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Violences sexuelles en Asie orientale : la difficile protection des droits des femmes

"Manifestation des fleurs" à Tokyo le 12 juin 2019 pour protester contre l'acquittement prononcé dans quatre affaires d'agressions sexuelles contre des femmes. (Source : Kyodo)
"Manifestation des fleurs" à Tokyo le 12 juin 2019 pour protester contre l'acquittement prononcé dans quatre affaires d'agressions sexuelles contre des femmes. (Source : Kyodo)
Quelle est la place des femmes en Chine, au Tibet, au Vietnam ou au Japon ? Comment y évoluent les mouvements féministes ? Comment le communisme se comporte-t-il à l’égard du féminisme ? L’Institut français de recherche sur l’Asie de l’Est (IFRAE) en a débattu à l’occasion de la journée internationale des femmes lors d’une conférence à distance le 8 mars, dans le cadre de ses « Rencontres du lundi », avec Isabelle Konuma, Françoise Robin, Doan Cam Thi et Itoh Yukiko.

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À partir de 2021, Asialyst développe un nouveau partenariat avec l’Institut français de recherche sur l’Asie de l’Est (IFRAE), une nouvelle équipe de recherche rattachée à l’Inalco, l’Institut national des langues et civilisations orientales. Le deuxième lundi de chaque mois, l’IFRAE organise un débat autour de ses chercheurs à l’Inalco à l’auditorium du 2 rue de Lille, 75007 Paris.

Féminisme et institutions

En République populaire de Chine, « il existe un mantra de l’égalité hommes-femmes selon lequel « la femme tient la moitié du ciel », slogan avancé par Mao Zedong. Il cache la réalité des choses : le pouvoir est en fait entre les mains du Parti communiste chinois, lequel laisse peu de place en réalité à l’égalité femmes-hommes et est patriarcal », explique Françoise Robin, professeure de littérature tibétaine. Les femmes sont contrôlées par les institutions communistes notamment à travers la Fédération des femmes, laquelle n’a rien de féministe. Elle s’occupe des affaires des femmes relayées dans un mouvement top-down. En effet, les associations des femmes relaient à tous les niveaux la parole venue d’en haut. Il s’agit d’une prise en charge des femmes, pas de défense de leurs droits.
« Au Tibet, poursuit Françoise Robin, la liberté d’association étant inexistante, les femmes se réunissent dans un autre contexte que celui approuvé par les organisations d’État, une situation très difficile. » Il existe cependant quelques groupements informels de femmes tibétaines qui n’ont pas la qualité d’association, dont l’activité est compliquée. Certaines renoncent au cadre associatif pour agir de manière plus discrète, avec certains succès et beaucoup de courage.
Au Vietnam, les femmes sont présentes : « 26 % des députés sont des femmes, et la constitution prône l’égalité entre les sexes. De plus, les Vietnamiennes ont le même niveau d’éducation et le même taux de participation au marché du travail que les hommes », explique Doan Cam Thi, professeure de littérature vietnamienne. Mais en réalité, c’est l’Union des femmes qui gère les questions concernant les Vietnamiennes. Cet organisme dépend directement de l’État dont il est le relai, et sert d’instrument de contrôle de la vie de la population. Comme ses consœurs chinoises, loin d’être féministe, cette Union « sert plutôt à étouffer la voix des femmes. Quand une femme divorce, elle encourage les autres à ne pas faire de vagues », car de la stabilité des foyers dépendrait celle de la société. « Ces organisations officielles ne sont que des coquilles vides. »
Au Japon aussi dès les années 1900, des associations des épouses sont créées, et la Dai Nippon Fujinkai va les fédérer en 1942, rappelle Isabelle Konuma, professeure spécialisée dans le droit de la famille au Japon. La société poussait à l’époque la femme à être « une bonne épouse ». C’est à partir des années 1910 que des mouvements féministes voient le jour, dans lesquels les femmes refusent les valeurs que la société leur impose en les cantonnant au rôle d’épouses. Aujourd’hui, ces deux types de groupements, féministes ou conservateurs, coexistent encore. « Aujourd’hui encore, souligne Isabelle Konuma, les Japonaises doivent parfois lutter contre leur famille pour s’émanciper de ces idées préconçues sur le rôle de la femme. » Mais ce modèle ancien pourra peut-être disparaître avec le renouvellement générationnel.

