Société
Cartes & Infographies

Le Japon, terre d'accueil ?

Des manifestants défilent à Shibuya (Tokyo) pour protester contre la politique d'accueil des réfugiés du gouvernement japonais, le 27 mars 2016.
Des manifestants défilent à Shibuya (Tokyo) pour protester contre la politique d'accueil des réfugiés du gouvernement japonais, le 27 mars 2016. (Crédit : ALESSANDRO DI CIOMMO / NURPHOTO, via AFP).
Fermé pendant plusieurs siècles à l’Occident et fidèle à « l’homogénéité ethnique » de sa population (単一民族国家 tan’itsu minzoku kokka), le Japon fait figure d’exception parmi les pays développés en matière d’immigration. La population japonaise ne compte ainsi qu’une très faible proportion d’étrangers. Selon les statistiques du ministère nippon de la Justice, la présence des immigrés dans l’archipel approche à peine les 1,8 %. Le Premier ministre Shinzo Abe souhaite cependant rompre avec cette tradition isolationniste. L’immigration pourrait en effet constituer une solution au manque de main d’œuvre et au vieillissement de la population que connaît l’archipel. Plusieurs experts sollicités par Abe ont ainsi proposé un programme prévoyant la venue chaque année de 200 000 étrangers. Mais comment leur accueil se déroule-t-il déjà dans les faits ?

Contexte

Aucune distinction n’est faite au Japon entre les termes « étranger » et « immigré ». Ainsi, les personnes de nationalité étrangère résidant depuis des dizaines d’années dans l’archipel – et même celles nées et élevées au Japon de parents étrangers – sont considérées à la fois socialement et juridiquement comme étrangères. Elles n’ont par exemple pas le droit de vote et rencontrent plus de difficultés pour obtenir des prêts ou des cartes de crédit.

Il existe aujourd’hui différents statuts de résident pour les étrangers au Japon, leur permettant de s’établir plus ou moins longtemps et de jouir de droits plus ou moins étendus. Cette analyse ne tient pas compte des apatrides et des étrangers se rendant au Japon pour un court séjour.

De 1980 à 2008, la population étrangère au Japon a presque triplé, passant de 782 910 à 2 144 682 individus. La crise financière a porté un coup à cette dynamique, avant que le nombre d’étrangers ne reparte à la hausse à partir de 2013, pour atteindre 2 249 625 individus en 2015. Cette année-là, ils ne représentaient cependant que 1,77% de la population totale de l’archipel (contre 6,4 % en France).

D’où viennent les populations étrangères présentes au Japon ?

La présence d’individus d’origine étrangère au Japon est entre autres liée à l’expansion de l’Empire colonial japonais, durant la première moitié du XXème siècle. Les habitants de Taïwan (annexée en 1895) et de la Corée (1910) deviennent sujets de l’Empire et sont naturalisés. Nombre d’entre eux sont envoyés dans l’archipel, parfois de force, ainsi que des habitants de Mandchourie (conquise en 1931) et d’Indochine (1940). Objectif : combler le manque de main-d’œuvre lié à la mobilisation. À la fin de la colonisation, marquée par le traité de San Francisco de 1952, la majorité des immigrés décide de rester dans l’archipel. On les appelle zainichi (在日, « qui reste au Japon »). Cela explique en partie la présence, encore aujourd’hui, de nombreuses personnes d’origine asiatique au Japon – 1 846 687 en 2015, soit 82% de la population étrangère totale (en incluant le Moyen-Orient). Une tendance accentuée par la proximité géographique, puisqu’il est communément reconnu que la majorité des individus vivant hors de leur pays d’origine se rendent généralement dans des pays voisins.
Les pays d'origine des étrangers présentes au Japon (2015).
Les pays d'origine des étrangers présentes au Japon (2015).
La présence de populations étrangères au Japon s’explique également par les vagues d’émigration qu’a connues l’archipel. Contrairement aux idées reçues, les Japonais sont en effet nombreux à quitter leur pays dès la fin du XIXème siècle. Surnommés dekasegi (出稼ぎ, « qui part pour gagner de l’agent »), ils désirent quitter leur archipel surpeuplé, où les ressources sont rares et où gronde la colère sociale. On dénombrait plus de 770 000 dekasegi entre la restauration de Meiji (1868) et la Seconde Guerre mondiale. Parmi eux, 48% ont rejoint l’Amérique du Nord et Hawaï ; 31% l’Amérique latine. En ont découlé des millions de nikkeijin (日系人, « étrangers d’origine japonaise »), populations d’origine nippone à l’étranger. Ainsi dans les années 1980, lorsque l’économie japonaise se trouve en manque de main-d’œuvre, le gouvernement nippon fait passer une réforme de la loi sur l’immigration (1989). Elle permet à tout nikkeijin d’obtenir un visa longue durée et lui facilite l’acquisition d’un permis de travail. D’où une part si importante d’individus originaires d’Amérique latine dans la population étrangère du Japon (10% en 2015). Cette émigration a alimenté la hausse du nombre d’étrangers présents dans l’archipel – une hausse qui s’explique aussi par la création, facilitée par la réforme de 1989, du statut de réfugié et de visas pour les travailleurs qualifiés et les stagiaires.
Les ressortissants asiatiques présents au Japon (2015).
Les ressortissants asiatiques présents au Japon (2015).
*Programme lancé lors de la Conférence internationale sur les réfugiés indochinois de 1989. Il vise à accélérer la sélection des réfugiés, leur regroupement familial et la coopération du gouvernement vietnamien pour résoudre les flux de boat-people.
Si l’on se focalise sur l’Asie, trois pays se distinguent en matière d’immigration vers le Japon : la Chine, la Corée du Sud et les Philippines. Leur cas particulier sera traité dans la question suivante. La forte présence de Taïwanais, de Nord-Coréens et d’habitants de l’ancienne Indochine (Vietnam, Laos, Cambodge) s’explique par la colonisation ou l’occupation de leur pays d’origine par l’Empire nippon, ce qui a créé de nombreux zainichi. En outre, certains pays ont signé des accords spécifiques d’émigration avec le Japon – comme l’Indonésie pour l’envoi d’aides soignantes. La Thaïlande, le Vietnam, le Laos et le Cambodge sont eux concernés par le programme CPA (Comprehensive Plan of Action for Indochinese refugees)*.

