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Japon : Shigeru Ishiba, un nouveau Premier ministre sur la corde raide

Le nouveau Premier ministre japonais Shigeru Ishiba, formellement élu par le parlement de Tokyo le 1er octobre 2024. (Source : F24)
Le nouveau Premier ministre japonais Shigeru Ishiba, formellement élu par le parlement de Tokyo le 1er octobre 2024. (Source : F24)
Carriériste diligent en politique depuis les années 1980, ancien ministre de la Défense, Shigeru Ishida, choisi par son parti pour devenir Premier ministre, prend les commandes d’un pays à la fois enlisé dans une certaine morosité économique et le défi croissant d’une Chine voisine devenue conquérante et menaçante.
Vendredi 4 octobreDans son discours de politique générale devant la chambre basse du parlement à Tokyo, Shigeru Ishiba (石破 茂), 67 ans, s’est déclaré décidé à renforcer les capacités militaires de son pays. Le Japon est confronté, selon lui, à « l’environnement sécuritaire le plus sévère et complexe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale » en 1945, principalement dû à une Chine devenue menaçante.
« L’Ukraine d’aujourd’hui pourrait être l’Asie de l’Est demain », a lancé le nouveau chef du gouvernement nippon dans une allusion transparente à une Chine menaçante à l’égard de Taïwan et une Corée du Nord imprévisible. Et de citer les dernières violations de l’espace aérien commises par la Chine, la Russie et ce qu’il a qualifié d’escalade militaire de son autre voisin, la Corée du Nord.
« Il ne fait aucun doute que nous devons renforcer de façon fondamentale nos capacités de défense, a-t-il insisté. [La Chine] renforce jour après jour ses tentatives pour changer de façon unilatérale par la force le statu quo dans les mers de Chine orientale et méridionale. » Toujours à propos de la Chine, Shigeru Ishiba a demandé qu’elle adopte une « conduite responsable » et s’efforce de retrouver « des relations constructives et stables » avec le Japon.
Le Premier ministre n’a pas prononcé le nom de Xi Jinping pendant son discours. Mais son directeur de cabinet Yoshimasa Hayashi a déclaré que le Japon accueillait de façon positive un message de félicitations du président chinois adressé au Premier ministre dans lequel il exprime son souhait de « travailler dur pour construire des relations Chine-Japon constructives en accord avec les exigences de la nouvelle ère ». Shigeru Ishiba a encore ajouté que l’alliance militaire du Japon avec les États-Unis resterait le socle de la diplomatie et de la sécurité de l’archipel.
Évoquant les prochaines élections législatives anticipées prévues le 27 octobre, Ishiba a promis : « Nous allons regagner la confiance du peuple. Nous allons réaliser des politiques pour le peuple, pas pour les politiciens », déclarant son intention de lutter contre la corruption dans les cercles dirigeants, la principale cause de la démission de son prédécesseur Fumio Kishida. Concernant l’économie, il a affirmé que son gouvernement s’emploierait à « soutenir les gens qui souffrent des prix élevés jusqu’à retrouver un cycle vertueux dans lequel les hausses de salaires dépassent celles des prix ». « Ayant foi dans les gens et parlant un langage de vérité et de sincérité, je ferai tout pour faire de cette nation le Japon un pays sûr ou chacun pourra de nouveau vivre avec le sourire », avait déclaré le Premier ministre devant ses pairs du Parti Libéral Démocrate (PLD) après avoir gagné le scrutin interne au parti au pouvoir presque sans interruption depuis 1945.

