Société
Chronique indienne

La mère de toutes les moussons

En route pour Delhi sous le déluge, près de Gurgaon – dessin aquarelle de l’auteur.
En route pour Delhi sous le déluge, près de Gurgaon – dessin aquarelle de l’auteur.
Nous avons eu une grande pluie de moussons ce dimanche. Elle a failli m’empêcher de rentrer à Delhi.
J’étais ce week-end dans le vieux fort de Kesroli, près d’Alwar à deux heures environ de Delhi par la route. Je connais bien l’endroit, un vieux fort du XIVème siècle transformé en hôtel par la chaîne Neemrana, créée par le français Francis Wacziarg. Ce vieux fort se situe dans une campagne typique du Rajasthan, loin de l’agitation des mégalopoles indiennes. La campagne est ponctuée de villages hindous ou musulmans qui vivent côte à côte en bonne harmonie. Ces paysans cultivent des champs de moutarde et de blé, élèvent des troupeaux de buffles et quelques chèvres. On peut faire de belles promenades à pied ou à vélo sur des routes en terre, on longe des champs bien entretenus, on rencontre de petits étangs entourés d’amas de bouse de vache séchée, on voit ici et là fumer des briqueteries aux longues cheminées grises. L’harmonie paisible de cette campagne est rythmée de quelques bruits, vrombissements des rutilants tracteurs Mahindra et claquements des pompes à eau qui aspirent en profondeur les nappes phréatiques. Les villageois – femmes en saris de couleurs, hommes en kurta blanc, beaux enfants joueurs – sont affairés mais discrets et avenants. Je suis venu à Kesroli plusieurs fois avec des amis dans cet endroit plein de charme, mais cette fois, je suis seul, c’est moins bien.
J’étais tout de même content de relever à nouveau le défi de la route en Inde, conduire seul ma moto. Faire 350 km aller-retour sur ma Royal Enfield, ma superbe et antique moto 500 cc qui démarre au kick, dont l’embrayage et les freins sont inversés par rapport aux motos modernes. Environ quatre heures dans chaque sens, plus les imprévus, par une température d’au moins 35°C, avec un trafic dangereux, as everyone knows. Et sans les surprises de « Mother India ».
A l’aller vendredi, l’imprévu était que j’avais une conférence téléphonique avec mes clients d’une grande entreprise en France à 13h00. A l’heure dite, je me suis arrêté au bord de la route dans une « daba » – une petite échoppe pour routiers – où l’on peut se rafraîchir, manger de la cuisine veggie, dormir sur des charpois, fumer un peu d’herbe. J’ai appelé sur mon portable local le numéro indien requis, tapé le code de la conférence, et hop, me voilà pour 40 minutes en conférence avec six personnes à Saint-Denis. Moi dans la torpeur du Rajasthan, entouré de wallas qui se demandaient ce que je baragouinais, voyant passer sous la tôle ondulée qui me protégeait du soleil tantôt des camions Tata fulminant à plein gaz, tantôt des charrettes tirées par des chameaux. Contraste typique de l’Inde moderne et ancienne, cohabitant cahin-caha depuis des siècles.
Une famille en conversation - Kesroli, Rajasthan - dessin encre et couleur de l’auteur.
Une famille en conversation - Kesroli, Rajasthan - dessin encre et couleur de l’auteur.
Mais dimanche après-midi, il est temps de rentrer.

Surprise de « Mother India »

