Analyse
Dans l’Inde de Modi, un enthousiasme prudent face à Trump
Le président américain Donald Trump reçu par le Premier ministre indien Narendra Modi, à la Maison Hyderabad à New Delhi, le 25 février 2020. (Source : Forbes)
Le Premier ministre indien s’est empressé de saluer la réélection du milliardaire de Manhattan à la Maison Blanche. Narendra Modi pense avoir tout pour s’entendre avec Donald Trump, grâce notamment à un style politique commun : l’homme providentiel et opportuniste. Mais à New Delhi, on n’ignore pas non plus les risques de confrontation.
« Abki Baar, Modi Sarkar » (« Encore une fois, Modi au pouvoir »), chantaient les partisans du Premier ministre indien lors de sa réélection en 2019. « Abki Baar, Trump Sarkar », reprennent-ils aujourd’hui pour le retour de Donald Trump à la Maison blanche. C’est dire comme nombre d’Indiens s’identifient aux deux dirigeants, perçus comme des alter egos. En 2020, Narendra Modi l’avait accueilli avec faste dans le Gujarat lors d’un rassemblement géant, « Namaste Trump » (« Bienvenue Trump »). Avant de recevoir la pareille dans un stade XXL du Texas pour « Howdy Modi » (« How do you do Modi ? »).
« Les nationalistes hindous adorent les rassemblements de masse et se reconnaissent dans ceux de Donald Trump », décrit Olivier Da Lage chercheur associé à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris), spécialiste de l’Inde. C’est donc un « ami » que Narendra Modi a félicité pour sa réélection, vantant les mérites de son premier mandat. Des compliments retournés sans attendre par Donald Trump qui juge que « le monde entier aime Narendra Modi ». En attendant le prochain baroud d’honneur ? « Il a été un des premiers à appeler Trump », assure le ministre des Affaires étrangères Jaishankar.
Messianisme politique
En apparence, leurs styles sont aux antipodes. Narendra Modi s’affiche en sage représentant d’une civilisation millénaire, Donald Trump en VRP sans complexe d’une Amérique à l’aube de son destin. L’un vante l’Inde comme un « gourou » au service de la « grande famille » de l’humanité. L’autre assume « l’Amérique d’abord » face à des « pays de merdes ».
Pourtant, aux yeux de leurs partisans, une mission prophétique les relie. Durant leurs campagnes récentes, les deux ont affirmé que Dieu les avait choisis. Tous deux incarnent le self-made man bravant les élites, celles de Washington comme de New Delhi, pour rendre sa gloire à son peuple. Pour les nationalistes hindous, le « Make America Great Again » fait écho à l’œuvre de Narendra Modi, artisan de la renaissance de l’Inde spoliée par les envahisseurs, musulmans ou britanniques.
Dialogue avec Poutine
C’est aussi sur le plan géopolitique que les deux sont alignés. « De nombreux pays sont nerveux à propos des États-Unis, mais soyons honnêtes, nous n’en faisons pas partie », assure le chef de la diplomatie indienne. Entamé sous Barack Obama, le désengagement américain envers l’Europe et le Moyen-Orient, que Trump entend parachever, convient à la diplomatie Indienne.
À commencer par l’embarrassante guerre en Ukraine. Depuis deux ans, Narendra Modi dit être « pour la paix », met en scène ses coups de fils à Vladimir Poutine et Volodymyr Zelensky… tout en refusant de condamner la Russie à l’ONU et en rachetant son pétrole sous sanction. Kanwal Sibal, ancien ambassadeur d’Inde en Russie et en France, résume la position indienne : « C’est à l’Occident et la Russie de trouver une solution et pas de faire pression sur l’Inde. »
En creux, New Delhi refuse de sacrifier sa relation historique avec la Russie, son premier fournisseur d’armes, pour une guerre qui ne la concerne pas. « L’Inde a offert ses bons offices pour des pourparlers, tentant d’afficher une équidistance qui masque difficilement une proximité avec Moscou », analyse Olivier Da Lage. Donald Trump, qui promet de régler la guerre en quelques jours, semble partager cette idée qu’il faut plier l’affaire… quitte à léser Kiev et l’Europe, défendus mordicus par l’administration Biden.
Sus à la Chine
Car pour l’Inde, la menace vient d’abord de Chine, avec laquelle elle entretient un conflit frontalier et d’influence en Asie. Donald Trump fut moteur de du Quad, forum de dialogue sur la sécurité rassemblant États-Unis, Inde, Japon et Australie face à Pékin. « Son premier mandat fut apprécié en Inde car il a renforcé cet axe stratégique Indo-Pacifique », décrit Kanwal Sibal. « L’Inde juge son rôle international indûment amoindri par des puissances européennes en déclin, estime Olivier Da Lage. L’hostilité de Trump à l’encontre des Nations Unies pourrait participer à un rééquilibrage en sa direction. »
Vu de New Delhi, le bilan du mandat de Joe Biden est contrasté, même si les relations sont restées cordiales et que l’axe Indo-Pacifique fut maintenu. Aux côtés du Canada, les États-Unis ont publiquement accusé l’Inde d’avoir organisé des assassinats d’indépendantistes sikhs sur leur sol, déclenchant une grave crise diplomatique. Si l’Inde a nié, pour la forme, elle a surtout mal digéré ces leçons sur les droits de minorités qu’elle considère comme terroristes.
Craintes économiques
Exit la morale au profit de l’intérêt bien compris entre puissances égales. Voilà en somme ce que l’Inde de Modi espère du retour de Trump. Sauf que cette diplomatie transactionnelle s’annonce, logiquement, confrontationnelle. « Lorsqu’il s’agit d’économie, l’enthousiasme envers Trump est modéré dans les cercles diplomatiques », euphémise l’ambassadeur Kanwal Sibal, pour qui, « la nomination du protectionniste Robert Lighthizer au commerce est inquiétante. »
Le premier mandat de Trump fut marqué par une extrême agressivité commerciale. Critiquant les droits de douanes de l’Inde, « les plus prohibitifs du monde », il a abrogé des accords économiques bilatéraux remontant à 1975 et fait monter les taxes sur l’acier et l’aluminium. Désormais, la pharmacie et l’automobile indiens sont dans le viseur. « Son goût prononcé pour les taxes douanières risque de ne pas épargner les exportations indiennes », selon Olivier Da Lage. D’autant que les États-Unis restent le premier partenaire commercial de l’Inde.
À New Delhi, on espère qu’il concentrera ses coups sur la Chine. « S’il impose 60 % de taxes à Pékin et 10 % a Delhi, on peut s’en tirer », veut croire Kanwal Sibal. L’agence Moody’s estime ainsi que « l’impact négatif sur l’économie chinoise des politiques de Trump peut créer des opportunités pour l’Inde ». Beaucoup d’inconnues, auxquelles il faudra ajouter les conséquences du durcissement annoncé des visas H-1B pour les expatriés de la Silicon Valley et le plan d’expulsion massive des migrants clandestins, dont les Indiens forment désormais le troisième groupe aux États-Unis.
Par Côme Bastin
Cet article a d’abord été publié sur le site de l’hebdomadaire Marianne le 12 novembre 2024.
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