Les populations d’Asie sont également nombreuses à rejoindre l’archipel pour suivre des études ou trouver un emploi. A cela, il faut encore ajouter les Asiatiques concernés par le « rapprochement familial » (13% de la population étrangère asiatique au Japon en 2015).

Pourquoi émigre-t-on au Japon ?

Il existe au Japon quatre grandes communautés étrangères, à l’intérieur desquelles on distingue plusieurs catégories de droits et de statuts. L’administration japonaise distingue notamment les « oldcomers » des « newcomers ». Les « oldcomers » » correspondent aux étrangers arrivés avant 1945 (pour la plupart des zainichi) et les « newcomers » aux individus venus s’installer au Japon à partir de la seconde moitié des années 1970. Elle différencie également les « détenteurs de visas » des « détenteurs du statut de résident ».

Chacune de ces deux catégories pouvant elle-même être décomposée. Il existe en effet deux types de visa : les visas de séjour temporaire et les visas long séjour. Les catégories « travailleur », « étudiant », et « époux ou personne à charge d’un individu japonais ou d’un résident » correspondent donc à des individus possédant des visas de long terme, c’est-à-dire séjournant plus de trois mois au Japon.

Les trois statuts de résident au Japon.
Les trois statuts de résident au Japon.

Quelles sont les principales communautés ?

Détaillons ces différents statuts pour chacune des quatre plus grandes communautés étrangères au Japon : les Chinois, les Coréens du Sud, les Brésiliens et les Philippins.
Statut des ressortissants étrangers présents au Japon (2015).
Statut des ressortissants étrangers présents au Japon (2015).
Les Chinois représentent la communauté étrangère la plus importante au Japon, avec 666 898 individus, soit 29,7 % de la population étrangère totale. Si l’immigration chinoise commence dès le début du XXème siècle avec l’expansion coloniale de l’Empire nippon, ce n’est qu’à partir de la fin des années 1970 que la population chinoise s’implante de manière massive. L’archipel ouvre alors ses frontières aux étrangers, alors même que la Chine connaît à partir de 1978 une période de libéralisation de sa politique d’émigration.

Les « newcomers » chinois, contrairement aux « oldcomers », disposent d’un niveau scolaire élevé. Dans les années 1970, les premiers « newcomers » débarquent dans l’archipel pour y suivre des études. Il font venir ensuite leurs proches constituant de fait un véritable réseau étudiant, sans pour autant créer de quartiers communautaires. Ce réseau, qui existe encore aujourd’hui, s’avère souvent essentiel : pour venir, pour se loger ou encore pour trouver des petits boulots. À la sortie de l’université japonaise, les immigrés chinois atteignent des postes qualifiés dans les grandes sociétés japonaises. Beaucoup d’entre eux lancent même leur propre affaire. La communauté chinoise fait donc très souvent partie de la classe moyenne. Tous les parcours ne sont cependant pas identiques, certains Chinois n’immigrant que par soucis économique. D’autres résident au Japon illégalement et se voient obligés d’épouser une personne d’origine japonaise ou de travailler dans une société chinoise s’ils ne veulent pas se faire rapatrier.