Difficile équation avec la Chine

Les déclarations de Shigeru Ishiba donnent le ton des priorités du Japon d’aujourd’hui, inquiet de la posture agressive de son voisin chinois et déterminé à prendre le taureau par les cornes face à Pékin, à des années lumières d’un pays longtemps timoré envers la Chine après sa reddition en 1945. Cette évolution avait commencé avec l’ancien Premier ministre Shinzo Abe, assassiné par un ancien membre des forces armées nippones le 8 juillet 2022. Il avait été le premier dirigeant japonais à déclarer publiquement qu’une éventuelle invasion chinoise de Taïwan constituerait un danger existentiel pour le Japon.
La Chine sera donc assurément la priorité en matière de politique étrangère du nouveau gouvernement. Un sujet d’inquiétude majeure à la fois pour l’opinion publique nippone, les milieux politiques et les cercles économiques où les doutes des investisseurs vont croissants en raison d’un environnement jugé de plus en plus complexe pour y faire des affaires. « Ishiba va marcher sur une corde raide diplomatique, entre la nécessité de dissuader les artisans [en Chine] du jeu militaire chinois et s’efforcer de trouver un nouveau départ pour les relations économiques » entre les deux voisins, écrit Katsuji Nakazawa, ancien correspondant à Pékin du quotidien japonais Nikkei Asia.
Sitôt confirmé par le parlement dans ses fonctions le 1er octobre, Shigeru Ishiba a rapidement annoncé la composition de son gouvernement qui compte 19 membres à ses côtés, seulement deux femmes (contre cinq dans l’administration sortante), une illustration de la faible représentation des femmes dans la vie politique de ce pays où règne encore un patriarcat largement dominant. Le nouveau Premier ministre nippon n’aura guère le choix : il devra nécessairement rencontrer le maître de la Chine communiste Xi Jinping, dans un contexte de relations devenues à bien des égards exécrables, souligne le Nikkei Asia.
La veille de son élection par le PLD, l’ambassade de Chine à Tokyo organisait une grande réception dans un hôtel de Tokyo à l’occasion du 75ème anniversaire de la fondation de la République populaire le 1er octobre 1949. Si l’atmosphère était comme il se doit festive, l’ancien patron du géant de l’acier japonais Nippon Steel, Kosei Shindo, en avait profité pour prononcer avec une franchise inhabituelle dans la bouche d’un responsable nippon pour dénoncer l’environnement de plus en plus difficile pour les entreprises de son pays encore présentes en Chine.
Aujourd’hui président de l’Association économique Japon-Chine, une organisation clé pour aider les entreprises japonaises présentes à l’étranger, Kosei Shindo a insisté sur « la question la plus vitale sur le maintien d’un environnement sûr pour les affaires » en Chine. « Nombreux sont les hommes d’affaires japonais qui ont exprimé leurs inquiétudes sur l’application du système légal lié à la sécurité nationale devenu plus dur et, en particulier, sa loi révisée anti-espionnage. » Ce nouveau texte de loi, entré en vigueur en juillet 2023, exhorte la population chinoise à traquer toute activité de résident étranger pouvant s’assimiler à de l’espionnage et prévoit, dans des termes volontairement vagues, une surveillance accrue des étrangers sur le sol de la Chine.

« Le puits s’est asséché »

Bien noirs sont donc les nuages dans le ciel des relations nippo-chinoises. Le meurtre en pleine rue d’un enfant japonais de 10 ans à 200 mètres de son école le 18 septembre dernier dans la ville méridionale de Shenzhen est le dernier épisode d’une tendance nette à la détérioration des relations entre Tokyo et Pékin. Cette attaque au couteau survenue après une autre attaque similaire visant des citoyens japonais en juin à Suzhou dans l’est de la Chine a semé « la douleur et l’indignation » au sein de l’opinion publique japonaise, a ajouté Kosei Shindo.
Ces propos prennent un relief tout particulier dans la bouche de l’ancien patron de Nippon Steel puisque, rappelle le Nikkei Asia, le géant japonais de l’acier, dont les liens avec Pékin remontent à un demi-siècle, a longtemps eu la réputation au Japon d’être ouvertement pro-Chine. De ce fait, « le discours de Shindo reflète un profond sentiment de crise » entre Tokyo et Pékin, ajoute le journal. Nippon Steel avait été l’un des tous premiers conglomérats industriels japonais à prendre pied en Chine après la visite surprise à Pékin du Premier ministre de l’époque Kakuei Tanaka en 1972. Cette visite avait ouvert la voie à la normalisation des relations diplomatiques peu après entre la Chine et le Japon et une visite dans l’archipel nippon de Deng Xiaoping en 1978.
C’est sous la houlette de Deng Xiaoping, alors l’artisan des réformes économiques et de l’ouverte de la Chine, ainsi que celle de Kakuei Tanaka, plus tard le mentor de Shigeru Ishiba, que Nippon Steel entreprit un vaste projet de coopération qui permit la construction du géant chinois de la métallurgie Baoshan achevée en 1985. Cette date marque précisément le début de la carrière politique du nouveau Premier ministre qui, à cette époque, était un simple cadre dans une banque. C’est le même Kakuei Tanaka qui se présenta un jour pour le débaucher et pour en faire l’un des membres de son secrétariat privé.
De cette époque date aussi l’influence exercée sur Ishiba par son mentor qui était fermement opposé à la guerre. Tanaka avait pour ambition à la fois de réduire la dépendance du Japon à l’égard des États-Unis et d’approfondir les liens entre son pays et la Chine. Comme le précise encore le quotidien japonais, dans une allusion au proverbe chinois « Lorsqu’elle boit l’eau d’un puits, cette personne ne doit jamais oublier qui l’a creusé », Kakuei Tanaka s’était rapidement vu affublé du surnom de « celui qui a creusé le puits » pour caractériser l’artisan infatigable qu’il était au Japon du rapprochement économique sino-japonais, spectaculaire à l’époque. Mais, souligne encore le Nikkei Asia, le temps a passé et « ce puits s’est asséché », en particulier depuis l’été dernier, lorsqu’il devenait clair que le Premier ministre Fumio Kishida allait bientôt annoncer sa démission. Chose faite le 14 août, jour d’ailleurs où son successeur à venir se trouvait en visite à Taïwan.
La veille, Shigeru Ishiba avait été reçu par le nouveau président taïwanais Lai Ching-te et lsa prédécesseure Tsai Ing-wen, une illustration du discret mais très réel rapprochement entre le Japon et Taïwan. Lors de cette rencontre en présence de l’ancien ministre nippon de la Défense Gen Nakatani, Lai et celui qui n’était encore que l’un des neufs candidats aux fonctions de Premier ministre japonais avaient discuté de la façon dont les deux démocraties japonaise et taïwanaise pouvaient mieux coopérer dans le but de renforcer leurs capacités respectives de dissuasion face à la Chine. Un sujet de nature explosive aux yeux de Pékin.