Lorsque la pluie a commencé à tomber sérieusement, j’étais encore à 70 km de Delhi, je venais de rejoindre l’axe principal qui va de Delhi à Jaipur, autoroute en travaux (un triplement en cours), hyper encombrée et fort dangereuse. Je me suis donc arrêté tout de suite dans une autre « daba », espérant que cette pluie serait courte, comme celles que j’avais rencontrées à l’aller. J’attends trente minutes, le temps de boire un coca, de souffler sur une chaise en plastique offerte par le daba-walla.
Et puis le ciel ne s’arrangeant pas, je décide de prendre quelques photos, je tente de discuter avec mes compagnons d’infortune, tous en deux roues. A un jeune homme je demande « Yeh barish kitne gante hoga ? » (Ça va durer longtemps, cette pluie ?). Il me répond « Mallum nahi, it is God’s will » (Je ne sais pas, c’est la volonté de Dieu). A ma gauche, est assis un autre gars, celui-là à l’évidence musulman, facilement reconnaissable à son kurta blanc, à sa barbe et à son petit calot. Il s’appelle Imran et me demande de quel pays je viens. « Mera desh ? » « France hai, Europe me hai. » « Mon pays ? la France, en Europe », dis-je, ce qui ne lui dit pas grand-chose. Encore un peu plus loin sur la gauche de la salle du resto, il y a un type qui a rentré son scooter plein de victuailles et de sacs divers, sans doute sensibles à la pluie. Il ronfle sur une chaise, les pieds dans l’eau.
Au bout d’une heure, j’ai l’impression qu’il y a une petite accalmie. Je décide de repartir, me rééquipe de pied en cape et sors bravement vers la moto. C’est alors que ma Royal Enfield décide de faire un caprice. C’est une moto vénérable qui démarre bien à l’ancienne au kick. Mais là, elle refuse de répondre à mes coups de rein. Cinq, dix, vingt coups de kick : à chaque fois, le moteur fait semblant de démarrer et s’éteint aussitôt. Soufflant, transpirant à grosses gouttes sous mon casque, je vois qu’une assistance nombreuse s’est groupée autour de moi et me regarde avec intérêt, je me sens au bord du ridicule. Mais personne ne se moque de moi. Car en Inde, il n’y a pas de ridicule. Au contraire, comme toujours dans ces cas-là, les passants observent la situation – c’est plutôt distrayant un « Firangi » (un étranger) qui a un problème. Un à un, ils s’approchent et viennent m’entourer.
« Kia hua ? » (Qu’est ce qui se passe ?) disent les uns. « Il faut faire comme ça, » dit un autre, « décompresser, » dit un troisième. Et puis émerge au milieu d’eux, sorti de nulle part, un « mecanics walla » (un mécano) qui regarde la moto. « One minute, » me dit-il. Il va boire une tasse de chai (le thé indien). « J’arrive. » Il revient au bout de dix minutes, regarde encore le cylindre et m’explique par gestes son diagnostic. Lumineusement simple. La moto a pris l’eau, il faut la sécher un peu. Il se saisit de mon Enfield, la pousse un peu plus loin jusqu’à son atelier de campagne. Il s’empare d’un tuyau à air comprimé (ce mécanicien répare les pneus des camions Tata). Deux trois coups d’air comprimé sur le moteur suffiront. Il prend le kick, décompresse et démarre en un tournemain. Voilà un autre blessing de « Mother India. » Je peux repartir ! Je remercie mon walla, lui donne 50 roupies (70 centimes d’euros) bien qu’il ne m’ait rien demandé. Et puis je repars, après un salut fraternel à tous mes compagnons de la « daba », bien décidé cette fois à aller jusqu’au bout, même si la pluie reprend.

