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Chine : des recherches sur un virus mortel inquiètent les scientifiques

(Source : Studinfo)
(Source : Studinfo)
Des chercheurs chinois ont modifié un coronavirus nommé GX_P2V découvert sur des pangolins en 2017. Testé sur des souris porteuses de protéines humaines, il présente un taux de létalité de 100 %. Cette annonce discrète début janvier suscite l’inquiétude dans les milieux scientifiques internationaux où l’on s’interroge sur la finalité de ces expériences. Les résultats de ces travaux ont été mis en ligne sur le site BioRxiv le 4 janvier, mais non validés en vue d’être publiés dans une revue scientifique.
Sur les huit souris infectées par le virus, toutes sont mortes de l’infection entre sept et huit jours après avoir l’avoir contracté. Le taux de létalité de ce coronavirus modifié est donc de 100 %. Outre le fait que la mort soit jugée « rapide », les scientifiques ont constaté que la charge virale était particulièrement élevée dans le cerveau de ces souris. Après avoir infecté le système respiratoire, le virus a été retrouvé dans leur système nerveux. Les symptômes comprenaient des yeux complètement blancs, une perte de poids rapide et de la fatigue pour toutes les souris infectées.
Il n’en fallait pas plus pour raviver la polémique. De nombreux scientifiques ont depuis alerté sur le potentiel risque de diffusion d’un tel virus dans l’environnement. « La balance entre ces enseignements scientifiques et le potentiel extrêmement dangereux de ces manipulations est très défavorable », a commenté dans Le Figaro Bruno Canard, directeur de recherche au CNRS et chef de l’équipe « Réplication virale » au laboratoire Architecture et fonction des macromolécules biologiques (AFMB) à Marseille.
Même inquiétude chez le professeur François Balloux, expert en maladies infectieuses basé à l’University College London : « C’est une étude épouvantable, elle est scientifiquement totalement inutile. Je ne vois rien de vaguement intéressant qui pourrait être appris en infectant de force une race étrange de souris humanisées avec un virus aléatoire. Par contre, je peux voir comment de telles pratiques pourraient mal tourner. » De son côté, Étienne Decroly, directeur de recherche CNRS et virologue au laboratoire AFMB, appelle à des mesures : « Il faut réglementer rapidement les manipulations sur les virus comme ceux-là qui ont un réel potentiel pandémique. »
Ce type de manipulations a longtemps été encadré par un moratoire, qui a été levé en 2017. Mais la réglementation change selon les pays. Ces pratiques sont ainsi totalement interdites en France. Les défenseurs de ce type d’étude avanceront l’argument de la recherche scientifique qui pourrait permettre d’aboutir à la découverte d’un vaccin. Mais le jeu en vaut-il la chandelle ?

« Cette folie doit être stoppée »

Selon le Daily Mail, les scientifiques chinois chargés de ce programme sont associés à l’Armée populaire de libération. Le professeur Richard Ebright, chercheur en chimie à la Rutgers University dans le New Jersey, s’est dit en plein accord avec le professeur Balloux. Ces expériences, souligne-t-il, ne font aucune mention des précautions prises ou non pour s’assurer qu’elles ne provoqueront pas une nouvelle pandémie.
Selon cette étude chinoise, menée par la Beijing University of Chemical Technology, le virus a été découvert en 2017 en Malaisie sur des pangolins, soit bien avant le début de la pandémie qui a trouvé son origine dans la ville chinoise de Wuhan à l’automne 2019. Ces chercheurs chinois ont alors cloné le virus et ont stocké une certaine quantité de ces souches dans le laboratoire de cette université à Pékin, où elles ont ensuite muté. Les chercheurs ont alors estimé que ces souches avaient peut-être enregistré une « mutation qui a présenté une virulence accrue » et qui les ont rendues mortelles.
Les résultats de cette étude chinoise suggèrent que le virus commence par infecter le système respiratoire avant de migrer dans le cerveau, à la différence du processus montré par le Covid-19 qui infecte les poumons et cause souvent des pneumonies sévères mais sans toucher le cerveau. « Une infection sévère dans le cerveau au stade ultime de l’infection pourrait être la cause première du décès de ces souris, ont conclu les chercheurs chinois. Il s’agit là du premier rapport qui montre qu’un coronavirus lié au SARS-CoV-2 du pangolin peut causer une mortalité de 100 % sur des souris, présentant ainsi un risque pour ce GX_P2V de contaminer des humains. » « Cette folie doit être stoppée avant [qu’il ne soit] trop tard », a déclaré le docteur Gennadi Glinsky, un professeur de médecine à la retraite de Stanford, cité par le Daily Mail.
Selon le journal britannique, l’un des chercheurs est le docteur Tong Yigang, formé notamment à l’Academy of Military Medical Sciences, centre de recherche placé sous la tutelle directe de l’Armée populaire de libération. Il est le co-auteur d’un rapport scientifique publié en 2023 dont l’autre auteur est Shi Zhengli connue sous son surnom de « Batwoman ». Elle avait co-dirigé l’Institut de virologie de Wuhan, le fameux P4 qui, pour le FBI américain, est probablement le lieu où s’est produit une fuite de laboratoire à l’origine de la terrible pandémie mondiale de Covid-19. Les premiers cas d’infections par ce virus ont été découverts à l’automne 2019 à quelques kilomètres de ce laboratoire ultra-secret où des chercheurs menaient des expériences sur des coronavirus trouvés sur des chauves-souris.