« Sur un pied d’égalité » avec Washington

Si les relations entre le Japon et la Chine n’ont jamais été simples, cela tient bien sûr à l’histoire militariste de l’archipel qui l’a mené à la guerre jusqu’à sa reddition dans un champ de ruines en 1945, après trois décennies d’impérialisme colonisateur et brutal en Chine, en Corée et en Indochine et les millions de morts qu’il a causé dans la région. La Chine communiste a d’ailleurs longtemps instrumentalisé ce passé douloureux pour obtenir du Japon une aide économique conséquente et dans des conditions privilégiées. Une aide qui lui a été précieuse pour réussir son essor à partir de 1978.
Mais l’autre frein est l’alliance militaire conclue entre le Japon et les États-Unis dans les années 1950, qui n’a cessé de se renforcer depuis au fur et à mesure de l’émergence de ce qui est perçu à Tokyo comme une menace militaire chinoise croissante à ses portes. C’est ainsi que Shigeru Ishiba aura comme autre priorité à gérer les liens de Tokyo avec Washington après le scrutin présidentiel américain le 5 novembre. Tout sera différent en fonction du vainqueur : Kamala Harris, dont les orientations diplomatiques sont similaires à celle de Joe Biden, ou Donald Trump, partisan d’un isolationnisme qui pourrait remettre en cause toutes les alliances des États-Unis en Asie de l’Est.
Rompu aux affaires militaires puisqu’il est diplômé de l’Académie de la Défense nationale japonaise, ancien ministre de la Défense entre 2007 et 2008, Shigeru Ishiba a lui-même servi dans les rangs des « forces d’auto-défense », le nom officiel donné à l’armée japonaise. Selon Iku Tsujihiro, une chercheuse d’origine japonaise associée auprès du Hudson Institute, un think tank américain conservateur, Shigeru Ishida compte mettre l’accent sur le renforcement de l’armée japonaise. S’agissant des États-Unis, il entend faire du Japon « un partenaire sur un pied d’égalité » avec Washington. Il a par le passé exprimé l’idée que des soldats japonais puissent stationner dans l’île américaine de Guam tout comme des dizaines de milliers de soldats américains stationnent sur le sol nippon.
Ishiba est aussi un fervent défenseur d’un renforcement des relations stratégiques avec d’autres pays que les États-Unis, dont les Philippines, l’Inde, la France et le Royaume-Uni. Il est en outre favorable au renforcement du rôle du Quad, ce dialogue quadrilatéral informel sur les questions de sécurité qui rassemble le Japon, les États-Unis, l’Inde et l’Australie, et à la poursuite du rapprochement spectaculaire entre le Japon et la Corée du Sud, selon cette même source. Il avait récemment encore déclaré que pour lui, l’Ukraine est « l’Asie de demain », comparant la menace que fait peser la Russie sur ses voisins à celle de la Chine sur Taïwan.

