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Série - Chine, superpuissance maritime

La Chine et les régions polaires (2/7) : comment Pékin trace sa route en Antarctique via l'Argentine et le Chili

(Source : South China Morning Post) La station chinoise de Kunlun, en Antarctique.
Après avoir été longtemps un acteur au profil bas en Antarctique, la Chine s’engage désormais au sein de la plupart des accords relatifs aux pôles. Peu à peu, le pays se donne l’image d’un État toujours disposé à coopérer au nom de l’intérêt commun, tout en valorisant les intérêts particuliers de chaque État du système antarctique, dont l’Argentine et le Chili.

Dossier spécial : La Chine, superpuissance maritime

Le tour d’horizon d’Asialyst sur la « Chine hauturière » continue. Pour marquer à notre manière les 70 ans de la Chine populaire, nous vous proposons d’appréhender la projection chinoise en haute mer sous toutes ses composantes. Deuxième volet : « La Chine maritime dans les régions polaires ».

Entre la signature du traité du Svalbard dans les années 1920 et l’établissement des deux premières stations chinoises en Antarctique dans les années 1980, on ne peut pas dire que l’empire du Milieu se soit passionné pour ces territoires. Mais les temps ont changé.

Retrouvez l’intégrale de notre série « La Chine, superpuissance maritime » et le début de la saison 2, « La Chine et les régions polaires ».

Entrée « discrète » en Antarctique

C’est une constante dans l’histoire récente des politiques polaires : les États occidentaux manifestent leurs intérêts géopolitiques dans les pôles. Tout au long de la première moitié du XXème siècle, sept pays d’Europe, d’Océanie et d’Amérique latine (l’Argentine, l’Australie, le Chili, la France, la Norvège, la Nouvelle-Zélande et le Royaume Uni) se sont rapprochés du continent antarctique. Ce qui a provoqué entre eux des tensions qui ne furent calmées que par l’intervention « propositionnelle et coopérative » des États-Unis. Ces derniers, avec la participation de l’Afrique du Sud, de la Belgique, du Japon et de l’URSS, ont permis la signature du « Traité sur l’Antarctique » en 1959, en établissant un équilibre des pouvoirs entre ces douze États qui convoitent le continent.
Dans les faits, cet accord repose sur le principe de « paix pour la science » grâce à la coopération et à la gouvernance internationale dans cette région. Il ouvre une nouvelle ère dans les relations entre les acteurs traditionnels de ce nouveau système polaire. Parmi les douze États signataires du traité sur l’Antarctique, sept avaient formulé des revendications et délimité des territoires sur le continent. Ils ont dû, au fil des années, accepter l’implication systématique d’autres États dans ce nouveau système de gouvernance. Ce dernier compte aujourd’hui cinquante-trois membres.
*Fondée en 1981 sous le nom de Bureau du Comité d’expédition nationale en Antarctique – 国家海洋局极地考察办公室, la CAAA a cinq sections, un centre d’entraînement à Yabuli dans le Heilongjiang (CAA) et deux bureaux à l’étranger : au Chili et en Australie.
La Chine a commencé sa carrière d’acteur polaire émergent en 1981 avec la création de la Chinese Arctic and Antarctic Administration (CAAA)*. C’était alors le début des réformes de Deng Xiaoping, destinées à libéraliser l’économie chinoise. Mais Pékin avait alors opté pour la politique du « profil bas ». Ce qui n’inspirait aucune crainte de voir menacé l’ordre occidental sur lequel reposait le Système du traité de l’Antarctique (STA).
*Le Scientific Comitee for Antarctic Research (SCAR) est une organisation de l’International Science Council (ISC) créée en 1958. Il est chargé de coordonner les recherches scientifiques internationales de haut niveau dans la région de l’Antarctique (y compris l’océan Austral) et travaille sur le rôle de cette région dans l’espace géopolitique mondial.
Malgré la confrontation des blocs durant la guerre froide, ce système bénéficiait alors d’un esprit coopératif à son apogée et restait ouvert au multilatéralisme au nom de la paix et de la science sur le continent. En 1983, la Chine devenait membre signataire puis membre consultatif du traité sur l’Antarctique en 1985. Un an plus tard, elle intégrait le Comité scientifique pour la recherche sur l’Antarctique*.
Selon l’historienne chilienne spécialiste de l’Antarctique, Consuelo Leon Woppke, cette coopération a marqué une nouvelle étape : la protection des écosystèmes polaires est devenue une des préoccupations majeures. Ce traité a ainsi suscité l’intégration d’autres États qui ont voulu s’engager dans les affaires antarctiques. L’adhésion de la Chine en est l’un des exemples les plus significatifs. Comme elle, les puissances émergentes exercent une pression politique sur les autres nations pour accéder à l’exploitation des ressources naturelles du continent. Ce qui change quelque peu la donne en Antarctique et pose des questions nouvelles sur la souveraineté et l’utilisation de ce continent au XXIème siècle.
À ce propos, il faut lire les travaux très éclairants d’Anne-Marie Brady. Parmi d’autres aspects de la diplomatie chinoise, Taïwan a été un facteur déterminant pour l’engagement de Pékin en Antarctique. Selon la sinologue, dans les années 1950, les États-Unis se sont alliés à la République de Chine, nom officiel de Taïwan, et l’ont soutenu dans ses efforts pour exclure la Chine populaire des organisations internationales. C’est cette opposition américaine aux régimes communistes qui a empêché la Chine de Mao d’être signataire du premier traité.
Cependant, grâce à son rapprochement avec les États-Unis pour s’allier officieusement contre l’Union soviétique, La République populaire a fini par adhérer au traité sur l’Antarctique en 1983. C’était alors le temps où Pékin remplaçait Taipei pour représenter la Chine dans maintes organisations internationales, à commencer par le siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU en 1971. Selon Brady, pour les dirigeants chinois, l’adhésion de la RPC au traité sur l’Antarctique témoignait davantage d’un besoin de reconnaissance internationale que d’une volonté de participer sérieusement à la recherche scientifique polaire.

