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La mer de Chine orientale, cette autre zone de tensions en Indo-Pacifique

Un navire de surveillance de la marine chinoise croise des gardes-côtes japonais près des îles Senkaku/Diaoyu en mer de Chine orientale, le 23 avril 2013. (Source : Bloomberg)
Un navire de surveillance de la marine chinoise croise des gardes-côtes japonais près des îles Senkaku/Diaoyu en mer de Chine orientale, le 23 avril 2013. (Source : Bloomberg)
Taïwan, la Corée du Nord et la mer de Chine du Sud ne sont pas les seuls points chauds en Asie-Pacifique. La mer de l’Est ou mer de Chine orientale a connu un dangereux regain de tension dans le derniers semestre, souligne Olivier Guillard dans cette tribune.
*En direction de Séoul et de Washington en cette année électorale (législatives sud-coréennes en avril, présidentielles américaines en novembre).
Au même titre que l’inquiétante actualité sino-taïwanaise de ces derniers mois et que l’effervescente agitation rhétorique et balistique de la défiante Corée du Nord*, la mer de Chine du Sud et sa kyrielle d’incidents, d’intimidations et de postures belliqueuses entre les marines chinoises et philippines du trimestre passé a très logiquement attiré la plus grande attention de la communauté internationale et la curiosité de l’opinion. C’est que le niveau de tension est devenu singulièrement préoccupant entre Pékin et Manille, littéralement à couteaux tirés par bâtiments interposés dans le sensible périmètre du Second Thomas Shoal (haut-fond), dans l’archipel des Spratleys.
*Cf. Britannica.
Ce trio majeur de points chauds asiatiques pourrait naturellement être complété par la guerre civile en cours en Birmanie depuis bientôt trois ans. Il mérite amplement l’attention qui lui est consacré, tant les enjeux associés emportent de lourdes conséquences régionales et internationales. Pourtant, à y regarder de plus près, il est un autre espace asiatique maritime disputé où, à intervalles réguliers, s’exercent les pressions concurrentes d’acteurs étatiques aux conceptions territoriales pas nécessairement alignées, là encore : la mer de Chine orientale (ou mer de Chine de l’Est). Étirée sur environ 750 000 km², cette zone maritime est un bras de l’océan Pacifique bordant l’Asie orientale continentale et s’étendant vers le Nord-Est depuis la mer de Chine méridionale, à laquelle elle est reliée par le sensible détroit de Taïwan*. Elle s’étend à l’Est jusqu’à la chaîne des îles japonaises Ryukyu, au Nord jusqu’à Kyushu, au Nord-Ouest jusqu’à l’île sud-coréenne de Cheju, enfin à l’Ouest jusqu’aux provinces orientales côtières chinoises. « Un grand nombre d’îles et de hauts-fonds parsèment la frontière orientale ainsi que la zone proche de la Chine continentale », précise utilement Britannica.

Souveraineté territoriale et contentieux

*Situées à 150 km au nord de Yonaguni (Japon), à 190 km au nord-est de Keekung (Taiwan), à 350 km au sud-est de Wenzhou (Chine). **En 2012, le gouvernement japonais a acheté ce chapelet rocheux inhabité à une famille nippone pour quelques dizaines de millions de dollars (Le Monde, 5 septembre 2012). ***Cf. site de l’Ambassade du Japon en France.
La République populaire de Chine, le Japon, Taïwan et la Corée du Sud se disputent l’étendue de leurs zones économiques exclusives (ZEE) respectives en mer de Chine orientale. C’est précisément entre la deuxième et le troisième économie mondiale que le désaccord est le plus marqué au niveau de la souveraineté dans ce périmètre maritime orientale contesté. Pékin et Tokyo cumulent deux contentieux distincts à son propos : le premier concerne la souveraineté sur les îles Senkaku*/Diaoyu, 8 îlots rocheux inhabitués sur 7 km², situés au nord-ouest de Taïwan, administrés par le Japon** mais revendiqués par la Chine (ainsi que Taïwan). « Après le rattachement des îles Senkaku en 1895, le gouvernement chinois ne contesta pas la souveraineté japonaise sur ces îles pendant plus de 75 ans. Tout changea dans les années 1970, lorsque les îles suscitèrent un intérêt croissant en raison de la possible présence de gisements pétroliers en mer de Chine orientale », souligne à ce sujet le gouvernement japonais***.
*SIPRI, Promoting crisis management in the East China Sea.
Le second contentieux sino-nippon en mer de Chine orientale concerne la délimitation maritime et notamment les zones économiques exclusives (ZEE) de 200 milles nautiques, calculées à partir des lignes de base des côtes des deux pays. Celles-ci se chevauchent sur une superficie non négligeable. Pékin revendique l’extension de sa ZEE le long de son plateau continental jusqu’à la côte japonaise, tandis que Tokyo promeut une résolution selon le principe d’équité et une frontière maritime le long d’une ligne médiane*.