Taïwan et « l’OTAN asiatique »

Shigeru Ishiba aura des décisions à prendre face aux dernières initiatives de nature militaire prises par Pékin, y compris les dernières incursions maritimes ou aériennes de l’Armée populaire de libération intervenues peu après sa visite à Taïwan et dont le calendrier n’est sans doute pas le fruit du hasard. Fait inédit dans l’histoire du Japon contemporain, le 26 août, un avion de surveillance chinois Y-9 a brièvement violé l’espace aérien japonais à proximité des îles Danjo à l’ouest de l’archipel. Autre fait inédit : le 18 septembre, le porte-avion chinois Liaoning, accompagné d’autres bâtiments de surface, a navigué entre les îles japonaises de Yonaguni et Iriomote à proximité immédiate des eaux territoriales japonaises et à quelque 100 kilomètres de Taïwan.
Ces deux incidents, auxquels s’ajoute la multiplication de manœuvres militaires conjointes sino-russes à proximité du Japon, ont été interprétés dans les milieux politiques japonais comme une mise en garde de Pékin contre Tokyo alors que le PLD allait choisir l’une des neufs candidats déclarés pour prendre les rênes du gouvernement. « Il ne fait pas de doute que la Chine a été alarmée par des initiatives de politiciens japonais à propos de Taïwan », dont la visite de Shigeru Ishiba à Taïwan, souligne un expert japonais des affaires chinoises non-identifié cité par le Nikkei Asia.
Autre raison de la colère apparente de Pékin : le nouveau Premier ministre s’est publiquement déclaré un ardent défenseur de la mise en place d’une version asiatique de l’OTAN, le Traité de l’Atlantique Nord, un projet auquel la Chine tente par tous les moyens de s’opposer mais au sujet duquel des discussions se poursuivent depuis plusieurs années avec pour contexte, là aussi, la menace chinoise dans la région. « Ishiba ne va pas seulement hériter des défis du Premier ministre [sortant] Kishida avec la RPC [République populaire de Chine] mais aussi celui de poursuivre la modernisation des forces militaires et leur intégration plus aboutie avec les forces américaines au Japon », explique encore Iku Tsujihiro.
C’est son prédécesseur Fumio Kishida qui a annoncé en décembre 2021 un réarmement inédit du Japon. Depuis, l’archipel a amorcé un virage géostratégique à 180 degrés en la matière, tournant le dos à sa politique pacifique observée depuis 1945. Le gouvernement japonais avait alors annoncé un programme militaire de 320 milliards de dollars pour, notamment, l’achat de missiles de moyenne portée capables de frapper le territoire chinois.
Le budget de la défense a de ce fait doublé : il grimpera en cinq ans à 2 % du PIB du pays, un niveau jamais atteint depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale dans ce pays. Or l’article 9 de la Constitution nippone interdit encore d’intervenir militairement sur tout théâtre de conflit ou de guerre extérieur aux frontières terrestres nationales. Un amendement de cet article de la Constitution est en ce moment l’un des sujets âprement discutés au Japon. Depuis son élection, Shigeru Ishiba a nommé deux secrétaires exécutifs en charge des affaires politiques, dont l’un est un ancien responsable de haut niveau du ministère de la Défense dont il est proche depuis longtemps.
Le nouveau Premier ministre aura par ailleurs l’occasion de rencontrer le président Xi Jinping en novembre à l’occasion du prochain sommet de l’APEC (Asia-Pacific Economic Cooperation) au Pérou et du sommet du G20 au Brésil.