Naissance des bases chinoises

La base Zhongshan, créée par la Chine en Antarctique le 26 février 1989, est située dans les collines Larsemann sur la Terre de la Princesse Isabel, pour fonctionner toute l'année. (Source : Twitter / @XHNews)
La base Zhongshan, créée par la Chine en Antarctique le 26 février 1989, est située dans les collines Larsemann sur la Terre de la Princesse Isabel, pour fonctionner toute l'année. (Source : Twitter / @XHNews)
*(62°12′ 59″ S, 58° 57′ 52″ O). **(69° 22′ 24″ S, 76° 22′ 40″ E). ***(80° 25′ 01″S, 77° 06′ 58″E). ****(73° 51′ S, 76° 58′ E).
C’est ainsi que le 20 février 1985, la Chine fondait en Antarctique sa première base appelée Great Wall, située sur l’Île du Roi-George dans les Shetland du Sud* et qui depuis lors, fonctionne toute l’année. Elle mettait la première pierre à un réseau stratégique de bases scientifiques et d’expéditions. En effet, le 26 février 1989, les Chinois créaient la base de Zhongshan, située dans les collines Larsemann sur la Terre de la Princesse-Élisabeth**, en activité toute l’année elle aussi. Après elle, le 27 janvier 2009, c’était le tour de la base de Kunlun, située dans le Domo Argus***, de voir le jour pour un fonctionnement limité à l’été, tout comme la base de Taishan, créée le 8 février 2014 dans les collines Larsemann**** sur la Terre de la Princesse-Élisabeth.
Bien que la Chine populaire soit un acteur récent dans la région, elle n’a pas tardé à devenir un « pays polaire ». En 40 ans, elle a su créer un système institutionnel complexe et articulé au service d’une politique étrangère polaire bilatérale et multilatérale. La Chine opère dans les régions polaires via la CAAA, qui organise des expéditions. L’administration des affaires polaires est gérée au nom du State Oceanic Administration (SOA). De plus, le Polar Research Institute of China (PRIC), qui est aussi un organe subsidiaire de la SOA fondé en 1989, coordonne la recherche polaire et met à disposition des infrastructures importantes comme le brise-glace Xue Long, des stations de recherche dans l’Arctique et l’Antarctique, des activités de coopération internationale et d’échange académique.