Raison garder

Citée par L’Express, Florence Débarre, directrice de recherche en biologie de l’évolution au CNRS et qui a mené plusieurs recherches sur les origines du Sars-CoV-2, a estimé que la présentation qui est faite de cette étude est « quelque peu biaisée ». En réalité, plusieurs équipes de recherche dans le monde – chinoises, bien sûr, mais aussi américaines ou françaises – étudient deux virus de pangolins trouvés en Chine en 2017 et 2019, et baptisés GX/2017 et GD/2019.
La date de la découverte de ces virus n’est pas connue avec précision, la première étude datant de 2020. Aux États-Unis, on sait aussi que l’équipe dirigée par Ralph Baric, de l’université de Caroline du Nord, étudie l’autre coronavirus de pangolin, celui de 2019, alors qu’il est plus proche du Sars-CoV-2 que son cousin de 2017.
L’équipe de chercheurs de Pékin aurait donc, selon certains médias internationaux, manipulé ce pathogène. « Le virus a été isolé et étudié par différents groupes, souligne Florence Débarre. Pour obtenir l’isolat souhaité, les chercheurs ont procédé à différentes étapes nécessaires à l’isolement et à la purification du virus. Ce qui fait que le virus obtenu en laboratoire n’est pas le même que le virus naturel. Il a ainsi perdu 104 nucléotides, ce qui est peu. »
Cela fait dire aux différents médias que cette modification du génome, fruit d’un processus de recherche classique, rappelle les expériences dites de « gains de fonction », terme utilisé pour caractériser des expériences qui ont pour but de forcer l’évolution d’un virus en répétant des infections sur des animaux de laboratoire ou des cultures cellulaires. Pour le docteur Christina Parks, biologiste moléculaire de la University of Michigan, citée par le Daily Mail, ces recherches menées par des scientifiques chinois étaient « classiques dans la recherche de gains de fonction, qu’ils vous les disent ou non ».
Or la réalité s’avère plus complexe. « C’est une expression qui est devenue un épouvantail. Mais il n’y a pas de gain de fonction ici, soutient Florence Débarre. Certes, il a été modifié au cours de son passage en laboratoire mais il n’a pas été modifié dans le but de le rendre plus virulent. Au contraire, il a perdu 104 éléments ! Les auteurs écrivent d’ailleurs dans leur réponse présente dans la partie « commentaires » de l’article qu’il a été « atténué ». » Rien n’indique d’ailleurs que le virus dit « naturel » n’aurait pas pu infecter des souris ou des humains.
Le coronavirus GX_P2V aurait été soumis à quatre souris « humanisées », autrement dit modifiées génétiquement pour présenter des similarités avec les cellules humaines. Ils ont également été conservés dans un environnement favorisant leur multiplication et donc l’apparition de mutations. Le résultat est sans appel : 100 % des souris infectées sont mortes. Il faut pourtant raison garder. Une infection dépend des caractéristiques de l’hôte et de celles du pathogène. Dans cette expérience, les souris ont été dotées de la forme humaine du récepteur ACE2, qui est en quelque sorte la porte d’entrée dans les cellules humaines.
Si un virus parvient à s’accrocher à ce récepteur, alors il pourra contaminer des êtres humains. « Or, prévient Florence Débarre, il faut préciser que, si on a le même matériel génétique dans tout notre corps, une cellule de peau ne ressemble pas à une cellule digestive ou de cœur. Le problème avec ces souris humanisées est qu’elles expriment le récepteur ACE2 un peu partout, et notamment dans le cerveau. »
C’est certainement ce qui explique que la charge virale observée par les scientifiques chinois ait été particulièrement élevée dans le cerveau des rongeurs. Le virus ayant infecté le système respiratoire est monté au niveau du système nerveux. Autrement dit, pour la chercheuse française, « ce résultat est dû aux souris utilisées davantage qu’au virus lui-même. Lorsqu’on les infecte au Sars-CoV-2, ces souris humanisées-là meurent aussi ! »