L’État et le corps de la femme

Au Japon, l’avortement, la reproduction et le corps des femmes ont été des thématiques très importantes depuis le début de la période Meiji. Parmi les questions posées, la réglementation de la profession des sages-femmes, rappelle Isabelle Konuma. Une dépénalisation partielle de l’avortement est mise en place dès 1940, avant de connaître une dépénalisation quasi générale en 1948. « Cette dernière n’est néanmoins qu’un moyen du gouvernement pour lutter contre la pression démographique, et non un acquis de la lutte féministe. » Aujourd’hui, le combat des Japonaises vise à conserver ce cadre juridique, deux tentatives de pénalisation dans l’histoire ayant déjà eu lieu. Actuellement, le droit japonais fait de l’avortement un délit mais les exceptions légales permettent en pratique d’échapper à toute peine.
Qu’en est-il au Vietnam ? Le pays compte plus d’un million d’avortements par an, dont 20 % chez les mineures – soit le taux le plus élevé au monde. Pas moins de 40 % des grossesses finiraient par un avortement. Ce dernier est encouragé, voire imposé au Vietnam comme au Népal ou en Chine. Il est d’ailleurs gratuit et autorisé jusqu’à la 22e semaine (6e mois). Le Vietnam étant surpeuplé, la règle officielle est que l’on ne peut avoir que deux enfants. Ainsi, « la perception de l’avortement au Vietnam est l’inverse de ce qu’elle est en France : elle n’est pas le fruit d’un combat féministe, mais le symbole de la soumission de la femme à la morale ambiante, au pouvoir politique, à l’intérêt national », analyse Doan Cam Thi. Les Vietnamiennes sont doublement victimes de la politique de contrôle de la natalité chinoise : elles avortent si elles attendent une fille – comportement qui découle directement du contrôle des naissances d’inspiration chinoise ; elles font aussi l’objet d’un trafic vers la Chine où elles sont vendues, pour devenir épouse ou prostituée. Comme en Chine, la volonté d’avoir des garçons est motivée par le besoin d’un héritier pour continuer le culte des ancêtres. Le ratio hommes-femmes est au Vietnam de 115 garçons pour 100 filles.
La Chine, quant à elle, impose depuis 1983 aux ethnies minoritaires d’avoir deux enfants maximum, mais la politique s’appliquait seulement aux seules personnes « contrôlables » : celles des villes et les fonctionnaires. L’année suivante, cette politique a été étendue aux ruraux, qui ont eu droit à trois enfants maximum. Cependant, l’application du texte diffère selon les fonctionnaires qui la contrôlent. Or, « le fœtus étant considéré comme un être humain à part entière, l’avortement n’est pas possible dans le bouddhisme tibétain », rappelle Françoise Robin. Les Tibétains n’ont en revanche pas de préférence sur le sexe de leur enfant, contrairement aux Chinois. Ils se réjouissent sans doute davantage d’avoir un garçon mais ne tuent pas les filles. Les enquêtes de terrain sur un tel sujet sont malaisées, mais on sait qu’il y a eu des stérilisations et avortements forcés de Tibétaines par l’État chinois : « L’ingérence de ce dernier sur le corps des femmes est flagrant. » Aujourd’hui, l’éducation chinoise pousse les jeunes Tibétains à accepter que deux enfants maximum est bénéfique pour la société, alors qu’avoir davantage d’enfants dans les campagnes ne poserait pas de problème – les zones tibétaines sont très peu densément peuplées. La contraception se généralise aussi.

Stratégies et moyens d’actions : réseaux sociaux, censures, expressions littéraires