Émergence d’une puissance polaire

Les médias n’ont pas manqué de réagir à l’émergence polaire de la République populaire de Chine, surtout à la construction du deuxième brise-glace Xue Long 2 et à l’éventuelle mise en place d’une cinquième station sur la mer de Ross en Antarctique. Par conséquent, les activités polaires chinoises ont suscité de mauvaises perceptions à travers les médias occidentaux.
Cependant, le comportement de la Chine est loin de celui d’un acteur défiant et désireux de bouleverser le système de gouvernance de l’Antarctique. Au contraire, sa stratégie s’appuie manifestement sur la coopération avec les autres acteurs du système. Il ne suffit pas d’avoir de puissants moyens scientifiques et techniques pour le développement de ses activités sur le continent. Une projection géographique naturelle, une activité diplomatique active et ouverte à la coopération réciproquement profitable, l’esprit du « gagnant-gagnant » qui caractérise les relations de la RPC, tout cela n’a jamais eu plus de sens.
*Cet événement a lieu tous les cinq ans au Palais du peuple de Pékin. Les délégués (près de 2 300) sont sélectionnés pour y assister : élus par des structures provinciales et municipales, ils représentent les 89 millions de membres du PCC. Parmi eux figurent des hauts fonctionnaires du gouvernement, des dirigeants du Parti, des officiers de l’armée, ainsi que des membres de base du Parti comme des employés, des agriculteurs, des techniciens, des infirmières et des enseignants.
Le 18 octobre 2017, le président Xi Jinping, lors de son discours au 19ème Congrès national du Parti communiste chinois, a évoqué une « nouvelle ère » pour la Chine**. Ce qui marque, selon Camilla Sorensen, la fin du « profil bas » cher à Deng Xiaoping. La « nouvelle ère » est le résultat de la croissance économique et militaire de la Chine depuis le début des réformes à la toute fin des années 1970. Aujourd’hui, la Chine rattrape à grande vitesse son écart avec les États-Unis, ce qui empêche Pékin de protéger et de promouvoir ses intérêts nationaux en menant une politique étrangère « discrète » et essentiellement réactive. La condition de puissance polaire de la Chine est aujourd’hui incontournable. Dans une large mesure, elle restera subordonnée à sa capacité diplomatique à l’égard des pays dotés de positions stratégiques vers le continent gelé, tels que l’Argentine et le Chili.

Rapprochement avec Buenos Aires et Santiago

Outre la mise en place de ses quatre stations scientifiques sur le continent antarctique, et de ses activités de pêche et de tourisme, la Chine s’est approchée des régions de l’extrême sud de l’Amérique latine. Ce territoire est partagé par l’Argentine et le Chili, où se situent les deux villes d’Ushuaïa dans la province de Tierra del Fuego, Antártida e Islas del Atlantico Sur du côté argentin, et de Punta Arenas dans la région de Magallanes y de la Antártica Chilena du côté chilien.
Historiquement, entre la fin du XVIIIème siècle et le début du XXème, cette région a toujours été liée au passage des explorateurs européens, en route pour tenter de découvrir l’Antarctique. Ces derniers devaient obligatoirement se ravitailler dans ces deux ports pour la suite de leurs expéditions. Ces régions australes sont des points de départ stratégiques vers le continent, à environ mille kilomètres du point le plus septentrional de la péninsule antarctique, dominé par l’archipel des îles Shetland du Sud.
Au cours de la formation de leur État au XIXème siècle, l’Argentine et le Chili ont configuré leurs territoires en projection et en syntonie avec l’Antarctique. À cette évolution partagée s’ajoutent deux conjonctures historiques qui ont déterminé leurs politiques antarctiques. La première fut réaliste, marquée par une série de revendications et de délimitations territoriales de sept États entre 1908 et 1940, qui ont suscité à la fois des tensions et des incertitudes. Selon Anne Choquet, ces sept pays ont vu dans leur découverte sur le continent un moyen d’affirmer leur souveraineté loin de leur métropole. Il s’agit du Royaume-Uni (entre 1908 et 1930), de la Nouvelle-Zélande (1923), de la France (1924), de l’Australie (1933), de la Norvège et de l’Argentine (1939), puis du Chili (1940). Leurs prétentions territoriales se fondent sur un ensemble d’arguments tels que la découverte, la proximité géographique et l’accomplissement d’actes de souveraineté. Acceptées par certains des États porteurs de revendications sur le continent, ces prétentions n’ont été reconnues ni par les États-Unis, ni par l’Union soviétique à l’époque. En outre, elles ont donné lieu à des contestations entre États revendiquant en raison du chevauchement des prétentions territoriales du Royaume-Uni, de l’Argentine et du Chili.