Récentes frictions

Lors du semestre écoulé, de l’été 2023 aux premiers jours de 2024, la mer de Chine orientale a été le théâtre de divers épisodes de tension entre acteurs régionaux. Sans augurer nécessairement à court terme une escalade se muant en crise plus grave, elles laissent toutefois entrevoir à court et moyen terme de possibles lendemains crispés.
*USNI news, 14 décembre 2023.
À la mi-décembre, les armées de l’air russe et chinoise patrouillaient conjointement dans la région Asie-Pacifique. Elles déployaient à cette occasion des bombardiers stratégiques Tupolev-95MS et Hong-6K survolant la mer du Japon et la mer de Chine orientale, au grand déplaisir de Tokyo, entre autres*.
Une quinzaine de jours plus tôt, le 28 novembre, les autorités chinoises suggéraient à leurs homologues australiennes de les informer des mouvements de leur marine dans les zones contestées de la mer de Chine méridionale, mais également de la mer de Chine orientale. Et Pékin de mettre en garde Canberra contre les possibles « risques d’escalade et de détérioration des relations entre les deux armées ».
Début novembre, les garde-côtes chinois déclaraient avoir « mis en garde » plusieurs bâtiments japonais coupables « d’intrusion illégale » dans les eaux entourant les îles Senkaku/Diaoyu, et avoir « pris les mesures de contrôle nécessaires ». Pékin exhorte alors Tokyo à cesser immédiatement toute « activité illégale » dans la zone et à veiller à ce que de tels incidents ne se reproduisent pas à l’avenir… De leur côté, les garde-côtes japonais relatent que leurs patrouilleurs avaient demandé à plusieurs reprises à trois navires des garde-côtes chinois de quitter les eaux en question. Un face-à-face tendu – mais sans confrontation ni blessé – entre bâtiments chinois et nippons en tous points conformes à un incident similaire survenu mi-octobre.

Un « Millésime 2024 » encore plus crispé ?

Dans les derniers jours de l’année écoulée, la presse japonaise rappelait que le président chinois Xi Jinping avait ordonné récemment aux garde-côtes de la République populaire de « renforcer leur activité » pour « affirmer la souveraineté chinoise » sur les Senkaku/Diaoyu.
Des instructions suivies à la lettre par la marine chinoise en ces premières semaines de 2024 : quelques jours après effectué des manœuvres maritimes les 8 et 9 janvier (des exercices de tirs en conditions réelles) au large de Ningbo et Zhoushan au sud de Shanghai, la marine chinoise et ses garde-côtes supplétifs patrouillaient à nouveau quelques heures à proximité des Senkaku, « afin d’assurer la protection des droits », les garde-côtes japonais également déployés sur zone exhortant à plusieurs reprises les quatre navires chinois à quitter « les eaux territoriales nipponnes ».
Ces confrontations sino-japonaises en mer de Chine orientale n’ont jusqu’alors pas débouché sur des accrochages maritimes tels que ceux observés au dernier trimestre 2023 en mer de Chine du Sud entre les marines chinoise et philippine. Toutefois, à mesure que les garde-côtes chinois se montrent de plus en plus présents et entreprenants en mer de Chine du Sud et de l’Est, que Pékin s’arc-boute de plus en plus sur son agenda et sa posture nationaliste pour justifier, de Taïwan aux Spratleys, des Senkaku/Diaoyu aux Paracels, ses incertaines velléités territoriales, on ne peut à terme que redouter la survenance « accidentelle » d’un accrochage dans les eaux disputées entourant ces îlots rocheux inhabitués – mais si convoités.
*Congressional Research Service report U.S.-China Strategic Competition in South and East China Seas: Background and Issues for Congress, Congressional Research Service, 14 septembre 2023.
« Les actions des forces maritimes chinoises sur les îles Senkaku, administrées par le Japon, en mer de Chine orientale, sont une autre source de préoccupation pour les observateurs américains. La domination chinoise dans la région maritime proche de la Chine – c’est-à-dire la mer du Sud et la mer de Chine orientale, ainsi que la mer Jaune – pourrait avoir une incidence considérable sur les intérêts stratégiques, politiques et économiques des États-Unis dans la région indopacifique et dans d’autres régions », synthétisaient l’été dernier les rédacteurs et experts du Congressional Research Service*.
En début de semaine, dans la foulée du tir d’un missile balistique nord-coréen à portée intermédiaire (IRBM) le 14 janvier, les marines américaine (avec le groupe aéronaval du porte-avions à propulsion nucléaire USS Carl Vinson), japonaise et sud-coréennes ont mené trois jours durant des manœuvres conjointes en mer de Chine de l’Est. Dans le souci certes de manifester une fois encore collectivement à destination de Pyongyang l’hostilité de Tokyo, Séoul et Washington à pareil aventurisme balistique, mais également pour adresser un message de fermeté à l’endroit de Pékin et de ses postures territoriales hasardeuses en mer de Chine orientale.
Il y a fort à parier que ce double message, pour limpide soit-il, sera hélas probablement lu avec un certain détachement tant dans la capitale chinoise que dans l’austère Pyongyang. Une fois encore.
Par Olivier Guillard

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A propos de l'auteur
Spécialiste de l'Asie, chercheur au CERIAS (Université du Québec à Montréal), chercheur associé à l’Institut d’Etudes de Géopolitique Appliquée, le Dr Olivier Guillard est notamment l'auteur du livre "Birmanie 2020 : de l’état des lieux aux perspectives" (IRIS/Dalloz) et de ''L'inquiétante République islamique du Pakistan'', (L'Harmattan, Paris, décembre 2021). Entre autres régions d’Asie, il a abondamment voyagé en Inde, en Corée du sud, en Afghanistan, en Birmanie, au Sri Lanka, au Pakistan, en Chine, en Thaïlande, en Indonésie, au Népal, au Cambodge ou encore au Bangladesh. Titulaire d’un Doctorat en droit international public de l’Université de Paris XI, il est aussi directeur de l’information de la société Crisis24 (GARDAWORLD), un cabinet de conseil et d’ingénierie spécialisé dans l’analyse et la gestion des risques internationaux.