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Thaïlande: une fronde inédite de la jeunesse brise le tabou de la monarchie

Une jeune femme milite à Bangkok, le 19 septembre 2020 (crédit: The New York Times)
Près de 10 000 personnes se sont rassemblées à Bangkok samedi 19 et dimanche 20 septembre pour réclamer une réforme de la vie politique et, fait inédit, de la monarchie.
La mousson ne les aura pas arrêtés. Ce dimanche 20 septembre au matin, des milliers de personnes étaient rassemblées sur la place Sanam Luang, à quelques pas du grand palais de Bangkok. Bravant la pluie, faisant fi des nombreuses forces de police présentes, elles sont venues crier leur désir de changement dans la plus grande manifestation qu’a connue le pays depuis le coup d’État de 2014, qui a placé au pouvoir le chef du gouvernement Prayuth Chan-o-cha.
Sur cette immense pelouse qui accueille traditionnellement les cérémonies d’hommage au roi, les manifestants brandissaient pancartes et slogans appelant à la dissolution du gouvernement, à la démission du Premier ministre mais aussi à la révision de la Constitution controversée de 2017. Sujet plus sensible encore, certains criaient haut et fort leur souhait de voir la monarchie thaïlandaise réformée. Un combat inédit dans ce pays où le sujet est tabou et soumis à une loi de lèse-majesté parmi les plus sévères du monde.

« Nous voulons défier la monarchie et les militaires, résume Netiwit Chotiphatphaisal, étudiant à l’université de Chulalongkorn à Bangkok et activiste, interrogé par Asialyst. Nous voulons des élections libres et démocratiques. Et cela ne peut passer que par une révision de la Constitution de 2017, qui donne bien trop de pouvoir à des sénateurs que nous n’avons pas choisis. »

48 heures de mobilisation

Les manifestants s’étaient rejoints la veille sur le campus de l’université de Thammasat, dans le centre de Bangkok, bravant l’interdiction de s’y rassembler. Ce lieu de départ n’était pas choisi au hasard : c’est à cet endroit même que le 6 octobre 1976, des dizaines d’étudiants avaient été tués par les forces de l’ordre avec l’aide de milices ultraroyalistes. Ils militaient contre le retour d’un régime militaire après trois années de démocratie.
Brandissant trois doigts en l’air, symbole de la contestation, le cortège avait ensuite rejoint Sanam Luang avec l’intention d’y passer la soirée et la nuit. Dans la foule, la majorité d’étudiants côtoyaient des associations de défense des droits LGBT, des associations féministes, mais aussi des militants de la première heure, des « chemises rouges » proches de l’ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra chassé du pouvoir il y a 14 ans jour pour jour, le 19 septembre 2006.
Alors que le soleil se couchait sur le palais royal à quelques mètres de là, les discours se succédaient dans une ambiance festive. Parmi les prises de parole les plus attendues, celle de Parit Chiwarak, mieux connu sous le surnom de « Penguin », l’une des figures de proue du mouvement prodémocratie.
Évoquant l’influence de la monarchie sur la vie politique thaïlandaise, Penguin ose ironiser : « Quand j’ai parlé de ça en août [à une précédente manifestation, NDLR], personne n’a osé applaudir ! », a-t-il tancé, dans des propos rapportés par The South East Asia Globe. Et de poursuivre, sans langue de bois: « Vous pourrez venir me rendre visite en prison ! » Arrêté lors de précédentes manifestations, Penguin, comme des dizaines d’autres activistes, est actuellement poursuivi pour sédition et risque jusqu’à sept ans d’emprisonnement.