Du réalisme à l’idéalisme

Tout le long d’une période de transition allant jusqu’à 1959, l’Antarctique est avant tout un laboratoire pour la communauté scientifique du monde. C’est ainsi que le continent gelé devient aux yeux du monde une région destinée aux activités pacifiques et à la promotion de la coopération internationale. D’où l’initiative d’organiser la troisième Année géophysique internationale (AGI) en 1957-1958, avec l’objectif d’approfondir la coopération scientifique et l’étude de l’Antarctique. Douze États firent des propositions pour établir des stations scientifiques ou des entrepôts sur le continent ou sur les îles avoisinantes. De son côté, la communauté scientifique appela les pays impliqués dans les affaires antarctiques à accorder un régime juridique à ce territoire particulier.
Sur ce point, les États-Unis jouent un rôle de premier plan en déployant une grande activité sur le terrain et en organisant une conférence sur l’Antarctique. Ils convient les gouvernements des 11 autres États ayant pris part à l’AGI à rédiger un traité « garantissant que les vastes étendues inhabitées de l’Antarctique ne soient utilisées qu’à des fins pacifiques ». Le président américain propose alors que « l’Antarctique soit ouverte à toutes les nations qui conduisent là-bas des recherches scientifiques ou d’autres activités pacifiques ». Les sept États revendiquant une partie de ce continent, et quatre autres pays, sont conviés à signer l’accord. Parmi eux, l’Afrique du Sud en raison de sa proximité géographique ainsi que la Belgique, le Japon et l’URSS qui avaient participé activement à l’Année géophysique internationale. Entamées le 15 octobre 1959, les discussions aboutissent à la signature du traité sur l’Antarctique le 1er décembre 1959.
*Ce système est actuellement soutenu par le traité sur l’Antarctique de 1959, la Convention pour la protection des phoques de l’Antarctique (CPPA) de 1972, la Convention sur la conservation de la faune et la flore marines de l’Antarctique (CCAMLR) de 1982, le Protocole de Madrid relatif à la protection de l »environnement de 1991, l’Accord du siège à Buenos Aires du Secrétariat du traité sur l’Antarctique de 2010 et le Règlement intérieur des réunions consultatives du traité sur l’Antarctique de 2016.
À partir de cette année, le continent entre dans une deuxième période plutôt idéaliste, permettant le développement des politiques d’État en accord avec les principes et normes du nouveau traité. Du côté de l’Argentine et du Chili, les deux pays ont beaucoup travaillé d’une part pour adopter des politiques leur octroyant des droits de souveraineté sur le continent antarctique, défendant ainsi leurs intérêts nationaux, et d’autre part, pour favoriser la coopération avec les autres membres du Système du traité sur l’Antarctique (STA)*.

Droits de souveraineté

L’Argentine revendique sa souveraineté sur son secteur antarctique compris entre les méridiens 25° et 74° de longitude ouest au sud du parallèle 60° de latitude sud. De la même manière, ce pays se définit comme un État promoteur et un acteur central du système du traité sur l’Antarctique. Au niveau institutionnel, la Direction nationale de l’Antarctique (DNA) assure la programmation, la planification, la coordination, la direction, le contrôle et la diffusion de l’activité antarctique argentine, afin de se conformer aux objectifs, aux politiques et aux priorités de la politique nationale antarctique. Au niveau scientifique et technologique, l’Institut argentin de l’Antarctique (IAA), créé le 17 avril 1951, est l’organisation responsable de définir, développer, diriger, contrôler, coordonner et diffuser l’activité scientifique et technologique argentine en Antarctique. Celle-ci doit soutenir les intérêts argentins dans la région dans le cadre du traité sur l’Antarctique et en étroite communication avec la communauté scientifique nationale et internationale, et la société (Ministerio de Relaciones Exteriores Comercio Internacional y Culto).
La dernière politique nationale antarctique de l’Argentine, encore en vigueur aujourd’hui, a vu le jour le 5 novembre 1990. Son principal objectif : consolider les droits argentins de souveraineté sur l’Antarctique.
Quant au Chili, dans le cadre de sa politique étrangère, il a donné à la Direction de l’Antarctique la responsabilité de centraliser les affaires antarctiques et de planifier la conduite et l’exécution de ses aspects diplomatiques, juridiques et politiques avec les organisations nationales et internationales compétentes. Cette direction a pour mission d’assurer que les droits souverains du Chili sont exercés sur le territoire antarctique lui appartenant, situé au pôle Sud, entre les méridiens 53° et 90° de longitude ouest de Greenwich. Cette direction concentre tous les aspects correspondant au fonctionnement du système du traité sur l’Antarctique et aux relations avec ses États parties, en respectant pleinement les obligations internationales découlant de ce système, de ses instruments et de ses mécanismes consultatifs dans l’administration du continent antarctique.
Au niveau scientifique et technologique, l’Institut antarctique chilien (INACH) est un organisme technique créé en 1963 relevant du ministère des Affaires étrangères. Il est chargé de se conformer à la politique nationale antarctique, d’encourager le développement de la recherche scientifique, technologique et d’innovation en Antarctique, conformément aux normes internationales, de participer efficacement au Système du traité sur l’Antarctique et aux forums internationaux connexes, de renforcer la ville de Punta Arenas comme passerelle vers le continent blanc, de mener des actions et des activités pour diffuser et valoriser les connaissances antarctiques dans la communauté nationale et de conseiller le ministère des Affaires étrangères sur les questions antarctiques.
Depuis la dernière politique antarctique chilienne, le principal objectif de sa stratégie consiste à protéger les droits souverains du Chili sur le territoire chilien antarctique, mais aussi préserver et promouvoir les intérêts nationaux dans le continent antarctique. De plus, cette politique veut consolider sa position de leadership et son influence sur le Système du traité sur l’Antarctique tout en encourageant un régime de gouvernance efficace, en assurant la conservation de ce territoire libre de conflits internationaux.
En 2015, l’État chilien a publié un rapport intitulé Le Chili en Antarctique. Vision stratégique à l’horizon 2035. Ce document examine les points forts et faibles du pays sur le continent. Par exemple, le Chili dispose de conventions et d’accords de coopération avec d’autres pays et de programmes nationaux de l’Antarctique qui lui fournissent un cadre formel et offrent la possibilité d’accroître les appuis opérationnels et logistiques à d’autres États, en faisant appel aux moyens de la défense nationale, ainsi que des projets scientifiques conjoints coordonnés par l’INACH. Cependant, le rapport reconnaît d’une part une faible diffusion du travail antarctique sur la scène nationale, et d’autre part que les capacités terrestres, maritimes et aériennes antarctiques sont à la fin de leur vie utile à cause d’un budget limité, qui empêche de faire face à l’obsolescence technologique et à la rénovation de l’infrastructure portuaire.
Cet examen des politiques antarctiques argentine et chilienne nous permet de constater les avantages historiques et géographiques que possèdent ces États. En tant que passerelles vers l’Antarctique, l’Argentine et le Chili ont su rendre complémentaires leurs ressources diplomatiques, techniques, scientifiques et militaires au fil des dernières décennies. Cependant, leur condition de puissances moyennes avec des ressources et des capacités techniques limitées les conduit à corriger leur faiblesse par un rapprochement avec la puissance asiatique, afin d’accéder à de nouvelles technologies et échanges de connaissances pour le développement de leurs activités sur le continent.

