance, d’incompréhension, de doute voire de rejet est entretenue par des partis comme le Sanseitō, là où l’immigration pourrait représenter au contraire une solution, du moins partielle, aux inquiétudes des Japonais.

Envisager l’immigration comme une solution ?

L’un des enjeux les plus alarmants au Japon reste celui de la crise démographique. Au rythme actuel, le pays pourrait voir sa population diminuer d’une dizaine de millions d’habitants qui, d’ici 2040, pourrait passer de 124 à 113 millions. Les plus de 65 ans pourraient représenter près de 35 % de la population totale. Tout ceci fait dire à l’institut Recruit Works que le Japon risque alors de se retrouver en 2040 confronté à une pénurie de 11 millions de travailleurs. En parallèle, l’Agence japonaise de coopération internationale (JICA) estime qu’au rythme actuel, les travailleurs étrangers représenteraient alors un peu moins de 6 millions d’individus, soit un million en-deçà de la main-d’œuvre souhaitée pour espérer garder une croissance économique satisfaisante.
Pour les observateurs du Japon, la crise démographique est un problème sociétal profond dont la solution, si elle existe, ne réside pas dans l’accueil massif des étrangers. Cependant, l’immigration peut être envisagée comme un moyen de limiter les dégâts économiques dus à la pénurie de main-d’œuvre. Cela n’empêche pas le Sanseitō d’affirmer que les étrangers causent bien plus de pertes financières que de bénéfices à long terme.
L’histoire migratoire du Japon est en tout point différente de la nôtre en Europe. C’est une nation insulaire restée globalement renfermée sur elle-même pendant des siècles dont l’ouverture au monde est assez récente. L’inquiétude des Japonais quant à l’accueil d’étrangers est de ce fait compréhensible. Le Sanseitō instrumentalise néanmoins cette peur pour des gains en termes électoraux en usant de discours qui renforcent la méfiance voire la colère à l’égard des étrangers.

Le Sanseitō n’est pas une si grande menace pour les étrangers

Prétendre entendre les plaintes du peuple japonais, s’acharner contre les marginaux, présenter les partis traditionnels comme dépassés et incompétents, proposer des solutions faciles : là est la stratégie du parti pour gagner en puissance et en crédibilité. Les immigrés coûtent-ils davantage à l’économie japonaise qu’ils ne rapportent ? Limiter leur pourcentage à 5 % de la population devrait régler le problème ! Le pays souffre d’une natalité en chute libre ? La solution serait de donner plus d’argent aux familles pour qu’elles puissent assumer la venue d’un ou plusieurs enfants !
La réalité est autrement plus complexe. Mais celle-ci importe peu au regard de la nécessité de recueillir les votes des électeurs japonais. Les diatribes du parti se montrent néanmoins parfois tellement outrancières qu’elles en deviennent contre productives. Avant les dernières élections, le parti avait ainsi proclamé la nécessité de mesures fortes concernant les immigrés, dont celle de limiter impérativement à 5% la proportion des étrangers dans la population totale nippone. Dans une interview de Sōhei Kamiya diffusée le 27 août 2025, ce dernier affirme qu’il accepterait que ce taux aille jusqu’à 10 %, ce qui représenterait environ 12 millions d’immigrés. Cet interview avait renforcé une image du parti décevante et immédiatement suscité de nombreuses réactions de mécontentement sur les réseaux sociaux.
S’agissant de ce slogan sur l’immigration qui renforce l’image xénophobe du parti, Sōhei Kamiya avait répondu que c’était une « idée de [son] équipe, et c’est une campagne électorale. Pour éviter tout soupçon de xénophobie, nous cesserons de promouvoir « Japanese First » après les élections. » Il avait en outre lui-même reconnu recourir à des expressions racoleuses à des fins purement électorales.
Faut-il prendre à la lettre les slogans de ce parti ? Nombreux sont les politistes japonais pour qui il serait dangereux de sous-estimer la dynamique populiste de ce parti. Si certaines de ses déclarations déçoivent des électeurs en mesure de faire la part des choses et d’identifier ses mensonges, l’espace occupé par le Sanseitō sur des plateformes médiatiques moins conventionnelles mais très utilisées, comme les réseaux sociaux ou YouTube demeure très important et ses idées populistes sont de ce fait largement diffusées auprès d’une jeunesse avide de nouveautés et de changements que prétend incarner le parti.
Si vrai danger il y a pour le cas où le Sanseitō devait devenir un parti au pouvoir, c’est peut-être pour les travailleurs étrangers non-qualifiés qui deviendraient les premières cibles de sa politique migratoire. Le parti a été clair : il est nécessaire de privilégier l’accueil des « talents » plutôt que des ouvriers non-qualifiés. Or, le Japon manquera bientôt crûment d’abord d’une main d’œuvre prête à endurer le travail pénible, plutôt que de génies en informatique diplômés d’une grande université américaine.
Par Cassandre Mariotto

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A propos de l'auteur
Actuellement en troisième année du Magistère de relations internationales et action à l’étranger (MRIAE) à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Cassandre Mariotto se spécialise sur le Japon. L’apprentissage de la langue et l’intérêt pour l’histoire et la culture de l’archipel l’ont poussée à intégrer l’université de Hitotsubashi à Tokyo au printemps 2024. Les expériences de vie au Japon la dirigent vers un travail de recherche sur ce pays.