Culture
Analyse

Le festival de Mazu à Taïwan : un culte populaire au cœur de la vie politique

Statue de la déesse Mazu en provenance du temple de Meizhou et offerte en 1998. Chaque année lors du festival, la statue est portée hors de son temple. (Credit : Qiu Jun Hong)
Statue de la déesse Mazu en provenance du temple de Meizhou et offerte en 1998. Chaque année lors du festival, la statue est portée hors de son temple. (Credit : Qiu Jun Hong)
Le festival de Dajia Mazu est la plus ancienne et la plus grande procession religieuse de Taïwan. Chaque année, au cours du troisième mois lunaire, Mazu, déesse des marins, quitte sa demeure au temple Jenn-Lan à Taichung, pour rejoindre le temple Fengtian à Chiayi. Le culte de la déesse des marins apporte aussi bien son lot de festivités que de controverses politiques. Retour sur l’histoire du festival le plus populaire de Taïwan.
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En cette soirée du 9 avril, le ciel se remplit de fumée à mesure que les pétards fusent à Dajia, quartier périphérique de la ville de Taichung, à Taïwan. À 23h05, les gongs et feux d’artifices retentiront pour sonner le début du pèlerinage de la sainte statue Mazu. La population se tasse, pour former une foule toujours plus compacte. Plus le moment approche, plus il est difficile d’atteindre les environs du temple Jenn Lan, point de départ de ce fameux périple. « Mazu est comme notre mère, son esprit est pur compassion, c’est notre foi, confie Qiu Jun Hong, un homme d’une cinquantaine d’années. Nous prions Mazu lorsque nous nous trouvons face à des difficultés, elle nous bénit et nous protège », assure le volontaire, qui à chaque occasion, vient avec son groupe assurer la sécurité lors du pèlerinage annuel dédié à la déesse. Cette année, 300 000 personnes ont participé aux festivités selon les organisateurs, c’est trois fois plus qu’en temps normal.
Le temple Jenn Lan avant la sortie de la déesse, dans le district de Dajia à Taichung. (Credit : Alice Hérait)
Le temple Jenn Lan avant la sortie de la déesse, dans le district de Dajia à Taichung. (Credit : Alice Hérait)
Devant le temple se succèdent différentes troupes, danse du Lion, danse du dragon, spectacle de majorettes… Tous viennent rendre hommage à la sainte déesse. Des marionnettes géantes représentant des dieux du canon taoïste mais aussi bouddhiste, sont animés par les différentes troupes qui leur sont dédiées. Pendant la soirée, la présidente Tsai Ing-wen et des politiciens de tous bords viennent également saluer la sainte statue avant son départ. La surprise survient toutefois lorsque l’ex-chef de l’État Ma Ying-jeou – personnalité aussi bien adulée que haïe pour avoir passé un accord de libre-échange avec la Chine – apparait. Il est 23h05, c’est le moment clé, et la scène parait presque irréelle : l’ancien président, bousculé brutalement par la foule, fait semblant de porter à bout de bras le palanquin de la déesse tout juste sortie du temple.
Représentation du dieu enfant Nezha. (Crédit : Qiu Jun Hong)
Représentation du dieu enfant Nezha. (Crédit : Qiu Jun Hong)
Joueur de Suona. (Crédit : Qiu Jun Hong)
Joueur de Suona. (Crédit : Qiu Jun Hong)
« Mazu est notre mère à tous, elle protège Taïwan ! » s’exclame une croyante, quelques minutes après le départ de la déesse du temple. La dame, d’une cinquantaine d’années, distribue généreusement des petits cadeaux à l’effigie de la divinité à qui les accepte. « Mon business est prospère, je le dois à la bénédiction de Mazu », confie un autre pèlerin venu se recueillir devant le temple, une fois la foule dispersée.

Contexte

Son visage représenté sous la forme d’un bouddha apporte aux 3 000 temples qui lui sont dédiés une atmosphère sereine. Sur l’archipel de Taïwan, Mazu, déesse des marins, règne sur les autres figures divinisées dans le pays. Selon la légende, de son vivant, et par le pouvoir de la méditation, elle aurait guidé son frère et son père, pris dans une tempête en mer, leur permettant de se sauver de la noyade. Mazu ne s’est jamais mariée, décédée à 28 ans et érigée par les dieux au statut de déesse. Les deux démons Shunfeng’er et Qianliyan, l’auraient demandée en mariage. Elle accepta donc d’épouser celui qui la battrait en duel. Tous deux vaincus, ils seraient alors devenus ses gardiens.