La Chine intensifie sa capacité polaire

Le STA n’empêche pas les relations de coopération bilatérale ou multilatérale entre les membres étatiques et non étatiques. Ces derniers interagissent donc pour atteindre leurs objectifs les plus convenables en fonction de leurs intérêts.
*La commission nationale pour le développement et la réforme fait le point sur les ressources polaires; l’Armée populaire de libération veille aux intérêts militaires dans les régions polaires et aux nouveaux navires de recherche scientifique, le ministère des Finances est responsable du budget des activités polaires…
Jusqu’ici, la Chine a construit un réseau national complexe d’institutions interdépendantes qui forme le socle de sa politique polaire. Les institutions telles que la CAAA, le SOA et le PRIC ne représentent que la partie visible de l’iceberg puisqu’au niveau institutionnel interne, il existe tout un système de coordination de sa politique polaire composé, selon Anne-Marie Brady, d’un ensemble de 17 agences*. Le ministère chinois des Affaires étrangères n’est pas le seul acteur dans l’élaboration de cette politique, mais évidemment il représente le pays dans les différents sommets polaires. Grâce à ses cellules dédiées à tous les échelons, le Parti communiste contrôle de près cet appareil bureaucratique, ses activités polaires et leur promotion au sein de la population.
Ainsi, sans être encore tout à fait un « pays polaire », la Chine possède une structure organisationnelle, des capacités techniques de transports et télécommunications, et scientifiques de plus en plus sophistiquées. De même, sans avoir encore beaucoup d’opérateurs de tourisme antarctique, le pays possède un large contingent de visiteurs du continent capables de payer d’importantes sommes d’argent pour s’y rendre. Selon l’International Association of Antarctica Tour Operators (IAATO), le groupe de touristes le plus nombreux a toujours été celui des Américains depuis les années 1990, néanmoins les Chinois sont un groupe émergent qui s’est positionné comme le deuxième plus grand depuis l’été 2016-2017. Il faut savoir qu’il existe cinq portes d’entrée au continent antarctique reconnues par la communauté antarctique internationale : Punta Arenas au Chili, Ushuaïa en Argentine, Christchurch en Nouvelle-Zélande, Hobart en Australie et Le Cap en Afrique de Sud. Parmi ces villes, Punta Arenas, selon la politique antarctique nationale du Chili, est la plus utilisée par le Programme antarctique étranger.
Par ailleurs, la visite de touristes argentins et chiliens depuis leur pays respectif est si faible qu’elle n’apparaît pas dans les statistiques de l’IAATO. Cette évidence permet de constater la conception réaliste de l’Antarctique en Argentine et au Chili : le continent représente une affaire d’État, dont les agences officielles – liées normalement aux activités scientifiques – et les forces armées sont les seules acteurs.