Les immigrés les plus nombreux au Japon, derrière les Chinois, sont les Sud-Coréens (458 937 résidents, soit 20,4 % de la population étrangère totale du Japon). Ils commencent à rejoindre le Japon dès l’annexion de la Corée en 1910 – en partie sous la contrainte, puisque le gouvernement japonais confisque alors les terres d’une partie des paysans coréens, tandis que les entreprises japonaises commencent à rechercher une main d’œuvre étrangère. La seconde vague d’immigration, beaucoup plus importante, a lieu à partir de la conquête de la Mandchourie par le Japon en 1931. A mesure que l’Empire nippon s’étend, des milliers de Japonais sont envoyés dans les territoires annexés et le gouvernement de Tokyo fait appel à des Coréens pour combler le manque de main d’œuvre dans l’archipel. Par la suite, les Coréens sont enrôlés de force dans l’armée et envoyés sur les champs de bataille. Ainsi en 1944 on dénombrait plus de 1,9 millions de Coréens vivant au Japon. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les flux s’inversent : 1,3 million de Coréens retournent volontairement dans leur pays. Le mouvement est cependant de courte durée et certains reviennent car les conditions de vie sont meilleures.

En 1952, les zainichi deviennent de simples résidents étrangers : ils perdent leur nationalité japonaise, sont expulsés du système juridique, des services publics, de la sécurité sociale, etc. Ils devront attendre jusqu’en 1989 pour que le statut de résident permanent spécial leur soit attribué grâce à la réforme de la loi sur l’immigration. Les Coréens du Sud représentent près de 90 % des individus bénéficiant de ce statut – 98,9 % avec les Coréens du Nord. Une écrasante majorité qui explique la tendance relativement récente visant à désigner par le terme de zainichi un individu ayant des origines coréennes résidant au Japon – alors que le terme ne fait initialement aucune distinction d’origine.

La troisième plus grande communauté étrangère du Japon est la communauté brésilienne. Particularité : elle est en grande partie composée de nikkeijin. 188 996 dekasegi quittent en effet le Japon après l’adoption par le gouvernement brésilien d’une loi autorisant l’immigration des Chinois et des Japonais au début du XXème siècle. Mais avec la réforme de 1989 et la crise qui touche le Brésil, 225 000 nikkeijin « retournent » au Japon dans les années 1980. D’où l’importance de la communauté brésilienne. Étant actuellement 173 627 au Japon, les Brésiliens représentent en effet plus de 7,7 % de la population étrangère du pays. Leur séjour y est facilité par la création, toujours grâce à la réforme de 1989, du titre de « séjour à long terme » qui leur est originellement destiné. Il faut cependant noter que l’objectif officiel de ce titre n’est pas de répondre à un besoin de main d’œuvre, mais de permettre aux nikkeijin de rendre visite à leur famille ou d’obtenir un statut de stagiaire.

La communauté philippine est quant à elle, avec ses 231 758 ressortissants vivant dans l’archipel japonais, la quatrième communauté étrangère du pays. En 1990, 36 000 Philippins séjournent déjà au Japon. Il s’agit de nikkeijin philippins étant « retournés » eux aussi dans l’archipel dans les années 1980. L’immigration des Philippins connaît depuis une ascension fulgurante avec l’arrivée d’un grand nombre d’entre eux dans le secteur du travail domestique. En 2011, plus de 140 000 personnes originaires des Philippines, principalement des femmes, ont été embauchées dans ce secteur – principalement des aides à domicile, des domestiques et des femmes de ménage. Plusieurs accords avaient d’ailleurs été conclus entre les Philippines et le Japon concernant l’émigration d’aides soignantes. Ces émigrées philippines, sont également employées en tant qu’infirmières et plus généralement dans le domaine de la santé.

Pourquoi le Japon accueille-t-il si peu de réfugiés ?

Dans un contexte de mondialisation et d’augmentation des flux de réfugiés, l’évolution des demandeurs d’asile au Japon surprend. En 2015, l’archipel n’a par exemple accepté que 27 dossiers, alors que les demandes de protection au titre de la Convention de Genève sont en forte augmentation.