« Partie émergée de l’iceberg »

Au-delà du résultat de cette recherche en elle-même, certains s’interrogent néanmoins sur la poursuite de l’étude de virus dangereux en laboratoire, plus de quatre ans après le déclenchement de la pandémie de Covid-19. D’autant qu’il n’est pas précisé à quel niveau de biosécurité ont été menées ces expériences. « Ces expériences sont dangereuses, juge Hervé Fleury, virologue et professeur émérite au CNRS et à l’université de Bordeaux. Cette étude menée en Chine montre quand même qu’on est capable de créer un clone de coronavirus de pangolin capable d’infecter les humains, il faut donc davantage les encadrer. Aux États-Unis, par exemple, la Chambre des représentants a demandé la suppression des crédits accordés à ce type d’expérimentations. »
Cependant, cette étude ayant « seulement » pour but de caractériser un virus existant, ce type de travaux n’aurait pas été interdit outre-Atlantique. Pour ses défenseurs, il s’agit d’un mal nécessaire pour travailler sur des remèdes et vaccins avant même qu’une épidémie ne se déclare. Longtemps encadrée par un moratoire qui a été levé en 2017, cette pratique reste à la discrétion des États et des instituts de recherche.
Reste une interrogation, soulignée par Bruno Canard, directeur de recherche au CNRS, dans Le Figaro : « Si de telles manipulations sont liées à des projets d’armes biologiques, c’est particulièrement inquiétant. » Affirmation balayée par Florence Débarre : « Si l’armée chinoise voulait développer ce genre d’armes biologiques, elle n’aurait aucun intérêt à publier ces travaux dans une revue américaine. Il s’agit simplement de recherche fondamentale sur des virus. Ce qui est nouveau, c’est de voir ces trajets de désinformation à l’œuvre. »
Mais Jérémy André, journaliste et auteur du livre Au nom de la science paru en avril 2023 aux éditions Albin Michel, estime, lui, qu’il y a matière à s’inquiéter. « Ce qui est publié est la partie émergée de l’iceberg, explique-t-il à Asialyst. Ils publient les résultats qu’ils ont envie de communiquer afin d’attirer des réactions, des collaborations et ainsi drainer de la compétence et du savoir autour de leurs travaux. Il y a toute une série de recherches qui ne sont pas publiées. D’une part il y a des recherches à l’état de projets, il existe aussi des recherches qui n’aboutissent pas et enfin aussi des recherches confidentielles. »
Pour Jérémy André, « la partie problématique dans l’expérience est qu’en gros, en mettant en culture le virus pour l’étudier en laboratoire, il va y avoir une optimisation du virus Ce virus, tel qu’il est collecté chez l’animal pouvait avoir des difficultés à contaminer l’être humain mais on voit qu’il a été mis en culture, il a muté et ce qui est intéressant, c’est de voir comment il rentre dans le corps humain et pourrait être beaucoup plus contagieux qu’il ne l’était à l’origine. In fine, le problème que cela pose est bien qu’il existe une suspicion. On voit bien ici que les Chinois continuent une forme de course à l’armement, pas forcément de la recherche militaire, mais pour rester dans la compétition avec les États-Unis et de mener les expériences les plus audacieuses, les plus risquées. Le résultat de 100% de souris qui meurent n’est pas forcément inquiétant. Ces souris sont « humanisées », cela voulant dire que très probablement il pourrait y avoir un effet grave sur le corps humain. »

« Comme un trader qui perd des milliards et qui est autorisé à parier de nouveau »