Importance des relations avec Pékin

*La Patrulla Antártica Naval Combinada et la Patrulla de Auxilio y Rescate Antártica Combinada Argentino-Chilena (PARACACH).
Néanmoins, l’Argentine et le Chili se définissent comme des « pays passerelles » vers l’Antarctique puisqu’une partie importante des activités d’autres États sur le continent doivent, à un moment ou un autre, se servir des infrastructure des villes de Punta Arenas et Ushuaïa. C’est le cas des services de sécurité fournis par Buenos Aires et Santiago tels que les opérations de la Patrouille navale antarctique combinée ou de la Patrouille combinée de secours et de sauvetage antarctique argentino-chilienne*. Cette dernière intègre des éléments de l’armée des deux pays afin d’améliorer les capacités de réponse aux urgences sur le continent : planification des recherches et sauvetage, navigation, récupération des blessés et premiers secours autant sur terre que sur les glaciers et la mer gelée.
Ces opérations sont des atouts importants pour l’Argentine et le Chili, comme pour tout autre acteur de la région, y compris la Chine. C’est ainsi que les relations diplomatiques entre Pékin, Buenos Aires et Santiago ont connu un fort dynamisme ces dix dernières années.
Du coté chilien, d’importantes déclarations et faits prouvent les liens diplomatiques étroits existant entre le Chili et la Chine. Les espaces de coopération entre ces deux pays vont au-delà du domaine commercial. L’intérêt réciproque pour l’exploitation de ces possibilités a ouvert de nouvelles voies de coopération scientifique dans des domaines tels que la recherche, l’énergie et l’astronomie.
Exemple avec la Commission binationale permanente entre le Chili et la Chine créée le 21 avril 2017 à Pékin. Elle a pour but la promotion et le renforcement des liens stratégiques entre les deux pays. Elle est composée de quatre sous-commissions : mines, science et technologie, agriculture, politique et Antarctique. Ces efforts de liaison ont débouché sur des initiatives spécifiques telles que l’atelier « Effets du changement climatique sur les systèmes antarctiques » organisé par la CONICYT avec l’Institut antarctique chilien (INACH), le 15 mai 2017 à Pékin, lors de la visite en Chine de la présidente chilienne Michelle Bachelet.
De même, le 16 février 2018, l’INACH et le Premier institut chinois d’océanographie (The First Institute of Oceanography) ont signé un mémorandum d’entente qui formalise les actions visant à promouvoir la recherche scientifique commune en Antarctique et dans l’océan Austral, en tenant compte des intérêts mutuels et de l’expérience des deux institutions.

