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Chine-Taïwan : la guerre est-elle "imminente" ? Entre bluff et mise en garde

Un avion bombardier chinois H-6 en plein vol près de la zone d'identification aérienne de Taïwan le 18 septembre 2020. (Source : NZ Herald)
Un avion bombardier chinois H-6 en plein vol près de la zone d'identification aérienne de Taïwan le 18 septembre 2020. (Source : NZ Herald)
Ce mercredi 19 mai, un think tank basé à Hong Kong affilié au Parti communiste chinois a rendu publique une étude inquiétante. Elle montre que les tensions dans le détroit de Taïwan sont devenues si fortes qu’elles indiquent un risque de guerre « qui n’a jamais été aussi élevé » entre la Chine continentale et Taïwan. Bluff, avertissement ou mise en garde ?
Dans son rapport, l’Académie China Cross-Strait cite des chercheurs non identifiés qui se sont penchés sur différents facteurs. Parmi eux, la puissance militaire accumulée ces dernières années des deux côtés du détroit de Taïwan, de même que celle des alliés de l’ancienne Formose. Leur conclusion : Pékin et Taipei sont désormais « au bord de la guerre ». Ce think tank, dont fait état le South China Morning Post, a été récemment créé et il est présidé par Lei Xiying, un membre de haut rang du Parti communiste chinois.
Les conclusions de ce rapport sont basées sur un indice du risque d’un conflit armé entre les deux rives du détroit de Taïwan. Les chercheurs l’ont mesuré à 7,2 sur une échelle de -10 à +10. L’évolution de cet indice n’a pratiquement pas bougé depuis les années 1950, lorsque les forces armées nationalistes du Kuomintang se sont réfugiées à Taïwan, après leur déroute face à l’Armée populaire de libération et l’arrivée au pouvoir des communistes et de Mao Zedong le 1er octobre 1949 à Pékin. Cet indice était alors situé à 6,7.
L’indice a ensuite oscillé au-dessus de 6,5 pendant la plus grande partie des années 1970, pour ensuite dégringoler à 4,55 en 1978 lorsque les États-Unis ont reconnu la Chine populaire et rompu les relations diplomatiques avec la République de Chine, le nom officiel de Taïwan. Puis, dans les années 1980, l’indice est resté très bas, alors que Pékin s’était embarqué dans de profondes réformes économiques qui ont débouché sur des flux considérables d’investissements sur le sol chinois.
Mais ce même rapport fait apparaître une hausse constante de cet indice depuis le début des années 2000. C’est l’époque où le Parti démocratique progressiste (DPP) de Taïwan qui se fait l’avocat de l’indépendance de « l’île rebelle » a pris le pouvoir, mettant du même coup un terme brutal aux relations relativement détendues qu’avait entretenues le Kuomintang avec Pékin pendant les 55 ans de son règne sur l’ancienne Formose.
Élue une première fois en 2016 présidente de Taïwan et réélue pour un deuxième mandat de cinq ans en 2020, Tsai Ing-wen s’est toujours gardée de proclamer l’indépendance formelle de l’île, se contentant de dire qu’il n’y a nul besoin de le faire puisque Taïwan est déjà de facto indépendant. Mais elle rejette en même temps avec énergie les offres venant de Pékin proposant une réunification avec la Chine continentale sur la base du concept « un pays, deux systèmes » imaginé par Deng Xiaoping. Concept devenu caduque depuis 2019 avec la mainmise des autorités chinoises sur Hong Kong à qui Pékin avait pourtant promis de respecter ce principe pendant 50 ans.

