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Attentats de Bombay : 13 ans après, une tragédie aux profondes meurtrissures

Du 26 au 29 novembre 2008, les attaques de Bombay ont fait 174 morts, dont une quarantaine de ressortissants étrangers et plus de 300 blessés. (Source : NYT)
Du 26 au 29 novembre 2008, les attaques de Bombay ont fait 174 morts, dont une quarantaine de ressortissants étrangers et plus de 300 blessés. (Source : NYT)
Le 26 novembre, les 21 millions d’habitants de l’hyperactive mégapole de Bombay et, plus largement, le milliard trois cent millions de citoyens indiens solidaires, se recueilleront. Ce même jour en 2008 et pendant 96 heures, 174 innocents perdaient la vie dans le déferlement de violence aveugle des attentats perpétrés par un commando terroriste venu du Pakistan.
Ces événements dramatiques à maints égards sont associes dans la patrie de Gandhi et de Nehru à un « 11-septembre indien ». Ces attaques demeurent treize années après les faits chargés d’une émotion considérable. Une plaie toujours à vif dans la mémoire collective. Pour rappel, cet épisode terroriste d’une violence inouïe, le « 26/11 » pour les Indiens s’étira quatre longues journées durant, du 26 au 29 novembre 2008, lorsqu’un commando d’une dizaine d’assaillants armés jusqu’aux dents mit à feu et à sang l’ancienne Bombay, laissant dans son sillage la désolation – deux hôtels attaqués, ainsi qu’un restaurant, un hôpital, une gare, un lieu de culte israélite -, la mort – dont une quarantaine de ressortissants étrangers – et plus de 300 blessés, dans le chaos que l’on devine, façonné par les explosions de bombes, les rafales d’armes automatiques, l’effroi et la terreur parmi les victimes.
*Le 12 mars 1993, quand une douzaine d’explosions distinctes faisaient plus de 250 morts et 1 400 blessés.
Quinze ans après un autre type de violence terroriste aveugle*, la prospère cité portuaire et capitale économique du pays souffrait à nouveau dans sa chair. Durement, au-delà du soutenable et de l’admissible. Arrivé sur place par la mer en provenance directe de Karachi au Pakistan, après avoir détourné un bateau de pêche puis exécuté les quatre membres d’équipage, le commando terroriste était composé de membres du groupe islamo-terroriste Lashkar-e-Taiba (LeT). Au prix de longs et pénibles efforts, les forces de sécurité indiennes parviendront à abattre neuf des dix terroristes. Le dixième et seul survivant du groupe fut quant à lui neutralisé, arrêté, puis condamné et pendu quatre ans plus tard par la justice indienne.
*Allusion aux sept ressortissants pakistanais encore en vie soupçonnés d’avoir pris part aux attaques de Bombay.
Une longue décennie après les faits, au printemps 2018, l’ancien Premier ministre pakistanais Nawaz Sharif reconnut lui-même la « main du Pakistan » derrière cette tragédie impardonnable : « Des organisations militantes sont actives [au Pakistan]. Appelons-les des acteurs non étatiques ; devrions-nous leur permettre de traverser la frontière [indo-pakistanaise] et de tuer 150 personnes à Mumbai ? Expliquez-moi. Pourquoi ne pouvons-nous pas mener à son terme le procès ? »* Une saillie d’une rare franchise qui valut alors à ce vétéran de la vie politique pakistanaise une volée de critiques, sinon de menaces. En janvier 2021, le tribunal spécial de Lahore au Pakistan condamnait un certain Zakiur Rehman Lakhvi, un des planificateurs présumés des attentats de Bombay et cadre de premier plan de la LeT ou Lashkar-e-Taiba (« l’armée des pieux »). Une condamnation non pour sa participation à cette tragédie, mais pour avoir dirigé une installation médicale destinée à collecter des fonds pour financer le terrorisme. rappelons qu’un an plus tôt, Hafiz Saeed, un terroriste international, selon les États-Unis, leader-fondateur de la Jamaat-ud-Dawa, la vitrine politique « légale » de la LeT, était condamné à cinq ans et demi de prison. Il fut reconnu coupable « d’appartenir à une organisation terroriste interdite » et de « détention de biens illégaux ».

