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Corée du Nord : le dialogue au point mort, deux ans après le dernier sommet Trump–Kim

Le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un et le président américain Joe Biden. (Source : Business Insider)
Le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un et le président américain Joe Biden. (Source : Business Insider)
Fini la politique coréenne décousue de Donald Trump, quels sont les plans de Joe Biden avec Pyongyang ? Pour l’instant, le nouveau président américain s’est appliqué à rassurer l’allié sud-coréen. Des offres de dialogue diplomatique ont été transmises à la Corée du Nord, sans succès. Kim Jong-un a cependant fait savoir que la relance des pourparlers n’était pas improbable. Que faut-il penser ?
*Lequel rassembla dans la capitale nord-coréenne le président sud-coréen Kim Dae-jung et Kim Jong-il, le (défunt) père de l’actuel dirigeant nord-coréen Kim Jong-un.
Le dialogue intercoréen est en panne sèche depuis deux ans. Désireux de renouveler le souhait de Séoul, maintes fois évoqué ces derniers mois, de lui redonner quelque élan, le Premier ministre sud-coréen Kim Boo-kyum a déclaré ce mardi 16 juin à l’adresse de Pyongyang combien l’absence d’interactions entre le Nord et le Sud pénalisait la péninsule et ses 75 millions de résidents séparés depuis les années 1950 par les 238 km de l’austère frontière intercoréenne, une des plus militarisées de la planète. « Je vous demande sincèrement de revenir à la table du dialogue et de la réconciliation afin que l’horloge de la paix de la péninsule coréenne puisse à nouveau avancer », a ainsi lancé le chef du gouvernement du Sud, lors d’une allocution célébrant le 21e anniversaire du tout premier sommet intercoréen du 15 juin 2000*.
Force est de reconnaître que depuis février 2019 et le très décevant second sommet de Hanoï entre Kim Jong-un et Donald Trump, qui matérialisa l’écart considérable des positions sur la dénucléarisation, l’horloge de la paix dans la péninsule coréenne s’est brutalement arrêtée. Sans jamais vouloir à nouveau redémarrer. La dictature héréditaire du Nord oppose systématiquement des fins de non-recevoir aux offres et suggestions de l’administration Moon Jae-in, dont l’unique quinquennat arrive à terme début 2022**.

Rassurer Séoul

*Quand bien même Pyongyang continuerait à observer son moratoire unilatéral initié à l’automne 2017 sur les tirs de missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) et les essais atomiques.
On ne sait combien de temps cette longue pause va encore durer. Si elle ne fait guère les affaires de la stabilité régionale, elle donne à la Corée du Nord tout le temps nécessaire pour poursuivre sans entrave ses programmes balistiques et nucléaires*. Ce qui inquiète au premier chef la Maison Bleue, la présidence sud-coréenne, interloque également la Maison Blanche et son nouveau locataire démocrate, et donne quelques tourments au concert des nations. Ce dernier, à l’instar des 30 États membres de l’OTAN lundi 14 juin, exhorte Pyongyang à engager un dialogue « substantiel » avec les États-Unis en vue d’une dénucléarisation complète, et à s’acquitter de ses obligations internationales – une gageure comme il en est peu pour la dernière dictature stalinienne d’Asie.
*Nom oficiel de la Corée du Nord : République populaire démocratique de Corée.
Sur ce dossier mené au rythme de la défiante Corée du Nord, dirigée par un Kim Jong-un qui va célébrer une décennie au pouvoir fin 2021, la nouvelle administration démocrate américaine n’est pas demeurée sans initiative ni volonté d’avancer, au contraire. Début mai, Jake Sullivan, le conseiller à la Sécurité nationale, précisait que la politique de l’administration Biden à l’égard de la Corée du Nord « ne vise pas l’hostilité » mais « la dénucléarisation complète de la péninsule coréenne ». Précision donnée après que le président américain a qualifié devant le Congrès les programmes nucléaires nord-coréen et iranien de « menace sérieuse pour la sécurité de l’Amérique et la sécurité mondiale ». À quoi répondit un officiel nord-coréen dans une logorrhée menaçante familière : « Maintenant que la clé de voûte de la nouvelle politique américaine à l’égard de la RPDC* est connue, nous serons contraints d’adopter des mesures correspondantes et, avec le temps, les États-Unis se retrouveront dans une situation très difficile. »
Le 9 juin, le porte-parole du département d’État rappelait le dialogue diplomatique avec la Corée du Nord souhaité par Washington, afin de progresser vers la dénucléarisation de la péninsule. Depuis son entrée en fonction en début d’année, l’administration Biden a tenté de reprendre langue avec la RPDC en février puis à nouveau en avril, une fois achevée la rédaction de sa politique nord-coréenne. Des signaux et mains tendues qui n’ont pas décidé Pyongyang à ressusciter (en l’adaptant, s’entend…) l’opaque et décousu processus de discussions nourri en son temps par l’administration Trump, à grand renfort d’événements médiatiques démesurés, de tweets lapidaires et de déclarations enflammées alternées. Mais s’agit-il seulement de s’en plaindre et d’en concevoir une quelconque nostalgie ?
*Selon la formule consacrée employée en janvier 2021 par le président Moon Jae-in. **Où selon les autorités, aucun cas ni décès n’est à ce jour recensé. En Corée du Sud, dans une logique autrement plus crédible et transparente, on déplore au 16 juin, depuis l’apparition de la pandémie au 1er trimestre 2020, près de 150 000 cas et 2 000 décès. ***La présence permanente de troupes américaine en Corée du Sud remonte aux années 1950 et à la guerre de Corée (1950-1953). L’administration Trump évoqua à diverses reprises la possibilité d’un départ de ces troupes.
Joe Biden n’est pas prêt à rencontrer « n’importe où et n’importe quand »* le dictateur trentenaire du Nord, selon l’expression de Moon Jae-in. L’état de santé incertain de kim Jong-un alimente d’ailleurs la chronique autant que le manque de visibilité sur l’état réel de la pandémie de Covid-19 au nord du 38e parallèle**. Le 46e président des États-Unis a cependant accueilli le 21 mai son homologue du Sud à la Maison Blanche. Il a voulu le rassurer, après quatre années éprouvantes pour Séoul, sur le sérieux avec lequel Washington considère à nouveau le partenariat stratégique entre leur deux pays, et l’opportunité de maintenir dans le sud de la péninsule les plus de 26 000 soldats américains*** ventilés sur une noria de bases militaires.