La pluie redouble d’intensité

Et bien sûr « Mother India » en a décidé autrement, la pluie va reprendre, enfler, redoubler, tripler, au point d’atteindre une intensité que j’ai rarement vue en dix ans d’Inde. La Highway devient une piscine, un fleuve, un océan tumultueux où je tente de naviguer tant bien que mal, surfant sur du bitume engorgé de cinq centimètres d’eau, glissant sur des passages en terres transformées en boues ruisselantes, plongeant ici et là dans des mares ou des nids de poules imprévisibles, bref arrosé, imbibé de partout, trempé, noyé jusqu’à la moelle. Dans ce déluge envoyé par les dieux, je ne vois plus que des ombres sous la vitre dégoulinante du casque et mes lunettes sont totalement embuées. Mais je continue avec une certaine sérénité, sentant que mon Enfield est royale aussi dans l’adversité. Elle progresse imperturbable. Je ne glisse pas, enfin pas encore. Vraiment, cette moto vogue comme un paquebot dans un cyclone des mers de Chine. Sa tenue de route est impeccable. Et je trouve ça presque amusant, conduire comme un gamin dans ce cyclone autoroutier, trempé jusqu’aux os. Splashant tout le monde, splashé par tout le monde, avec la satisfaction d’avancer en dépassant des semi-remorques, des gros camions Tata, des autobus plantés dans ce charivari de boues.
Je continue vaille que vaille. Car il faut rentrer avant la nuit. Rouler de nuit serait pire que tout. Tout ça est donc plutôt amusant. Il m’arrive de glousser sous mon casque, si ce n’est la tension d’être seul dans cette galère, et la crainte de caler. Ce qui va m’arriver deux fois. Au péage de Gurgaon, je prends l’allée de gauche des deux roues (pour nous, c’est gratis) et vais m’engloutir dans un bassin plus profond qu’ailleurs. Mon Enfield prend l’eau. Je cale. Je vais reculer à pied, attendre un peu, et miracle, je réussis à repartir tout seul.
A l’arrivée à Delhi, c’est le paroxysme du déluge. Je devine mon chemin à dix mètres devant moi et dois choisir la voie la moins ruisselante, car les rampes d’autoroute sont devenues des torrents à deux ou trois voies. En bordure même des ambitieux gratte-ciels de la cité « High-Tech » de Gurgaon, des gens sont arrêtés à l’abri des ponts. Des piétons solitaires marchent à contresens. Des ambulances flashent on ne sait pourquoi. Des touk-touk continuent de se traîner comme des crabes, éclaboussés par des SUV qui zigzaguent à grande vitesse en klaxonnant furieusement.
Chaque rampe, chaque virage devient une nouvelle étape, un nouveau point d’interrogation : « Est-ce que ça va passer ? Et si je suis planté là, je fais quoi ? » La situation devient vraiment inquiétante et je me demande si je vais arriver à bon port.

Déluge sur le nord de l’Inde

Ma Royal Enfield sera vaillante jusqu’au bout. Tant bien que mal, j’arrive finalement à la dernière boucle d’autoroute qui sort vers Vasant Vihar et je me retrouve enfin en ville. Là, tout devient plus facile. J’aborde les beaux quartiers du Delhi de Lutyens, si verts et élégants malgré le déluge. Je vais quand même trouver le moyen de caler encore une fois à un feu rouge et de repartir encore une fois. J’arriverai enfin chez moi, à Nizamuddin, vers 16h15 (j’ai quitté Kesroli à 11h30) soit près de cinq heures de route pour 170 km.
Le soir, j’apprends à la télévision que tout le Nord de l’Inde a été frappé par une pluie de moussons exceptionnelle. Dans les États de l’Uttarakhand et de l’Himachal Pradesh, les affluents du Gange ont débordé, des ponts ont été emportés, des immeubles engloutis. Des glissements de terrain ont coupé les routes à plusieurs endroits, de sorte que l’armée et les secours ont eu beaucoup de mal à se rendre sur place. Le bilan donné quelques semaines plus tard dresse un tableau impressionnant. Plus de 5000 morts, autant de disparus. Cent mille pèlerins et touristes – c’est la période du grand pèlerinage Char Dham aux quatre lieux sacrés du Gange – ont été bloqués durant des semaines en montagne. Sans compter une perte économique évaluée à plusieurs milliards de dollars.
Réflexion du soir sur cette histoire ? Tout « High Tech » qu’elle aspire à devenir, l’Inde subit tous les ans des catastrophes climatiques impressionnantes. Lorsque la nature déclenche un déluge ou une canicule en Inde, c’est très puissant, ça balaie tout le monde. Il y a des milliers de victimes et c’est comme ça depuis des temps immémoriaux. Forcément ça se ressent dans l’attitude des Indiens face à la Nature. Elle est pour tous une véritable Déesse à la puissance irrésistible. Avec le changement climatique, ces catastrophes « naturelles » prennent de plus en plus d’ampleur.
Par François-Xavier Croisy
Un voyage plus cool vers Dharamsala chez le Dalaï Lama, en Enfield – aquarelle de l’auteur.
Un voyage plus cool vers Dharamsala chez le Dalaï Lama, en Enfield – aquarelle de l’auteur.

DES MOUSSONS DE PLUS EN PLUS EXTRÊMES

Mon expérience de l’été 2013 a été impressionnante, mais ce déluge de moussons n’est pas le seul qui ait frappé l’Inde ces dernières années. On assiste d’une part à une diminution lente du la pluviométrie annuelle qui est passée en gros de 1020 mm en 1975 à 940 mm en 2024, avec des variations par année et régions de plus ou moins 10%. En France, nous avons une pluviométrie annuelle d’environ 930 mm, comparable à celle de l’Inde, mais qui tombe toute l’année !