Accords tous azimuts

Les deux brise-glaces chinois Xuelong et Xuelong 2 dans les eaux près de la base de Zhongshan en Antarctique le 20 novembre 2019. (Source : Xinhuanet)
Les deux brise-glaces chinois Xuelong et Xuelong 2 dans les eaux près de la base de Zhongshan en Antarctique le 20 novembre 2019. (Source : Xinhuanet)
En matière de coopération maritime, le 15 février 2018, le Conseil d’État de la RPC annonçait la finalisation d’une mission maritime antarctique du navire scientifique chinois Xiangyanghong qui a pu accoster dans le port chilien de Punta Arenas couronné de succès. De plus, le 31 janvier 2019, le même Conseil d’État publiait sur son site internet que 53 membres d’équipage du brise-glace Xuelong avaient quitté l’Antarctique pour rentrer en Chine via le Chili, après que le navire fut entré en collision avec un iceberg lors de la 35ème expédition antarctique chinoise. Selon l’ambassadeur de Chine au Chili, Xu Bu, l’ambassade a mis en place une équipe d’évacuation d’urgence et a envoyé trois membres du personnel à Punta Arenas, d’où ils se sont envolés pour la station Great Wall sur un vol charter et ont ramené les 53 membres. Cette équipe a rapidement géré les visas de ces 53 personnes pour leur arrivée au pays avec le ministère des Affaires étrangères, avec une permission de dix jours pour rester sur le territoire avant de rentrer en Chine depuis la capitale Santiago.
Ainsi, le 17 septembre 2019, la Chine a entamé des discussions avec le Chili afin d’utiliser le port de Punta Arenas pour recevoir les navires chinois et comme un point d’étape pour l’exploration antarctique. Les négociations de cet accord ont eu lieu lors de la première réunion du comité mixte de coopération Chili-Chine sur l’Antarctique à Santiago. Selon Stuart Lau, l’objectif de la Chine est d’utiliser le port de Punta Arenas pour transporter du personnel et des matériaux destinés à l’exploration en Antarctique. Du côté chilien, le ministère des Affaires étrangères envisage d’autoriser l’accès au port de cette ville. Pour cet auteur, la Chine envisage de construire un aérodrome permanent de 1 500 mètres qui serait situé sur la calotte glaciaire à l’est du continent, à 28 km de la station Zhongshan dans les collines près de Prydz Bay.
Cette réunion a été présidée par le directeur de la Dirección Antartica, Camilo Sanhueza Bezanilla, et par le directeur-général adjoint de la CAAA, Xia Limin. Parmi les participants, les représentants du ministère de l’Environnement, du sous-secrétariat de la Défense, de l’armée du Chili, de la Force aérienne du Chili, et de la Direction Asie-Pacifique. Selon la déclaration officielle du ministère des Affaires étrangères, cette réunion est le résultat d’une série d’accords de coopération qui se sont concrétisés entre le Chili et la RPC, y compris le Mémorandum d’entente pour la coopération sur les affaires antarctiques en 2010 présidé par le PRIC et l’INACH, et le Mémorandum d’entente entre la République du Chili et le gouvernement de la RPC dans le domaine de la coopération en Antarctique en 2017.
*Entreprise touristique d’Hugo Hurevich, PDG de HH Travel, qui est entré dans le monde du tourisme en 1975, en tant que guide autorisé du ministère israélien du Tourisme, rejoignant le personnel des guides et des opérateurs des principales agences en Israël. Pendant de nombreuses années, il a travaillé pour le ministère du Tourisme et le ministère des Affaires étrangères, accompagnant des présidents, des chefs d’État, des ministres, des journalistes, lors de leurs visites officielles dans l’État d’Israël. **Cette entreprise chinoise fait partie du Trip.com Group. Ctrip, dont le siège est situé à Shanghai, a été fondé par James Liang, Neil Shen et Ji Qi en 1999. C’est une société cotée au NASDAQ depuis 2003, avec plus de 45 100 employés et plus de 400 millions de membres.
Du coté argentin, en décembre 2014, en pleine saison touristique antarctique, le journal China Daily a publié un article intitulé « Polar Magic », faisant la promotion du port d’Ushuaïa comme la ville du bout du monde, et le point de départ vers l’Antarctique depuis lequel il faut juste traverser « un détroit » pour atteindre le continent gelé. La plupart des touristes, souligne aussi l’article, sont des propriétaires d’entreprises privées et des investisseurs avec leurs familles, ce qui nous permet de comprendre le caractère élitiste du tourisme antarctique : une expérience qui concerne les franges les plus riches de la population mondiale. Effectivement, selon le Chine Daily, il suffit de 30 heures pour voyager de Pékin à l’Antarctique, et cela coûte environ 19 300 dollars à chaque touriste. Il mentionne aussi le voyage de luxe offert par HHtravel* (une filiale de Ctrip**), une agence israélienne de tourisme d’élite, pour une valeur d’environ 28 600 dollars.
En parallèle, le 25 mai 2017, la CAAA a signé des protocoles d’entente avec des institutions de recherche polaire de six pays afin de renforcer la coopération sur le terrain antarctique. Selon cette institution chinoise, les mémorandums renforceront la coopération avec l’Argentine, le Chili, l’Allemagne, la Norvège, la Russie et les États-Unis dans des domaines tels que l’inspection des sites, la recherche scientifique, le soutien logistique, la protection et la gestion de l’environnement, les échanges de personnel, la planification des politiques et l’éducation. Dans cet accord, toutes les parties ont convenu de pratiquer la coopération internationale, comme le préconise le traité sur l’Antarctique, et de la renforcer en termes réels.

Pékin et ses droits polaires

Le 4 septembre 2019, les ministres de la Défense de l’Argentine, Oscar Aguad, et de la RPC, le général Wei Fenghe, se sont réunis pour travailler sur les questions de défense. Ils ont également parlé de la situation mondiale et régionale. Selon le site officiel du gouvernement argentin, les deux ministres ont tenu une réunion sur la coopération militaire, commerciale et technologique. Le ministre argentin a souligné l’ouverture et la prédisposition de la RPC à progresser dans l’exécution des actions conjointes pour la construction du pôle logistique antarctique à Ushuaïa. Il a également évoqué la possibilité de conclure des accords avec des entreprises étatiques dans le domaine de la défense, telles que Fábrica Argentina de Aviones (FAdeA) et Tandanor. Cette dernière pourrait construire un navire de soutien logistique polaire pour les campagnes antarctiques.
Selon Anne-Marie Brady, la Chine est devenue une « grande puissance polaire », un concept relativement méconnu dans les études des relations internationales. Cependant, même si la Chine n’est pas un pays tout à fait polaire du fait de son positionnement géographique, son gouvernement affirme que les régions polaires appartiennent au patrimoine commun de l’Humanité, ce qui signifie que tous les États devraient avoir le droit de participer et de contribuer à façonner leur avenir planétaire. De plus, les caractéristiques de la gouvernance dans l’Arctique et l’Antarctique offrent des droits amples aux pays influents et aux États non littoraux tels que la Chine. C’est pour cela que Pékin étudie assidûment tous les angles de ces droits polaires et tente d’y accéder sous tous leurs aspects.
Selon la spécialiste Dora Martins, les dirigeants chinois ont développé dans les années 1990 « le nouveau concept de sécurité » (xin anquan guan, 新安全观) qui comprend quatre éléments centraux : la confiance mutuelle, le bénéfice réciproque, l’égalité et la coordination. En plus, l’ascension de la Chine comme puissance polaire émergente est associée à une stratégie qui repose sur l’idée « d’émergence pacifique » (zhongguo heping jueqi, 中国和平崛起). Cette idée a pour but de susciter la confiance des dirigeants mondiaux en soulignant que l’émergence de la RPC ne représente pas une menace pour la paix mondiale, tout en lui permettant de se développer économiquement.