« Erreurs de jugement » et « mauvaises décisions »

« L’endroit le plus dangereux de la planète. » C’est ainsi que The Economist, dans son dernier numéro de mai, qualifie Taïwan sur sa page de couverture. Une allusion aux menaces de conflit armé entre la Chine et les États-Unis. Les Américains ont plusieurs fois promis qu’ils ne resteraient pas sans rien faire si Pékin devait un jour lancer l’assaut contre Taïwan.
Lei Xiying, sans être très loquace, a tout de même expliqué que l’évolution politique en cours à Taïwan et les liens de plus en plus étroits entre Taipei et Washington représentaient « deux facteurs destructifs » qui contribuent à un risque sérieux de conflit armé. « Si la tendance actuelle devait se poursuivre, l’unification de Taiwan par la force ne sera plus qu’une question de temps », écrit-il.
Pour Lim John Chuan-tiong, ancien chercheur de l’Academia Sinica, une institution prestigieuse de Taïwan, la situation actuelle n’est pas pire que dans les années 1950, lorsque des incidents armés se sont d’ailleurs produits entre Pékin et Taipei. « Toutefois, reconnaît-il, considérant la situation explosive, les immenses incertitudes de même que les enjeux, si quiconque fait des erreurs de jugement ou prend de mauvaises décisions, il ne serait pas faux de dire que le niveau de risque dans le détroit de Taïwan se trouve à un niveau élevé sans précédent. »
« Pékin a longtemps cru que tant que les relations sino-américaines pouvaient rester sous contrôle, Taiwan ne serait pas un problème, poursuit Lim. Mais les relations sino-américaines ont plongé sous l’administration Trump et il n’y a aucun signe d’une amélioration maintenant avec l’administration Joe Biden qui se repose désormais sur Taïwan et d’autres alliés pour contenir la Chine. »

« Plages ennemies »

Alors que penser de ces déclarations ? Les menaces chinoises sont-elles une opération de bluff de plus ? Ou traduisent-elles au contraire le signe d’un avertissement et d’une mise en garde envers à la fois Taïwan et Washington ? Difficile de se prononcer.
Il pourrait tout aussi bien s’agir d’une intention visant à faire peur à la population de Taïwan afin de tuer dans l’œuf toute volonté de résister si une invasion devait être décidée à Pékin. Mais autre signe inquiétant : la marine chinoise a diffusé le 17 mai une vidéo où l’on voit ses soldats s’entraîner à débarquer rapidement sur des « plages ennemies ». Un message limpide à l’adresse de Taïwan alors que les relations diplomatiques entre le gouvernement de Xi Jinping et l’île sont extrêmement tendues.
Lors de cette simulation de combat, la marine chinoise a testé les capacités de l’un de ses navires de débarquement : le Yimengshan de classe Type 071. Ce vaisseau peut embarquer et déployer plus de 500 soldats sur les rives ennemies. Il est aussi doté d’un large pont d’envol et peut déployer simultanément deux hélicoptères lourds Z-18. Inspiré du design de l’appareil français Super Frelon, cet aéronef peut transporter rapidement 27 soldats au front, notamment sur les plages, en vue d’un assaut amphibie. Il est aussi capable de mener des missions de sauvetage ou encore de lutter contre des incendies dans un rayon de 900 kilomètres.
De son côté, l’armée taïwanaise a mis en place un nouveau plan pour stopper une éventuelle invasion de la République populaire sur son sol. Cette stratégie a été détaillée dans le rapport quadriennal de la Défense, un document important qui trace les prochains objectifs de l’armée taïwanaise pour les années à venir. Le constat des hauts gradés taïwanais est simple : l’État insulaire ne pourra pas faire face aux troupes chinoises, bien trop nombreuses, dans un conflit ouvert sur son territoire. La priorité de l’île est donc de détruire tous les navires et tous les avions ennemis avant qu’ils ne puissent faire débarquer des soldats. Une tactique qui aurait tout de même peu de chances de fonctionner, selon des simulations de guerre du Pentagone.
Rappelons que Xi Jinping a plusieurs fois déclaré que Taïwan serait irrémédiablement rattaché à la Chine, par la force si besoin. Le président chinois a pris soin de préciser que la perspective de cette réunification ne pourrait pas être repoussée à une autre génération.
En janvier 2019, Xi Jinping, qui est aussi secrétaire général du Parti communiste chinois et chef de la Commission militaire centrale, a ainsi souligné qu’une indépendance de Taïwan « constituerait un courant contraire à la marche de l’histoire et une impasse ».
Par Pierre-Antoine Donnet

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A propos de l'auteur
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard en 1990 et réédité en 2019 dans une version mise à jour et augmentée.