Le régime chinois doit-il s’inquiéter de l’alarme causée dans le monde par l’annonce de ces recherches ? Non, répond Jérémy André, car « l’immaturité collective de l’opinion internationale et de la communauté scientifique est telle qu’elle était restée incapable de réagir face au Covid-19. De ce fait, les Chinois peuvent continuer de se dire qu’il n’y aura aucune conséquence possible. [Pendant la pandémie,] personne ne leur avait demandé des réparations. Il y a eu certes des déclarations politique mais aucun pays n’a officiellement régi. La Chine n’a pas été exclue de l’OMS comme elle aurait dû l’être. Il y a donc à Pékin un sentiment d’impunité. C’est un peu comme si un trader sur les marchés perdait 50 milliards et que le lendemain on lui disait qu’il pouvait continuer de parier. Le type va donc continuer de faire n’importe quoi. »
Parmi les nombreuses thèses qui ont circulé depuis l’explosion de la pandémie du Covid-19 détecté à l’automne 2019 à Wuhan, celui d’un virus artificiel conçu dans un laboratoire a longtemps été écarté par la communauté scientifique international. Mais il reste un fort degré d’incertitude alimenté par la volonté manifeste qui a été et reste celle des autorités chinoises d’empêcher toute enquête sérieuse sur le terrain. Rien n’est prouvé mais le soupçon grandit. Le seul fait que la Chine a menti et refuse obstinément de faire la lumière sur ce qu’elle sait laisse présager d’une réalité terrifiante.
Une mission de l’OMS à Wuhan au printemps 2020 a été un échec retentissant. Non seulement Pékin avait imposé la composition de la délégation, mais celle-ci ne put mener une enquête digne de ce nom sur place. Elle revint bredouille à Genève où elle dût bien dire qu’elle n’avait pu que recueillir les informations qui lui avaient été remises par les autorités chinoises.
Depuis son apparition, le Covid-19 a tué plus de 7 millions de personnes à travers la planète selon un décompte officiel, et sans doute beaucoup plus. La pandémie a engendré une immense vague de disruptions sociales, économiques et politiques dont les conséquences sont loin d’être terminées et qui se feront encore sentir dans les années qui viennent. Les demandes répétées de l’OMS ainsi que de nombreux pays sont restées vaines. Jamais Pékin n’a véritablement fait la lumière sur les origines du virus. Les autorités chinoises ont au contraire régulièrement menti et tout fait pour dissimuler les causes de cette pandémie, usant de techniques de désinformation multiples pour incriminer les États-Unis et l’Occident.
Or avec le temps qui passe, il sera de plus en plus difficile de réunir les éléments pour déterminer de façon irréfutable l’origine de ce virus. Est-ce le résultat d’une transmission de l’animal vers l’homme, c’est-à-dire une banale zoonose ? Est-ce une erreur ou une fuite de laboratoire ? Ou bien, beaucoup plus grave, les conséquences d’une manipulation en laboratoire visant à la mise au point d’un virus artificiel qui pourrait servir comme une arme biologique ?
La France avait été étroitement associée à la construction de ce fameux laboratoire P4 de Wuhan, le nec plus ultra de la sécurité biologique. L’Institut de virologie qui l’abritait avait pour « partenaires stratégiques » certains des plus prestigieux acteurs français de la recherche, l’Institut Pasteur et la Fondation Mérieux.
Souvenons-nous : la propagande chinoise incrimina le pangolin. Puis l’attention se porta sur les chauves-souris. Un temps, Pékin accusa l’armée américaine, puis des produits d’importations congelés. Autant de thèses dont il apparut vite qu’elles visaient à détourner l’attention de la réalité.
On sait que la Chine, depuis Mao Zedong, a pour objectif de devenir une superpuissance pour égaler les États-Unis dans le domaine de la virologie. Il est d’autre part établi que dans l’histoire de l’humanité, la Chine a été une des régions principales d’émergence des grandes épidémies, dont les deux grandes pandémies de la peste du millénaire, la peste noire au XVIème siècle et la peste de Chine au XIXème siècle.
La première épidémie de grippe de 1889-1890 pourrait être aussi née en Chine. C’est confirmé pour la grippe asiatique de 1957 et la grippe de Hong Kong de 1968. Le premier SARS, enfin, est apparu en 2002 dans le Guangdong, grande province au sud de la Chine.
Par Pierre-Antoine Donnet

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A propos de l'auteur
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard en 1990 et réédité en 2019 dans une version mise à jour et augmentée. Après "Chine, le grand prédateur", paru en 2021 aux Éditions de l'Aube, il a dirigé fin 2022 l'ouvrage collectif "Le Dossier chinois" (Cherche Midi), puis début 2023 "Confucius aujourd'hui, un héritage universaliste" (L'Aube).