Economie
Analyse

"Nous ne pouvons pas rester fermés" : l'angoisse du fondateur de Huawei, paria en Occident

Le PDG de Huawei Ren Zhengfei. (Source : SCMP)
Le PDG de Huawei Ren Zhengfei. (Source : SCMP)
Une petite phrase prononcée par le fondateur du géant chinois des télécoms, Ren Zhengfei, a révélé à quel point Huawei se trouve aujourd’hui en grande difficulté. L’entreprise, a-t-il déclaré, est obligée « d’apprendre des États-Unis » qui l’ont pourtant clouée au pilori et contrainte d’abandonner toute idée d’installer des réseaux de la 5G dans de très nombreux pays.
« La Chine fait-elle partie du monde ? Oui. Voici ce qui explique notre insistance sur la mondialisation qui inclut également le marché intérieur », a déclaré le PDG de Huawei lors d’une interview à Taiyuan, capitale de la province septentrionale chinois du Shanxi, en mai dernier. Propos qui ont été reproduits sur le forum en ligne de Huawei samedi 26 juin, à quelques jours à peine des célébrations le 1er juillet en Chine du centenaire du Parti communiste chinois, puis cités par le South China Morning Post.
Jusque-là rien que de très anodin. Mais le fondateur de Huawei ne s’est pas arrêté là : « Les technologies de Huawei doivent rester ouvertes, continuer de se développer sur les marchés internationaux et apprendre des États-Unis, ceci bien que ce pays continue d’exercer des pressions. Nous ne pouvons pas rester fermés. Nous devons rester ouverts. Simplement, le fait que les États-Unis tentent de nous étouffer ne signifie pas pour autant que nous les reconnaissons comme notre maître. »

« Coopérer avec sincérité »

Huawei, plus grand équipementier mondial de réseaux télécoms et récemment encore le plus grand fabricant chinois de smartphones, rencontre de nombreuses difficultés depuis 2019. Cette année-là, Huawei est devenu l’une des victimes chinoises des fortes tensions entre Pékin et Washington. Des tensions qui se sont encore accentuées depuis l’arrivée à la Maison Blanche de Joe Biden en janvier dernier.
L’entreprise, dont le siège est à Shenzhen, à vingt kilomètres au nord de Hong Kong, a été interdite d’accès aux technologies, produits et services américains, tout comme à ceux des fabricants occidentaux produisant sous licence américaine. Les difficultés se multipliant, Huawei a été récemment contraint de vendre Honor, sa marque de smartphones d’entrée de gamme, et d’orienter ses activités vers de nouveaux domaines tels que le cloud ou les voitures intelligentes.
Interrogé sur les difficultés actuelles de Huawei qui vont en s’aiguisant avec un environnement mondial en rapide mutation, Ren Zhengfei a expliqué que les défis constituent désormais la norme et que l’entreprise devait continuer de coopérer avec ses partenaires étrangers. « En premier lieu, nous devons coopérer avec sincérité. Lorsqu’apparaissent des difficultés, elles signifient que nous avons fait quelque chose que les autres ne peuvent pas faire et cela prouve notre valeur. »
Abordant le centenaire du Parti, l’homme d’affaires a recommandé à ses employés de regarder une comédie récemment diffusée par la télévision chinoise intitulée L’âge de l’éveil. Cette comédie raconte l’histoire du Parti, fondé en 1921. « Aucune étape dans notre marche en avant dans l’histoire n’a été facile, a souligné Ren Zhengfei. Nous avons traversé bien des tournants au cours du siècle écoulé. Chacun d’entre nous devrait regarder cette importante comédie télévisée. »
Le fondateur de Huawei a toujours observé une certaine humilité. Mais les tensions sino-américaines ces deux dernières années l’ont poussé à sortir de son silence. Dans une interview au South China Morning Post début 2020, Ren avait dit qu’il n’était en rien le dirigeant spirituel de Huawei et que son « désir le plus cher était de boire un café sans témoin. » Voilà qui tranche singulièrement avec le culte de la personnalité effréné dont s’est entouré le secrétaire général du Parti Xi Jinping. Un culte qui n’est pas sans rappeler les extravagances du Grand Timonier, Mao Zedong, alors que le patriarche chinois Deng Xiaoping, père des réformes économiques lancées à partir de 1978, prônait au contraire la modestie.

La concurrence de Samsung

Ecarté d’une liste de plus en plus longue de pays occidentaux pour la 5G, Huawei est aujourd’hui concurrencé par de nouveaux champions des télécoms. En particulier Samsung : le géant sud-coréen ne cesse d’engranger des contrats sur les marchés en Occident.
Début 2020, nouveau succès commercial pour Samsung Electronics. Selon des documents soumis au régulateur sud-coréen, le premier employeur privé du pays du matin calme a remporté un contrat record de 6,6 milliards de dollars pour déployer le réseau 5G de l’opérateur Verizon aux États-Unis. Les deux autres géants de la 5G sont européens, Ericsson et Nokia, mais ils n’ont jamais vraiment réussi à percer.
Le géant sud-coréen avait alors précisé que ce contrat représentait pas moins de 3,4 % de son chiffre d’affaires mondial de l’an passé, et constituait « un contrat stratégique de long terme ». Rappelons que Samsung Electronics est le navire amiral du groupe Samsung, le plus gros des conglomérats qui dominent la 12ème économie du monde.

« Portes dérobées »

Dans le sillage des États-Unis, nombre de pays occidentaux ont interdit l’accès de Huawei à leurs réseaux 5G, soupçonnant l’entreprise chinoise de développer des technologies permettant d’espionner les utilisateurs par le biais de « backdoors », des « portes dérobées » qui permettent d’identifier des données personnelles confidentielles de ses utilisateurs. Accusations que Huawei a toujours démenti avec force, mais sans vraiment convaincre.
Les États-Unis considèrent ainsi Huawei comme « soumise aux ordres du Parti communiste chinois ». Les Américains craignent que son emprise dans le secteur des communications ne lui permette d’espionner pour le compte de Pékin.
Meng Wanzhou, fille de Ren Zhengfei, vice-présidente du conseil d’administration et directrice financière de la société Huawei, a été arrêtée le 1er décembre 2018 au Canada à la demande de la justice américaine, qui la soupçonne d’avoir traité illégalement avec l’Iran. Remise en liberté sous caution mais obligée de porter un bracelet électronique à la cheville, elle risque d’être extradée vers les États-Unis.
Cette affaire a déclenché une grave crise entre le Canada et la Chine. Neuf jours après l’arrestation de Meng Wanzhou à l’aéroport de Vancouver, deux citoyens canadiens, Michael Spavor, un homme d’affaires, et Michael Kovrig, un ancien diplomate, ont été arrêtés en Chine et accusés d’espionnage. Leur procès a eu lieu mais à huis clos. Leurs peines n’ont pour le moment pas été prononcées. La Chine a régulièrement déclaré que leur arrestation n’était pas liée à celle de Meng Wanzhou, le Canada accusant Pékin de procéder à un chantage diplomatique.
Par Pierre-Antoine Donnet

Soutenez-nous !

Asialyst est conçu par une équipe composée à 100 % de bénévoles et grâce à un réseau de contributeurs en Asie ou ailleurs, journalistes, experts, universitaires, consultants ou anciens diplomates... Notre seul but : partager la connaissance de l'Asie au plus large public.

Faire un don
A propos de l'auteur
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard en 1990 et réédité en 2019 dans une version mise à jour et augmentée. Son dernier ouvrage, "Chine, le grand prédateur", est paru en 2021 aux Éditions de l'Aube.