Politique
Entretien

"Rescapée du Goulag chinois" par Gulbahar Haitiwaji : le témoignage d'une Ouïghoure de France

Gulbuhar Haitiwaji (au centre) entourée de son mari et de l'une de ses filles à Paris après sa libération. (Copyright : Emmanuelle Marchadour)
Gulbuhar Haitiwaji (au centre) entourée de son mari et de l'une de ses filles à Paris après sa libération. (Copyright : Emmanuelle Marchadour)
En 2017, Gulbahar Haitiwaji a été victime d’un piège machiavélique tissé par l’appareil sécuritaire chinois. Cette Ouïghoure basée en France a été contrainte de retourner dans sa région natale, le Xinjiang, où elle a connu l’enfer des camps d’internement. Un an et demi après sa libération, elle raconte son histoire dans un livre, Rescapée du Goulag chinois, co-écrit avec la journaliste Rozenn Morgat et qui paraît ce mercredi 13 janvier aux Éditions des Équateurs. Elle nous reçoit dans l’appartement de sa fille, près de Paris, qui s’était battue sans relâche pour la faire sortir de prison.

Entretien

Le destin de Gulbahar Haitiwaji, 54 ans, bascule en novembre 2016. Alors qu’elle vit en France depuis 12 ans avec sa famille, cette ingénieure reçoit un coup de téléphone de son ancien employeur chinois, une entreprise pétrolière d’État basée au Xinjiang. On lui demande de venir rapidement signer des papiers pour qu’elle puisse toucher sa retraite anticipée. Cette mère de deux enfants vient de mettre le doigt dans un engrenage infernal, qui illustre l’emprise croissante du régime chinois sur la diaspora ouïghoure.

Vous êtes une Ouïghoure basée à l’étranger, cela attire forcément les suspicions des autorités chinoises. Mais quand vous recevez cet appel fin novembre 2016, vous ne vous doutez de rien ?
Gulbahar Haitiwaji : Non, à l’époque j’étais peu méfiante. Je n’avais même jamais entendu parler des camps d’internement au Xinjiang. Lors de mes précédentes visites, j’avais noté un renforcement des checkpoints et des contrôles d’identité, mais rien d’anormal. Alors lorsque mon ancien employeur m’appelle et me demande de venir rapidement, je lui demande simplement si je peux faire une procuration. Elle m’est refusée. Dix jours plus tard, je suis donc au Xinjiang avec l’idée d’y rester deux semaines. Cela durera en fait deux ans et neuf mois.
Vous êtes arrêtée par la police dès votre arrivée dans votre ancienne entreprise, à Karamay, au nord du Xinjiang. Que vous reproche-t-on ?
On me harcèle de questions sur ma vie en France et celle de ma famille. Puis on me présente une photo de ma fille, prise lors d’une manifestation de Ouïghours à Paris. Sur le cliché, elle brandit un drapeau du Turkestan oriental [ancienne république autoproclamée basée sur le territoire de l’actuel Xinjiang]. Sur le coup, j’en veux un peu à ma fille car de mon côté, je ne militais pas. La police me remet en liberté mais confisque mon passeport. À la mi-janvier, on me dit de revenir le chercher. Trois membres de la Sécurité d’État m’attendent. Je suis emmenée à la maison d’arrêt de Karamay.
Pourquoi le régime a-t-il voulu s’en prendre à vous en particulier ?
Il faut savoir qu’à l’époque, mon mari était le vice-président de l’Association des Ouïghours de France. Les dernières fois que nous étions revenus au Xinjiang, en 2012 et 2014, il avait été convoqué par la Sécurité d’État qui lui avait demandé d’espionner notre communauté en France. Il avait refusé et je pense que les autorités ont voulu prendre des mesures de rétorsion. Et comme j’étais la seule de la famille à ne pas avoir la nationalité française, il était plus facile d’agir contre moi.
Vous restez d’abord un peu plus de quatre mois en prison. Quelles sont les conditions ?
Nous sommes au début une petite dizaine dans ma cellule, puis une trentaine. Les détenues ouïghoures ont les pieds enchaînés toute la journée. Nous sommes vêtues d’un uniforme jaune, beaucoup trop fin pour supporter l’hiver et ses -30 degrés, et de petits chaussons noirs. On dort sur une banquette dans une couette puante, éclairés par des néons allumés nuit et jour. Au sol, il y a deux carrés dessinés en rouge. Toutes les heures, deux détenues doivent s’y tenir debout sans bouger, pour « monter la garde ». Les rares fois ou l’on peut sortir, c’est sur une sorte de terrasse grillagée attenante à la cellule. Le froid y était insupportable et quand on revenait à l’intérieur, ils mettaient la climatisation le plus froid possible. C’était terrible.
En avril 2017, vous subissez un traitement particulièrement atroce…
Oui, pendant vingt jours, je suis attachée au barreau de mon lit. Trois autres prisonnières subissent le même sort. Nous devons faire nos besoins dans un seau, aidées par nos co-détenues. Nous n’avons jamais su pourquoi on avait subi cela durant cette période.
Vous êtes ensuite envoyée dans l’un des « camps de rééducation » qui essaiment au Xinjiang. Paradoxalement, les conditions y semblent un peu moins dures qu’en prison…
Oui, on me dit même que j’ai « la faveur » d’aller dans un centre de rééducation. C’est celui de Baijiantan, dans les faubourgs de Karamay où il y a un peu plus de 200 détenues, principalement ouïghoures. Certaines ont été envoyées là parce qu’elles priaient trop, d’autres parce qu’elles portaient le voile, d’autres parce qu’elles ont de la famille à l’étranger. Là, nous n’avons plus les pieds enchaînés, mais il y a toujours ces néons allumés 24 heures sur 24 et ces gardes de nuit dans un carré dont on ne peut pas bouger.
On étudie 11 heures par jour en classe l’histoire chinoise, la politique, le droit… On apprend par cœur des chants patriotiques, un bourrage de crâne permanent. Je me souviens des slogans qu’il fallait clamer plusieurs fois par jour : « Merci au pays, merci au Parti communiste, merci à Xi Jinping ! » On nous assigne aussi une tutrice chargée d’évaluer régulièrement notre « rééducation ». Le soir, nous sommes épuisées d’avoir été penchées sur notre bureau toute la journée. J’avais des douleurs au dos, les pieds gonflés… Mais on accepte tout. Si on se rebelle, on nous enchaîne et on peut nous ramener à la maison d’arrêt ou nous mettre en isolement.
Image satellite du camp de rééducation de Baijiantian.
Image satellite du camp de rééducation de Baijiantian.
Vous êtes finalement condamnée à 7 ans de prison. Pour quel motif ?
C’est un simulacre de procès avec mes gardiens de prison, des policiers, ma tutrice et sans avocat. On évoque mon dossier en parlant surtout de mon mari, de ses activités avec l’association, du fait qu’il ait demandé l’asile en France. Je suis condamnée pour être sortie illégalement de Chine et avoir vendu notre appartement avant de partir. Le 23 septembre, je suis transférée dans une autre maison d’arrêt, où je rejoins d’autres détenues qui ont des « liens avec l’étranger ». C’est le retour des pieds enchaînés.
Et pourtant, vous êtes libérée onze mois plus tard, en août 2019. Savez-vous pourquoi ?
J’ai appris par la suite que le Quai d’Orsay avait créé un dossier pour mon cas et agi comme si j’étais une Française. Mon sort aurait été évoqué à chaque rencontre entre des officiels français et chinois, mais je n’en sais pas beaucoup plus. Au Xinjiang, on m’a juste dit que mes crimes n’étaient pas suffisants pour être condamnée et que je devais remercier le Parti communiste pour sa bienveillance. Avant cela, dès le mois de mars, j’avais été placée dans une résidence surveillée par 11 policiers et subi une vraie cure de remise en forme pour reprendre les 15 kilos que j’avais perdu en détention.
Avez-vous gardé des séquelles physiques et psychologiques ?
Ma vue a baissé, j’ai des douleurs aux genoux, au dos, je ne peux plus faire de sport. Sur le plan psychologique, je suis bien entourée. Ah si, mon mari pense que je m’énerve beaucoup plus vite qu’avant ! [Rires]
Quand vous quittez le Xinjiang, avez-vous conscience que vous n’y retournerez probablement jamais ?
Étonnamment non. Durant toute ma détention, je ne me suis jamais rendue compte de l’ampleur du système carcéral dans la région. Je n’étais pas autorisée à en parler avec les autres détenues et quand j’étais en résidence surveillée, je n’avais pas le droit de regarder les informations. C’est en rentrant en France que j’ai compris à quel point la répression était généralisée.
C’est assez surprenant de voir votre stoïcisme après cette épreuve…
Je ne suis pas plus militante qu’avant, j’espère que mon livre sensibilisera encore un peu plus à la cause ouïghoure. Je constate que de plus en plus de personnes à l’étranger prennent conscience du drame que subit cette population. Avant, on évoquait surtout le nom « Xinjiang ». Désormais, on cite de plus en plus le mot « Ouïghour ». C’est une bonne chose.
Avez-vous peur des conséquences de la sortie du livre ?
Oui, car j’ai encore de la famille au Xinjiang. Au début, je ne voulais pas révéler mon nom. Puis en relisant les premières pages, je me suis dit que, de toute façon, la Chine arriverait à le trouver. Peut-être qu’en publiant sous mon vrai nom, cela protégera ma famille. Mais oui, je suis inquiète pour elle.
Propos recueillis par Baptiste Fallevoz

À lire

Gulbuhar Haitiwaji et Rozenn Morgat, Rescapée du Goulag chinois, Éditions des Équateurs, 2021.

Couverture du livre "Rescapée du Goulag chinois" de Gulbuhar Haitiwaji et Rozenn Morgat, Éditions des Équateurs, 2021. (Crédit : Éditions des Équateurs)
Couverture du livre "Rescapée du Goulag chinois" de Gulbuhar Haitiwaji et Rozenn Morgat, Éditions des Équateurs, 2021. (Crédit : Éditions des Équateurs)

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A propos de l'auteur
Baptiste Fallevoz
Producteur, journaliste, actuellement rédacteur en chef et chroniqueur à France 24. Auparavant basé en Chine, il a été directeur général adjoint d’ActuAsia, à Shanghai puis Pékin, de 2009 à 2016. Il collaboré avec de nombreux médias français et internationaux (France 24, Arte, Associated Press, Canal +, BFM TV ou Mediapart).