Dans les temples dédiés à Mazu, la déesse est toujours accompagnée par de grandes statues de ses protecteurs. Shunfeng’er est typiquement peint en rouge, alors que Qianliyan est en vert. De façon similaire, Mazu partage souvent ses temples avec la déesse bouddhiste Guanyin, qui est associée à la légende. Guanyin se serait dévouée à Mazu ou elle aurait autorisé sa naissance, selon certaines versions. Alors que le mythe de Mazu fait partie du canon taoïste, Guanyin est une divinité bouddhiste. Dans les religions populaires chinoises, il est normal de vénérer différentes divinités. La religion taoïste se mélange au bouddhisme, au confucianisme, à l’hindouisme. Dans l’histoire, nombre de généraux chinois ont revendiqué avoir gagné leur bataille grâce à la protection de Mazu.

Le festival de Dajia Mazu est le troisième plus grand pèlerinage au monde selon l’UNESCO. Chaque année, au cours du troisième mois lunaire, Mazu déesse des marins, quitte sa demeure au temple Jenn-Lan, pour rejoindre le temple Fengtian à Chiayi. La procession s’étend sur quatre villes et régions, ce qui constitue la plus grande cérémonie religieuse du pays, et le plus grand pèlerinage dédié à cette déesse en Asie. De nombreux fidèles dévoués marchent pendant neuf jours, un « tour d’inspection » de 340 km – l’équivalent d’un Paris-Poitiers – en compagnie de la sainte statue de Mazu et retraçant le chemin des premiers migrants sur l’île de Taïwan.

« Cette année, les pèlerins étaient très nombreux, nombre de jeunes ont rejoint les festivités, et ils étaient souvent très créatifs », reprend Qiu Jun Hong. Passionné par l’histoire du festival, le garde de sécurité, également pèlerin assidu, est enthousiaste à l’idée de partager souvenirs et photos avec une journaliste étrangère. 2021 s’est révélée une année exceptionnelle pour le festival de Dajia Mazu. En raison de l’épidémie de Covid-19 qui jusqu’au mois de mai a été étonnement bien contenue, les Taïwanais, alors dans l’impossibilité de voyager hors du pays, se sont rabattus sur le tourisme local. Malgré l’absence de pèlerins venus de l’étranger, le nombre de participants aurait triplé. « Le festival est l’occasion de prier pour la santé et le bien-être des populations dans le monde », soulignent les membres de la Digital Diplomacy Association, une ONG qui a organisé une parade internationale pour le premier jour du festival. L’ironie du sort fera que Taïwan connaîtra elle-même une vague de contaminations. Quand bien même pour le moment, limitée.
Statue de Mazu dans le temple Nan Yao à Changhua. (Credit : Qiu Jun Hong)
Statue de Mazu dans le temple Nan Yao à Changhua. (Credit : Qiu Jun Hong)
Parmi les cultes populaires à Taïwan, celui dédié à la déesse Mazu est de loin le plus important. La pratique serait née à Meizhou, île de la province du Fujian vers le Xème siècle, comme un culte local, puis sera validé officiellement sous la dynastie des Song. Nombreuses sont les histoires qui gravitent autour de sa figure, bien que chacun s’accorde à dire que lors de son passage sur terre, Mazu était une jeune chamane nommée Lin, aidant les pauvres et les faibles à prédire la météo. Avant d’embarquer, pécheurs et marins étaient informés par Mazu d’une météo défavorable ou non. Lors de ses transes, elle apparaissait aux marins pour les sauver. Selon certaines histoires, elle aurait sauvé son père et ses frères de la noyade, ou aurait échoué à en sauver un. Selon d’autres, elle se serait elle-même noyée en voulant les sauver. « Des tas de récits vont s’agglutiner, indique Vincent Durand-Dastès professeur de littérature chinoise à l’INALCO. Le culte s’est rependu assez rapidement, s’est essaimé tout le long de la côte chinoise, puis à Taïwan et chez tous les Chinois d’outre-mer. […] Comme cela arrivait souvent lorsqu’un culte se rependait en Chine, et sans que l’on sache exactement pourquoi, les autorités locales et nationales vont valider le culte. »
Au temple Jenn-Lann, une statue de Mazu datant de 1732. (Crédit : Qiu Jun Hong)
Au temple Jenn-Lann, une statue de Mazu datant de 1732. (Crédit : Qiu Jun Hong)
À l’époque mongole, l’empereur Kubilai Khan lui donne le titre de Tianfei, « la concubine céleste ». l’empereur Kangxi des Qing l’élèvera lui au titre de Tianhou, « la concubine impériale céleste ». « C’était un phénomène commun, une fois un culte enregistré et lorsqu’il se développe, qu’une divinité de reçoive des promotions », précise Vincent Durand-Dastès. Le professeur évoque l’installation de temples officiels, comme le temple Jenn Lan, construit en 1732, sous le règle de l’empereur Yongzheng, et de temples non officiels à Taïwan : « Il y a le culte officiel, et le culte spontané. […] Quand l’État Qing est arrivé à Taïwan, ils sont arrivés à Yilan, encore très indigène. Ils installent un temple de Guanyu et un temple de Mazu. En même temps, beaucoup de migrants de la côte du Fujian, en se passant de l’emprise de l’État, ont emmené leur Mazu. »
Point de départ du pèlerinage au temple Jenn Lan en 1956. (Crédit : Qiu Jun Hong)
Point de départ du pèlerinage au temple Jenn Lan en 1956. (Crédit : Qiu Jun Hong)
Une pièce de théâtre dans les années 1960 jouée dans le quartier de Dajia à Taichung. (Crédit : Qiu Jun Hong)
Une pièce de théâtre dans les années 1960 jouée dans le quartier de Dajia à Taichung. (Crédit : Qiu Jun Hong)
La troupe portant le palanquin de Mazu dans les années 1960. Les pèlerinages rassemblaient un nombre de croyants largement moins élevé qu’aujourd’hui. (Crédit : Qiu Jun Hong)
La troupe portant le palanquin de Mazu dans les années 1960. Les pèlerinages rassemblaient un nombre de croyants largement moins élevé qu’aujourd’hui. (Crédit : Qiu Jun Hong)
Contrairement à ce que l’on peut penser en Europe, le développement économique et la libéralisation de la pensée n’ont pas éloigné les Taïwanais de leurs religions. Les festivals religieux ont, au contraire, commencé à prendre de l’ampleur au moment du boom économique du pays dans les années 1970 et 1980 puis de la démocratisation. « Les gros pèlerinages n’ont commencé qu’au début des années 1980, soutient Paul Katz, chercheur à l’Institut d’histoire moderne de l’Academia Sinica à Taipei. Ils se sont développés pour un certain nombre de raisons : la croissance économique de Taïwan a permis aux gens, et notamment aux femmes, d’avoir plus de temps de loisirs. »
« Afin d’obtenir des votes, un politicien doit montrer de la sympathie pour son électorat. Un des moyens de le faire dans les régions rurales, est d’aller au temple », continue le chercheur. La fin de la loi martiale en 1987 a marqué le commencement d’une nouvelle ère pour le folklore religieux à Taïwan. Le lancement des élections locales, puis nationales à la fin des années 1970 a invité les politiciens à prendre part à la vie des temples. Ces derniers sont alors devenus des lieux de rassemblements politiques et de controverses.