Hégémonie occidentale en danger

Comment définir aujourd’hui le comportement de la RPC dans les régions polaires ? Pékin aime à souligner son assertivité, sa capacité à s’exprimer et à défendre ses droits sans empiéter sur ceux des autres. Une notion qui renvoie aussi à la capacité de se sortir de situations complexes grâce à un équilibre entre émotion et raison. Aujourd’hui, la Chine est en train de quitter le statut d’acteur secondaire sur la scène polaire. Son engagement au sein de la plupart des accords liés aux pôles est celui d’un État toujours coopératif, en faveur des intérêts communs des nations, y compris dans les régions telles que l’Antarctique. Cependant, la RPC n’est plus l’acteur au profil bas de l’ère Deng Xiaoping. C’était tout le sens du discours de Xi Jinping en 2017 devant le 19ème Congrès du Parti. Pendant la dernière décennie, le pays a mobilisé ses ressources sous la forme d’un polar-trader avec des objectifs transparents et toujours en fonction des normes et principes que régulent les activités de l’Antarctique.
Dans le STA, qui entérine un statu quo dans les délimitations territoriales de l’Argentine et du Chili, la RPC apparaît comme un acteur qui met en valeur et reconnaît les intérêts particuliers de chaque État du système antarctique y compris ceux de Buenos Aires et Santiago. Tous deux possèdent tous les droits historiques, géographiques et juridiques pour revendiquer leur souveraineté sur le continent, selon les sources du droit international. Cependant, le STA a imposé un régime de gouvernance international qui a obligé ces États à adopter une double position : à la fois protecteurs de leurs droits souverains sur le continent et promoteurs de la coopération, de la gouvernance et du multilatéralisme avec les autres membres du système.
La théorie des jeux est une approche développée par John von Neumann et Oskar Morgenstern dans The Theory of Games and Economics Behaviors (1944), et par Robert Axelrod dans The Evolution of Cooperation (1984). Cette théorie examine les situations et actions d’acteurs collectifs ou individuels, ainsi que les résultats qu’on peut en espérer. Elles sont, cependant, conditionnées par les actions que d’autres acteurs peuvent réaliser. Ainsi, dans le contexte actuel de l’Antarctique, il existe une interdépendance des acteurs qui oblige ces derniers à mettre en œuvre différentes stratégies politiques à la recherche des meilleurs résultats possibles. La RPC, l’Argentine et le Chili agissent progressivement à la recherche de tels résultats. Si leur rapprochement conserve les principes et les normes du STA, ce qui changera ne sera pas le système lui-même, mais plutôt l’hégémonie occidentale sur la région.
Par Miguel Ángel Salazar Urrutia

Pour approfondir

– Oscar E. Aránguiz, « China plantea usar a Punta Arenas para llegar a la Antártica » in Infodefensa.com, 2019.

Anne-Marie Brady, China’s Rise in Antarctica?, in Asian Survey, Vol. 50, No. 4, Juillet/Août 2010, pp. 759-785.

– Anne-Marie Brady, China as a Polar Great Power, Cambridge University Press, 2017.

– Anne Choquet, À qui appartient l’Antarctique ?, in Transpol’air, 2012.

– Dora Martins, China en el liderazgo de los pasises subdesarrolados, in Politica exteriror de China : la diplomacia de una potencia emergente, 2005, pp. 251–284.

– Miguel Ángel Salazar Urrutia, Actores No Estatales en la Antarctica, Una aproximación a las relaciones transnacionales y sus implicancias en Chile como actor, Pontificia Universidad Católica de Valparaíso, Centro de estudios de Asistencia, 2018.

– Camilla Sorensen, China is in the Arctic to Stay as a Great Power, in Arctic Yearbook 2018.

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A propos de l'auteur
Miguel Ángel Salazar Urrutia
Miguel Ángel Salazar Urrutia est professeur en Histoire et Géographie. Titulaire d'un Master en Relations Internationales et doctorant en Science Politique (I.E.P. Paris), il est chercheur associé au Centre d'Études Hémisphériques et Polaires au Chili.