Solidarité de Paris à Washington

Les commémorations à venir ces prochains jours sur le territoire indien ont une résonnance particulière en France, où le péril terroriste demeure d’une sinistre actualité. La justice française instruit ces dernières semaines le procès des attentats terroristes d’inspiration djihadiste du 13 novembre 2015 à Paris, dans une atmosphère chargée d’émotion et de douleur.
Le fléau terroriste pareillement subi en Inde et en France est appréhendé d’une manière conjointe et étroite par les autorités françaises et indiennes, avec une détermination identique. Ce mardi 16 novembre, à l’occasion d’une réunion du groupe de travail conjoint Inde-France sur la lutte contre le terrorisme à Paris, les deux parties se sont notamment engagées à faire front commun dans la lutte contre cette menace. Au passage, elles ont souligné la nécessité de veiller à ce que le territoire afghan, aujourd’hui aux mains d’un gouvernement taliban dont on ne présente plus l’obscurantisme et les liens avec la nébuleuse djihadiste mondiale, ne redevienne pas un épicentre du terrorisme international. En amont de la troisième édition de la conférence internationale « No Money for Terror » organisée en Inde, les délégations française et indienne de ce groupe de travail conjoint appellent pareillement à une action concertée contre tous les groupes terroristes, dont les Lashkar-e-Taiba (LeT), Jaish-e-Mohammad (JeM) et Hizbul Mujahideen (HM), à l’agenda prioritairement indo-centré.
*Press Trust of India, 25 septembre 2021.
Si de toute évidence New Delhi et Paris se présentent sur une seule et même ligne pour affronter le fléau terroriste, les autorités américaines font montre aussi d’une solidarité appréciée dans la capitale indienne. En septembre, à l’issue de la première rencontre entre Joe Biden et Narendra Modi, un communiqué de presse conjoint annonçait notamment : « Les États-Unis et l’Inde s’unissent dans une lutte commune contre le terrorisme mondial »*, précisant que les autorités des deux pays prendront des mesures concertées contre tous les groupes terroristes, y compris ceux interdits par l’ONU, sanctionneront le terrorisme transfrontalier et – précision légitimement appréciée par l’opinion publique indienne – presseront parallèlement les autorités concernées – gouvernement du Pakistan – pour que les auteurs des attentats de Bombay en novembre 2008 soient enfin traduits en justice. Treize longues années après l’outrage, il est effectivement grand temps d’y songer.
Par Olivier Guillard

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A propos de l'auteur
Spécialiste de l'Asie, chercheur au CERIAS (Université du Québec à Montréal), le Dr Olivier Guillard est l'auteur du livre "De l’impasse afghane aux errances nord-coréennes : chroniques géopolitiques 2012-2015" (NUVIS, Paris, 2016). Il a publié divers ouvrages sur la volatile scène politique et stratégique du sous-continent indien, dont "Pakistan 2020 : sur la voie du développement... ou du délitement ?" (L'Harmattan, Paris, 2001), "Géopolitique de l'Inde : ambitions nouvelles" (PUF, Paris, 2016). Entre autres régions d’Asie, il a abondamment voyagé en Inde, en Corée du sud, en Afghanistan, en Birmanie, au Sri Lanka, au Pakistan, en Chine, en Thaïlande, en Indonésie, au Népal, au Cambodge ou encore au Bangladesh. Titulaire d’un Doctorat en droit international public de l’Université de Paris XI, il est aussi directeur de l’information de la société Crisis24 (GARDAWORLD), un cabinet de conseil et d’ingénierie spécialisé dans l’analyse et la gestion des risques internationaux.