« Notre système est en train de s’effondrer »

Il y a quelques mois encore, un discours comme celui-ci semblait inimaginable. Mais depuis le début de l’été, la grogne se fait entendre dans le pays, exacerbée par la disparition début juillet de l’activiste Wanchalearm Satsaksit en exil au Cambodge et connu pour ses positions anti-monarchie. Des manifestations encore balbutiantes appelaient ainsi à l’abrogation de la loi de lèse-majesté pendant que des milliers de tweets inondaient Twitter demandant la libération de l’activiste. Portée par cette jeunesse étudiante et urbaine de Bangkok, qui s’organise majoritairement sur les réseaux sociaux, la contestation prodémocratie a pris de l’ampleur et les rassemblements sont devenus quotidiens.
« La jeunesse doit se mobiliser. Notre système est en train de s’effondrer. Nous vivons une crise économique sans précédent », poursuit Netiwit Chotiphatphaisal, alors que la Thaïlande connaît l’une de ses pires crises économiques depuis 1997 en raison de la pandémie de Covid-19. Et de critiquer ouvertement : « La monarchie se situe au-dessus de tout ça et continue à vivre dans le luxe en utilisant l’argent de nos impôts. »
Avec une fortune estimée à 60 milliards de dollars, le roi Maha Vajiralongkorn est l’une des personnes les plus riches du monde et de nombreux Thaïlandais voient d’un mauvais oeil sa personnalité sulfureuse, en rupture avec celle de son père. Pendant la crise du coronavirus, le monarque avait par ailleurs décidé de rester en Allemagne où il vit, attisant les critiques de ses administrés.
Mi-août, les leaders du mouvement ont ainsi publié une liste audacieuse de 10 points pour réformer la monarchie. Celle-ci comprend la révocation de la loi sur la lèse-majesté mais aussi l’interdiction pour le roi de jouer un rôle politique, alors que les coups d’État militaires – 12 depuis 1932 – ont toujours été soutenus par le monarque.

« La nation n’appartient à personne »

Depuis samedi, les leaders de la contestation promettaient une « surprise » aux manifestants. Celle-ci est arrivée le dimanche matin, à l’aube. Il s’agit d’une plaque dorée sur laquelle était inscrit : « À cet endroit, le peuple a exprimé sa volonté : que ce pays appartient au peuple et n’est pas la propriété du monarque. » Cette plaque se voulait avant tout symbolique. Elle devait remplacer celle qui avait été installée dans le centre de Bangkok à la fin de la monarchie absolue en 1932 mais qui avait été retirée mystérieusement en 2017, juste après l’arrivée au trône de Maha Vajiralongkorn.
La nouvelle plaque aura disparu dès le lendemain matin ne laissant à sa place que du ciment encore frais. Il en faudrait néanmoins plus pour faire taire la jeunesse thaïlandaise. Si la « plaque du peuple » ne peut exister réellement, ils sont bien décidés à la faire survivre virtuellement. Depuis mardi, des dizaines d’internautes partagent des dessins, photos, montages, de leur nouveau monument sur les réseaux sociaux.
« La plaque n’était pas qu’un objet, elle symbolise nos idéaux. Je l’inscris dans mon carnet et dans mon coeur. Vous pouvez l’arracher, elle sera toujours là », écrit ainsi un internaute, partageant un dessin de la plaque peint à l’aquarelle.

Avant la dispersion de la foule, Parit Chirawat a appelé les manifestants à un nouveau mouvement le 14 octobre prochain. Il les a invités à retirer leur argent de la banque nationale, la Siam Commercial Bank, dont le roi est l’un des principaux investisseurs, relate The Guardian.
Il les a aussi invités à continuer de porter un ruban blanc et à faire le salut à trois doigts à chaque fois qu’ils entendent l’hymne national, joué deux fois par jour dans tous les lieux publics du pays. « Je veux voir les gens le faire dans chaque gare, dans chaque magasin, dans chaque bureau », a-t-il lancé. « Notre courage s’étendra à tous ceux qui sont d’accord avec nous. » Prochain rendez-vous le 14 octobre.
Par Cyrielle Cabot

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A propos de l'auteur
Cyrielle Cabot
Jeune journaliste diplômée de l’école du CELSA (Paris-Sorbonne), Cyrielle Cabot est passionnée par l’Asie du Sud-Est, en particulier la Thaïlande, la Birmanie et les questions de société. Elle est passée par l’Agence-France Presse à Bangkok, Libération et Le Monde.