Pyongyang souhaite renouer à terme avec Washington

Les appels divers de la communauté internationale à réenclencher au plus vite (ou plutôt, à réenclencher tout court…) une nouvelle phase de pourparlers entre le Nord et le Sud, ainsi qu’entre Pyongyang et Washington, implique également Pékin, principal allié de Pyongyang. Alors que la Chine assurait la présidence tournante du Conseil de sécurité de l’ONU, son représentant à New York suggérait à la Maison Blanche et à l’organisation internationale d’alléger les diverses sanctions, notamment économiques, appliquées au régime nord-coréen, une démarche susceptible selon Pékin de placer la dictature dans de meilleures dispositions au dialogue… Ou pas.
*Né notamment de la participation des athlètes du Nord aux Jeux Olympiques d’hiver organisés en février 2018 chez le voisin du Sud.
Qu’il paraît éloigné – voire irréel – l’éphémère printemps intercoréen* ! Comme elle semble pareillement passée, remisée (mais, là encore, est-ce vraiment un mal…), la romance (frisant le ridicule) de l’automne 2018 entre Kim Jong-un et Donald Trump ! Vendredi 18 juin, c’est un communiqué laconique de l’agence de presse officielle KCNA qui donna enfin quelques nouvelles du positionnement du régime sur une possible relance du dialogue avec les États-Unis : « Le secrétaire général [Kim Jong-un] a souligné la nécessité de se préparer à la fois au dialogue et à la confrontation, en particulier de se préparer pleinement à la confrontation afin de protéger la dignité de notre État et ses intérêts, ce, pour permettre un développement indépendant, garantir un environnement pacifique et la sécurité de notre État. » On a par le passé connu déclaration plus enjouée. Pourtant, selon certains observateurs, cette annonce traduirait – avec les mots âpres et défiants de la dictature du Nord – le souhait de Pyongyang, après une longue phase d’observation de la nouvelle administration américaine, de renouer à terme une dynamique d’interaction avec cette dernière.
*Et où fut signé en 1953 l’armistice mettant un terme au conflit intercoréen – une signature à distinguer d’un traité de paix.
Le 27 avril 2018, en pleine détente intercoréenne, un sommet historique réunissait Kim Jong-un et Moon Jae-in à Panmunjom, lieu symbolique de la division de la péninsule*. Lors de cette rencontre très attendue (au moins du côté de Séoul…), les deux acteurs principaux prirent le temps de discuter quelques instants en privé sur le très emblématique Blue Bridge. Le pont doit faire ces prochaines semaines l’objet de quelques travaux de rénovation. Est-ce de bon augure pour la chaotique relation Nord-Sud ? On aimerait naturellement y croire, mais le pragmatisme nous enjoint de ne pas céder à la rêverie.
Par Olivier Guillard

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A propos de l'auteur
Spécialiste de l'Asie, chercheur au CERIAS (Université du Québec à Montréal), le Dr Olivier Guillard est l'auteur du livre "De l’impasse afghane aux errances nord-coréennes : chroniques géopolitiques 2012-2015" (NUVIS, Paris, 2016). Il a publié divers ouvrages sur la volatile scène politique et stratégique du sous-continent indien, dont "Pakistan 2020 : sur la voie du développement... ou du délitement ?" (L'Harmattan, Paris, 2001), "Géopolitique de l'Inde : ambitions nouvelles" (PUF, Paris, 2016). Entre autres régions d’Asie, il a abondamment voyagé en Inde, en Corée du sud, en Afghanistan, en Birmanie, au Sri Lanka, au Pakistan, en Chine, en Thaïlande, en Indonésie, au Népal, au Cambodge ou encore au Bangladesh. Titulaire d’un Doctorat en droit international public de l’Université de Paris XI, il est aussi directeur de l’information de la société Crisis24 (GARDAWORLD), un cabinet de conseil et d’ingénierie spécialisé dans l’analyse et la gestion des risques internationaux.