La mousson dure quatre mois de juin à septembre. Elle se compose d’un épisode occidental et d’un autre épisode oriental. Le Kerala, au sud-ouest, est l’état le premier touché en juin, suivi de près par le Bengale au Nord-Est. Le centre de l’Inde avec les plateaux du Deccan et la région de Delhi sont atteints ensuite, le Rajasthan et le Gujarat viennent en dernier. Ces flux complexes sont bien sûr modifiés par les variations de température et les vents, mais aussi par des phénomènes exogènes comme El Nino qui tend à retarder et affaiblir la mousson. Rappelons ici quelques épisodes récents de pluies exceptionnelles.

2013 Le déluge de l’Uttarakhand (12 au 17 Juin 2013) a déversé jusqu’à 1000 mm d’eau en une semaine. Plus de 100.000 personnes ont été bloquées puis évacuées dans les montagnes de l’Himalaya, on a déploré plus de 5000 morts, plusieurs villages ont été dévastés dont notamment le site sacré de Kedarnath. Des dégâts estimés à 1,5 milliard de dollars.
La ville de Bombay a été transformée en gigantesque piscine plusieurs fois (2005,2017, 2019 et 2025) avec des pluies de 300 à 500 mm par 24h00. Causant une paralysie dramatique des trains de banlieue et le chaos complet de la mégalopole qui ne peut fonctionner sans cette artère ferroviaire de 60 km.
2018 Kerala : 2400 mm de pluie entre le 1er juin et le 20 août ! Près de 500 morts, plus d’un million de personnes déplacées et des dégâts évalués à 5 milliard de dollars.
2020 Assam : précipitations majeures entre mai et août. Le fleuve Brahmapoutre déborde, 5 à 6 millions de personnes sont touchées, on compte 150 morts.
2021 Maharashtra : entre le 22 et 26 juillet sont tombés 500 mm de pluie par jour, causant la mort de 210 personnes et l’évacuation de 250.000 personnes.
2023 Nord de l’Inde : une mousson exceptionnellement forte touche les États de l’Himachal Pradesh, Uttarakhand, Delhi, Haryana et Penjab. On déplore plus de 400 morts, des millions de personnes sont déplacées, les dégâts économiques sont estimés à plusieurs milliards de dollars.
2024 Toute l’Inde : une mousson très forte avec plus de 500 épisodes de pluie extrême touche tout le Nord, le nord Est, et aussi le Kerala et le Karnataka. Près de 1500 morts, des millions de réfugiés, 80.000 hectares de cultures dévastées, entre 2 et 3 milliards de dollars de dégâts économiques.

Ce que l’on appelle exceptionnel devient hélas plutôt fréquent. Au dérèglement climatique s’ajoutent en Inde trois facteurs aggravants. La déforestation qui réduit l’absorption naturelle des eaux, un urbanisme sauvage qui empiète sur les terres naturelles, et la faiblesse des réseaux de drainage et barrages. Après chaque déluge, on voit se déchaîner les News Channels et les journaux, on cherche les responsables, on vocifère, les populations manifestent, les politiques s’excusent ou s’insultent… et puis après quelques semaines, on passe à autre chose, l’actualité efface tout. Les drames sont oubliés jusqu’à l’épisode suivant. Comme si l’inconscient collectif Indien admet que « Mother Nature » ou « Mother India » est comme ça, puissante et destructrice. Depuis des millénaires.
Sources : India Meteorological Department (IMD) ; World Bank Climate Change Knowledge Portal ; India Environment Portal

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A propos de l'auteur
Né en Asie où il a passé une dizaine année de son enfance (Japon, Vietnam), François-Xavier Croisy a poursuivi une carrière d’homme d’affaires et de nomade entre l’Europe, l’Afrique et l’Inde où il a vécu et travaillé une vingtaine d’année. Ses chroniques indiennes sont issues de voyages et rencontres faits aux quatre coins du pays entre les années 2000 et 2025. Chaque lettre raconte une expérience personnelle touchant à une facette de la société Indienne. Les croquis et dessins qui accompagnent ces chroniques sont réalisés par l’auteur qui est aussi peintre.