La déesse défie le statu quo

L’année 1987 initie également la reprise des pèlerinages traversant le détroit de Taïwan. Cette année-là, le temple de Jenn-Lan profite de l’occasion pour asseoir sa légitimité en tant que premier temple dédié à Mazu, en marquant le retour des échanges religieux entre Meizhou et Taïwan. La route des pèlerinages passait alors par Hong Kong, les vols directs de Taïwan à la Chine n’étant pas encore autorisés.
L’élection de Chen Shui-Bian en 2000 a placé Mazu au cœur d’un litige politique. Le tout premier président issu du Parti démocrate-progressiste (PDP), connu pour ses positions en faveur de l’indépendance se retrouve poussé par une partie des représentants de la coalition pan-bleue, rassemblant le Kuomintang (KMT) ainsi que plusieurs autres partis favorables à terme à l’unification avec la Chine, à organiser un pèlerinage direct de Taïwan à Meizhou. Des officiels chinois du Fujian se mêlent au débat, soutenus par leurs homologues sur les îlots de Kinmen et de Penghu, conscients de l’importance symbolique que la venue de pèlerins directement de Taïwan à la Chine peut apporter au paysage politique taïwanais. Des personnalités éminentes du PDP, comme la vice-présidente de l’époque Annette Lü, attaquent alors les membres du comité du temple Jenn-Lan pour utiliser la religion à des fins politiques. À son tour, le président Chen Shui-Bian défend qu’un convoi sans escale jouera en faveur de la propagande chinoise.
C’est alors que la controverse politique prend une tournure inattendue. Quelques jours avant la date prévue du pèlerinage, Mazu apparait en rêve à la parlementaire Tseng Tsai Mei-Tsuo, également présidente d’un temple important à Taïwan. Selon ses dires, la déesse lui aurait conseillé d’interrompre les hostilités entre le temple Jenn-Lan et le gouvernement en réalisant un pèlerinage « indirect » de Taïwan à Meizhou. Les membres du comité du temple prennent alors la décision d’organiser le pèlerinage de façon habituelle.
Des pèlerins brûlent de l’encens au temple céleste de Gang Feng, à Chiayi. (Credit : Qiu Jun Hong)
Des pèlerins brûlent de l’encens au temple céleste de Gang Feng, à Chiayi. (Credit : Qiu Jun Hong)
Par Alice Hérait, à Taipei

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A propos de l'auteur
Alice Hérait
Journaliste, Alice Hérait est spécialisée sur les questions contemporaine en Asie-Pacifique, et plus particulièrement sur le monde sinisé. Elle est titulaire du Master Hautes Etudes Internationales (HEI) à l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO). Sinophone, elle a vécu un an à Taïwan, où elle a étudié à l'Université Nationale de Taiwan (國立台灣大學). Elle nourrit un vif intérêt pour les relations entre Pékin et Taipei.