En 1981, le Japon a pourtant signé la Convention du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés. L’archipel se doit donc de porter assistance et refuge à toute personne qui en fait légitimement la demande. Cette adhésion intervient dans un contexte de Guerre froide, sous la pression du bloc occidental. Lors de la conférence internationale pour les réfugiés indochinois de 1979, Tokyo décide de participer au programme CPA et ainsi de prendre en charge certains quotas de réfugiés. Cela l’oblige à adapter ses conditions d’accueil et à signer la Convention de Genève. En 1975, date d’arrivée des premiers réfugiés indochinois, il n’existait dans l’archipel aucune politique d’immigration ni de tradition d’accueil des réfugiés. Le Japon décide alors de se doter d’une loi sur l’immigration.

Japon : la politique d'accueil des réfugiés en 2015.
Japon : la politique d'accueil des réfugiés en 2015.
Il existe depuis deux types de réfugiés dans l’archipel : les réfugiés indochinois et les réfugiés statutaires de la Convention de Genève. Mais le Japon s’avère de plus en plus sélectif. En 2005, le nombre de demandes d’asile s’établissait à 384 contre 7 586 en 2015. Le nombre des demandes acceptées s’est quant à lui effondré passant de 46 en 2005 à 27 en 2015. Le taux de refus a donc augmenté de près de 12% en l’espace de 10 ans. Si l’on compare les données des deux dernières années, les demandes acceptées semblent pourtant en hausse : 11 en 2014 et 27 en 2015. Ces résultats restent néanmoins dérisoires puisque 2 586 demandes supplémentaires ont été soumises entre ces deux années. Les pays d’origine des demandeurs d’asile restent pratiquement les mêmes d’une année sur l’autre (Népal, Indonésie, Turquie, Birmanie, Vietnam en 2015), mais leur importance varie.

Parmi les demandeurs d’asile, un nombre assez important se trouve en situation irrégulière : 1 192 sur 7 586 en 2015, soit plus de 15%. Ceux-ci séjournant illégalement, ils n’ont aucune autorisation de travail et peuvent être arrêtés et détenus durant une période illimitée. Les conditions de détention des étrangers séjournant illégalement au Japon sont d’ailleurs à l’origine de nombreux débats. On leur impute de nombreuses maladies graves, tentatives de suicide et grèves de la faim.

Un statut humanitaire a été créé pour éviter le renvoi dans leur pays des demandeurs dont le dossier n’avait pas été accepté. Il s’agit d’une permission spéciale de séjour temporaire accordée par pouvoir discrétionnaire du ministre de la Justice. Il fut utilisé pour la première fois en 1991 pour sept demandeurs d’asile. Le nombre de permissions spéciales de séjour à titre humanitaire a ensuite fortement augmenté jusqu’en 2010, atteignant 501 permissions. Il connaît cependant une baisse constante depuis. En 2015, seules 79 personnes ont obtenu un statut humanitaire.

Face à ce durcissement, le gouvernement nippon fait l’objet de vives critiques. La troisième économie du monde est régulièrement accusée de ne pas participer suffisamment à l’effort d’accueil des réfugiés. Tokyo tente de se justifier en mettant en avant sa participation financière dans les opérations d’aide aux réfugiés – comme les 1,3 milliard d’euros accordés en septembre 2015 pour l’aide aux réfugiés d’Irak et de Syrie et pour les efforts de paix au Proche-Orient et en Afrique. Mais le Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations unies (HCR) l’avait bien souligné en juillet de la même année: le « partage du fardeau au niveau international » n’est pas seulement une question d’argent.

Par Marie Bonnamy

Pour aller plus loin

LE BAIL Hélène, « The New Chinese Immigration to Japan « ,China Perspectives [en ligne], septembre-octobre 2005, n°61. URL : http://chinaperspectives.revues.org/521 (Mise en ligne le 01 Septembre 2008, connexion le 27 Juillet 2016)

BERQUE Augustin, « Problèmes et politiques migratoires au Japon », Tiers-Monde, 1977, tome 18, n°69, pp. 77-99.

TUGAULT Yves, « L’immigration coréenne au Japon », Population, 1984, 39ᵉ année, n°6, pp. 1073-1075.

GRAMSS Jakob, « Des Nippo-Brésiliens reviennent au Pays du Soleil Levant », Hommes et migrations, janvier – février 2002, n°1235, pp. 65-81.

Hommes & migrations, Cité nationale de l’histoire de l’immigration, avril – mai – juin 2013, n°1302.

A propos de l'auteur
Marie Bonnamy
Etudiante en japonais et en relations internationales à l'INALCO, Marie Bonnamy s'intéresse particulièrement aux enjeux de société au Japon et notamment à la place des femmes.