Phénomène mondial, le mouvement #MeToo, qui commence en 2017 aux États-Unis puis dans d’autres pays à travers le monde. Il atteint le Japon seulement en 2019. « C’est un appel à la mobilisation collective, mais aussi une source d’information pour les médias traditionnels, comme la chaîne NHK qui traite de la violence sexuelle », explique Yukiko Itoh, doctorante en sociologie à l’IFRAE. Les associations pratiquant le « cyberféminisme » demandent une réforme du Code pénal sur les agressions sexuelles, afin de changer le seuil d’âge pour les viols sur mineure ou le délai de prescription. C’est en 2019 que le phénomène a pris de l’ampleur et qu’il s’invite dans le débat public au Japon. Exemple avec la « Manifestation des fleurs », après quatre arrêts rendus en mars 2019 dans des affaires d’agressions sexuelles, dont les verdicts ont heurté par leur clémence à l’égard des agresseurs.
Le « cyberféminisme » en Chine est beaucoup plus limité, car le seul grand réseau social approuvé par le gouvernement par lequel tout le monde passe, WeChat, est sous surveillance constante. Au Tibet, la chanteuse Jamyang Kyi arrive tout de même à faire passer son message féministe à d’autres femmes à travers deux groupes non officiels de 500 personnes, la limite sur WeChat. « Bien qu’éloignées de centaines de kilomètres, elles peuvent échanger leur indignation et s’informer sur le viol, le féminicide ou encore le viol conjugal, qui sont peu abordés dans la société tibétaine », indique Françoise Robin. En 2019, une Tibétaine a été tuée par son mari, ce qui a provoqué un raz-de-marée de témoignages. Un an plus tard, une nouvelle affaire de féminicide se produit, cette fois avec un retentissement international. La presse chinoise s’empare du scandale, et l’atrocité de ce féminicide provoque une prise de conscience notamment chez les groupes féministes tibétains. « Les féministes de tout le pays ont remis en cause l’action des organisations chargées des affaires des femmes, qui jusqu’alors ne parlaient absolument pas de ces questions. »
Le mouvement #MeToo n’existe pas au Vietnam, alors que « 87 % des femmes vietnamiennes seraient victimes de harcèlement dans l’espace public », rappelle Doan Cam Thi. C’est que les femmes sont considérées comme responsables : elles sont l’objet d’un victim blaming. Ainsi, elles acceptent rarement de dénoncer les agressions contre elles. Le terme de harcèlement sexuel est une traduction de l’américain et n’est entré dans le Code du travail qu’en 2015. Même quand le fait est reconnu, la condamnation se limite à une amende minime (environ 5 euros), car il n’y a pas de précisions sur les conséquences juridiques de ces actes. De plus, « le régime ayant peur de toute revendication, il étouffe toutes les affaires qui pourraient faire des vagues ». Cependant, une prise de conscience émerge chez les Vietnamiennes, laissées sans solutions réelles.

Élans féministes et blocages sociaux

Le féminisme est bloqué au Vietnam à cause du régime autoritaire et du parti communiste qui contrôle tout. Il affiche comme une « vitrine » les droits des femmes à l’attention des observateurs internationaux, souligne Doan Cam Thi.
Au Tibet, le régime autoritaire chinois, mais aussi les hommes tibétains sont des obstacles : les réseaux sociaux principalement animés par les hommes parlaient beaucoup de la poétesse américaine Louise Glück qui avait obtenu le prix Nobel en 2020. C’était au moment de l’affaire du féminicide, qui n’était pas abordé dans les débats. Ce qu’a reproché Palmo, une des principales animatrices d’un mouvement féministe embryonnaire au Tibet. Elle a également reproché leur silence aux lamas qui discourent de la compassion, mais qui n’ont pas réagi du tout lors de ce féminicide. Les Tibétains se sentent en danger face à Pékin, « c’est pourquoi les hommes sont réticents à admettre des fissures dans la société tibétaine, qui selon eux doit rester soudée face à la Chine et au danger qu’elle représente », analyse Françoise Robin.
Au Japon, les obstacles viennent plutôt de la structure politique et de l’institution familiale, précise Isabelle Konuma. La Chambre des représentants à Tokyo ne comprend que 10 % de femmes. Néanmoins, le commentaire sexiste de Mori Yoshirô, président du comité d’organisation des JO de Tokyo, a récemment choqué le pays. Le tollé a provoqué une mobilisation massive, également « très soutenue par les hommes ». C’était aussi une réaction contre l’arrière-garde politique, « un rejet plus profond du système », souligne Yukiko Itoh. Une pétition contre Mori Yoshirô a rassemblé 157 000 signatures.
Par Rémy Taintenier et Guibourg Delamotte

Les prochaines Rencontres du lundi de l'IFRAE

Lundi 12 avril 2021 de 18h à 19h15 : « La résilience des traditions religieuses dans des sociétés laïcisées et ouvertes au monde »

Avec :
Ji Zhe, professeure de sociologie à l’Inalco
Kim Hui-yeon, maître de conférence à l’Inalco et directrice adjointe de l’IFRAE

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A propos de l'auteur
Institut français de recherche sur l'Asie de l'Est (IFRAE)
L’Institut français de recherche sur l’Asie de l’Est (IFRAE) est une nouvelle équipe de recherche rattachée à l’Inalco, à l’université de Paris-Diderot et au CNRS, mise en place au 1er janvier 2019. Elle regroupe les anciennes équipes d’accueil ASIEs et CEJ (Centre d’études japonaises) de l’Inalco, rejointes par plusieurs enseignants-chercheurs de l’université Paris-Diderot (UPD). Composée de soixante-deux chercheurs et enseignants-chercheurs, ainsi que plus de quatre-vingts doctorants et postdoctorants, elle constitue l’une des plus grandes unités de recherche sur l’Asie de l’Est en France et en Europe. Consulter la page web de l'IFRAE