Talon d’Achille économique

Quid du Japon de l’après-Joe Biden ? Cette question prend une importance toute particulière pour le Japon. « Entre les impulsions isolationnistes et la recherche unilatérale de la suprématie, une administration Trump aura le potentiel de bouleverser davantage « l’ordre mondial libéral » déjà affaibli, délégitimé et institutionnellement érodé qui protégeait l’hégémonie occidentale », estime Soli Özel, Senior Fellow et spécialiste des relations internationales à l’Institut Montaigne et membre du Conseil européen des relations internationales (ECFR). [A contrario] l’administration Harris, tout aussi axée sur la recherche de suprématie américaine mais plus encline au multilatéralisme, tentera de contenir l’érosion de cet ordre et de le reconstruire d’une manière plus inclusive, bien que la prééminence américaine soit son objectif déclaré. »
Mais « le rétablissement de cette prééminence […] sera toutefois difficile, poursuit Soli Özel. Le déplacement du pouvoir économique vers l’Asie, avec la Chine comme principal adversaire géopolitique des États-Unis, modifie la dynamique de l’ordre mondial par rapport à sa configuration d’après la Seconde Guerre mondiale et certainement d’après la Guerre froide. »
Pour le Financial Times, « Ishiba a souvent critiqué l’inégalité de l’alliance américano-japonaise en vertu de laquelle Washington protège Tokyo mais le Japon est obligé d’accueillir des soldats américains sur son sol. Il est toutefois difficile d’imaginer Ishiba – un homme sérieux – discuter de son désir de remodeler l’alliance avec un mercenaire et un isolationniste comme Donald Trump si ce dernier devait redevenir président des États-Unis dans quelque semaines. »
Le nouveau Premier ministre a annoncé la tenue d’élections législatives le 27 octobre prochain, l’objectif étant de recueillir un soutien populaire suffisant pour pouvoir gouverner et imprimer sa marque face à des oppositions au sein du PLD qui, dans l’assemblée sortante, détient 258 des 465 sièges.
Le talon d’Achille de Shigeru Ishiba est peut-être l’économie qui, à l’évidence, n’est pas son sujet de prédilection numéro un. Or son pays traverse une crise économique larvée depuis l’éclatement de la bulle spéculative en 2008 qui avait marqué la fin de l’argent facile dans le pays. Depuis, le Japon, encore la seconde économie mondiale dans les années 1980, a été rétrogradé début 2024 à la quatrième place des plus grandes économies du monde, distancé par l’Allemagne.
Dans ce registre, le nouveau chef du gouvernement japonais compte mettre l’accent sur une hausse des salaires plus rapide que celle des prix – l’un des principaux sujets de mécontentement dans la société japonaise – et le développement des régions les plus déshéritées de l’archipel. Il entend également promouvoir la géothermie et le développement de mini-centrales hydroélectriques, l’un de ses soucis étant la préservation de l’environnement, selon le Hudson Institute.
Vendredi 4 octobre, Shigeru Ishiba a saisi l’occasion de son discours de politique générale devant la chambre basse du parlement pour évoquer un autre défi capital pour le Japon : sa démographie en chute libre. « Le faible taux de natalité et le déclin de la population qui en résulte constituent un défi pour les fondations mêmes du pays, une urgence silencieuse pour ainsi dire », a-t-il déclaré.
Le Japon, comme de nombreux pays industrialisés, est confronté à une crise démographique imminente, avec une population vieillissante et un taux de natalité qui a atteint ces dernières années un plancher inédit. Selon la Banque mondiale, le pays a la population la plus âgée au monde après Monaco. L’année dernière, son taux de natalité s’est établi à 1,2, bien en deçà des 2,1 enfants nécessaires pour maintenir le niveau de la population. Les électeurs du PLD ont donc, par leur vote, donné la priorité à la stabilité au détriment du changement qui aurait pu être incarné par un autre candidat, Shinjiro Koizumi, 43 ans, fils de l’ancien Premier ministre Junichiro Koizumi, qui avait pour lui l’avantage de la jeunesse mais dont les tendances populistes ont semble-t-il agi en repoussoir.
Un autre changement aurait pu être de voter pour une femme, Sanae Takaichi. Sa principale opposante dans les sondages avait été donnée, un moment, victorieuse, mais son programme ultra-conservateur a finalement donné l’avantage à Shigeru Ishiba, plus modéré. Élue, elle aurait été la première femme à prendre les rênes du gouvernement dans un pays où le patriarcat est encore prégnant et où les femmes occupant des responsabilités politiques sont rares, même si la parole des femmes est de plus en plus écoutée.
Mais les traditions au Japon ont encore beaucoup de poids. Une bonne partie des Japonais détestent par nature l’aventurisme, surtout en matière politique, et demeurant par-dessus tout attachés à la sécurité dans un pays parmi les plus sûrs du monde. D’autre part, quand bien même le nouveau Premier ministre parviendrait à imprimer sa marque et ses idées, il lui faudra aussi composer avec une administration encore très puissante, dont tout particulièrement les hauts fonctionnaires chargés de la conduite de l’économie.
Par Pierre-Antoine Donnet

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A propos de l'auteur
Ancien rédacteur en chef central de l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard. Après "Chine, le grand prédateur", paru en 2021 (l'Aube), il a dirigé fin 2022 l'ouvrage collectif "Le Dossier chinois" (Cherche Midi). Début 2023, il signe "Confucius aujourd'hui, un héritage universaliste" (l'Aube) puis en 2024 "Chine, l'empire des illusions" (Saint-Simon) et "Japon, l'envol vers la modernité" (l'Aube). Son dernier livre, "Taïwan, survivre libres" (éditions Nevicata, collection l'âme des peuples), est paru le 14 novembre 2025.