Politique
Analyse

Correspondant en Chine : un métier éprouvant et dangereux

Les journalistes Bill Birtles d'ABC et Michael Smith de l'Autralian Financial Review, les deux derniers correspondants australiens en Chine, à leur arrivée à l'aéroport de Sydney le 8 septembre 2020, après leur exfiltration depuis Pékin et Shanghai. (Source : Reuters)
Les journalistes Bill Birtles d'ABC et Michael Smith de l'Autralian Financial Review, les deux derniers correspondants australiens en Chine, à leur arrivée à l'aéroport de Sydney le 8 septembre 2020, après leur exfiltration depuis Pékin et Shanghai. (Source : Reuters)
Avec le départ précipité cette semaine de deux journalistes australiens basés en Chine, pour la première fois depuis 1973, il n’existe plus aucun correspondant de ce pays en activité sur le sol chinois. Le résultat d’une politique chinoise particulièrement difficile, voire dangereuse, à l’égard de journalistes occidentaux de moins en moins tolérés par le régime de Xi Jinping.
Harcelés par la police chinoise et mis en garde par l’Ambassade d’Australie à Pékin, Bill Birtles, le correspondant de la télévision publique ABC à Pékin, et Michael Smith, correspondant du quotidien The Australian Financial Review, ont préféré quitter la Chine et sont arrivés à Sydney ce mardi 8 septembre. Cette affaire intervient peu après l’arrestation, le 14 août, d’une journaliste australienne d’origine chinoise, Cheng Lei, présentatrice employée par la télévision publique chinoise en anglais, CGTN, soupçonnée par la justice chinoise d’avoir « porté atteinte à la sécurité nationale ». Si ces faits se produisent dans le contexte d’une rapide et profonde détérioration des relations entre la Chine et l’Australie, ils illustrent les difficultés extrêmes d’exercer son métier de journaliste sur le sol chinois, difficultés qui se sont nettement aiguisées depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2012.
Le Club des correspondants étrangers en Chine, le FCCC, a « vigoureusement condamné le harcèlement et l’intimidation sans précédent » dont les deux journalistes australiens ont fait l’objet. Mais les journalistes australiens ne sont pas les seuls à être victimes du tour de vis apporté à leur métier en Chine. Selon le FCCC, 17 journalistes étrangers travaillant en Chine, américains ou employés par un média américain, n’ont pas obtenu le renouvellement de leur carte de presse et ont été contraints de quitter la Chine depuis le début de l’année. Des mesures qui font écho à la décision de Washington, prise en février, de limiter à 100 le nombre des journalistes chinois – qualifiés « d’agents étrangers » par la Maison Blanche – travaillant pour les agences et journaux d’État chinois aux États-Unis.
Le 19 février, le ministère chinois des Affaires étrangères avait annoncé l’annulation de la carte de presse de trois journalistes du Wall Street Journal, deux Américains (le numéro deux du bureau, Josh Chin, et la reporter Chao Deng) et un Australien, Philip Wen, qui ont eu cinq jours pour quitter le pays. Selon un porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Geng Shuang, cette décision était une réponse à une tribune jugée « raciste » publiée le 3 février par le quotidien américain qui titrait : « La Chine est le véritable homme malade de l’Asie ». Fin août 2019, le gouvernement chinois avait déjà expulsé un journaliste singapourien du Wall Street Journal, Chun Han Wong, coauteur d’une enquête sur les démêlés fiscaux d’un cousin du président Xi Jinping en Australie.

La tentation de l’autocensure

Être journaliste occidental accrédité en Chine représente un parcours du combattant de tous les instants. Première difficulté : les correspondants étrangers, en particulier ceux parlant le chinois, font l’objet d’une surveillance extrêmement étroite. Épiés dans leurs moindres faits et gestes, ils sont suivis dans leur mouvements, écoutés dans leurs conversations téléphoniques. Leur courrier est ouvert et leurs activités sur Internet et leurs boîtes mails espionnées. Le principal danger pour ces journalistes est de causer de sérieux ennuis à leurs sources chinoises, mais aussi à leurs amis. Quel journaliste occidental en Chine n’a pas éprouvé, à un moment de sa mission, l’angoisse lancinante d’envoyer un informateur ou un ami en prison.
D’autre part, les visas de travail sont d’une durée de plus en plus courte. Lorsque j’étais correspondant à Pékin, dans les années 1980, ce visa était généralement d’une durée d’un an. Lorsqu’un papier déplaisait aux autorités, le journaliste était convié à « boire le thé » avec un responsable du ministère des Affaires étrangères. Il faisait alors l’objet d’une réprimande qui pouvait être sévère. Mais le plus souvent, l’affaire s’arrêtait là. À l’heure actuelle, les conditions d’octroi de ces visas se sont considérablement détériorées. Des visas d’une durée d’un mois sont devenus une pratique courante et, dans les cas extrêmes, le visa est d’une durée deux semaines ! Une épée de Damoclès. Comment en effet dans ces conditions ne pas être tenté de procéder à une autocensure, dans la peur permanente d’être obligé de quitter le territoire et de perdre son emploi ?
Les journalistes en poste à Pékin ou à Shanghai sont devenus les victimes collatérales des tensions politiques croissantes entre la Chine et ses partenaires occidentaux, de même que d’une détestation profonde du pouvoir chinois à leur égard. Pékin supporte de plus en plus mal les images souvent critiques qui sont données de la politique intérieure et étrangère menée par le pouvoir de Xi Jinping.
Par Pierre-Antoine Donnet
A propos de l'auteur
Pierre-Antoine Donnet
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube.