Economie
Entretien

Intelligence artificielle : "Coopérer avec la Chine pour rester compétitif au niveau mondial"

Des visiteurs chinois face à un logiciel de sécurité urbaine fondé sur l'intelligence artificielle au 14ème salon international sur la sécurité publique à Pékin le 24 octobre 2018. (Source : Mosaic)
Des visiteurs chinois face à un logiciel de sécurité urbaine fondé sur l'intelligence artificielle au 14ème salon international sur la sécurité publique à Pékin le 24 octobre 2018. (Source : Mosaic)
Faire de la France une véritable « Startup Nation », Emmanuel Macron l’a martelé depuis sa campagne présidentielle. Le développement de l’intelligence artificielle (IA) est aujourd’hui au coeur de cette stratégie. Lors de son voyage officiel d’à peine trois jours en Chine en janvier 2018, le président français avait ainsi consacré pas moins d’une demi-journée à Pékin aux hautes technologies, avec en particulier l’organisation d’un grand forum IA France-Chine. Une opération de communication visant à promouvoir l’expertise française en la matière. Mais que peut apporter la France à une Chine déjà très en pointe dans le secteur ? Réciproquement, que peuvent espérer les startups hexagonales et européennes d’une coopération plus poussée avec l’Empire du Milieu ? Pour Ludovic Bodin, entrepreneur basé à Pékin et ambassadeur en Chine de la French Tech, les opportunités sont bien réelles : il s’agit désormais d’accélérer la promotion de l’IA en Europe et la coopération à l’international, notamment avec la Chine.

Entretien

Basé en Chine depuis 15 ans, Ludovic Bodin est ce qu’on appelle maintenant un « entrepreneur en série ». Il a créé ses entreprises dans le secteur d’Internet et du jeu vidéo. Parmi elles, il a cofondé CMUNE, qui produit des jeux sur mobile, tablettes et smartphones. Aujourd’hui, il investit dans le secteur des technologies via le fond Kalibrio Capital dont il est un des gestionnaires. Il travaille à la création d’un nouveau fond d’investissement spécialisé dans l’intelligence artificielle et ses applications multiples dans la santé, la mobilité ou l’environnement, l’Euro China AI Fund. Il préside également le comité international d’investissement du Hub France IA, né au printemps 2017 d’un programme du gouvernement français dédié à l’intelligence artificielle. Ludovic Bodin est donc un acteur clé de la French Tech, dont il est l’ambassadeur en Chine et dont il préside la branche pékinoise.

L'entrepreneur français Ludovic Bodin. (Crédit : Ludovic Bodin)
L'entrepreneur français Ludovic Bodin. (Crédit : Ludovic Bodin)
La France peut-elle aujourd’hui se prévaloir d’une place particulière dans l’émergence de l’intelligence artificielle ?
Ludovic Bodin : Pour déterminer le potentiel d’un pays sur l’IA, il existe un index appelé AIPI ou Artificial Intelligence Potential Index. Il est fondé sur 4 grands critères : la capacité de recherche, le nombre et la qualité des talents formés dans le secteur, l’accès aux données et l’environnement d’investissement. En matière de recherche, la France est extrêmement bien placée puisqu’elle se situe à la 3ème place du podium mondial derrière les États-Unis et la Chine. En matière de talents, l’hexagone est également très fort. C’est assez peu connu du grand public mais les Français sont sur-représentés chez les grands acteur mondiaux de l’IA. Le directeur IA de Facebook est un Français, celui chez Twitter aussi, même chose chez AirBnB, Spotify, Netflix, Apple, Intel, Nvidia… et la liste est encore longue ! Cette situation est le résultat de la capacité du pays à produire des ingénieurs et mathématiciens de très haut niveau depuis longtemps. C’est aussi pour cela qu’un chercheur mondialement reconnu comme Cédric Villani porte aujourd’hui le programme français de développement de l’IA. Il est donc vrai de dire que la France a une belle position dans le secteur et peut espérer se placer dans « les premiers de cordée » au niveau mondial.
Il faut cependant également reconnaître des manques importants en ce qui concerne l’accès aux données et aux investissements, qui expliquent en partie le décalage entre les aspects Recherche et la mise en application ou le passage vers des solutions rentables économiquement. L’accès aux données est cruciale pour le développement de l’IA. Les algorithmes ont besoin d’être « éduqués » avec un maximum de data pour déterminer des modèles exploitables. Sur le long terme, un pays offrant un accès à beaucoup de données avec des chercheurs « moyens » obtiendra plus de résultats qu’un pays qui excelle en recherche mais où il est plus difficile d’accéder à des données en grand nombre. La France est un petit pays par rapport à la Chine ou aux États-Unis et ne peut donc espérer accumuler autant de données. De plus, l’accès à ces données est encore compliqué, souvent à cause du manque de géants technologiques français et de familiarisation à l’IA des grands groupes plus traditionnels. Par exemple, il pourrait y avoir plus de coopération au niveau bancaire entre les grands établissements pour mutualiser les données nécessaires au développement d’un système d’IA afin de lutter contre les fraudes. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Pourtant on sait déjà que l’IA est très performante et surclasse l’humain pour ce genre de choses. La mutualisation des données dans différents secteurs verticaux tel que la santé ou le transport pourraient aussi accélérer l’adoption et l’impact de l’IA en France, et mieux encore en Europe. En matière d’investissement enfin, l’hexagone est également à la traîne malgré un soutien gouvernemental grandissant aux startups du secteur via la Banque Publique d’Investissement (BPI). Il manque encore un engagement suffisant du secteur privé comme cela existe en Amérique ou en Chine. Il faudrait en fait définir une stratégie européenne pour se mettre à niveau sur les financements publics et privés.
Qu’est-ce qui permet à la Chine de se développer aussi vite aujourd’hui ?
Si on reprend les 4 critères de l’indice AIPI, on constate que la Chine a fait de gros efforts en matière d’investissement dans la recherche et développement sur l’IA. le pays a lancé une grande campagne de promotion pour former et recruter des talents. On peut ici penser à tous ces chercheurs de haut niveau d’origine chinoise formés au MIT américain et qui reviennent en Chine pour travailler pour des géants locaux comme Baidu ou Tencent. En matière de quantité et d’accès aux données, la Chine possède un avantage à la fois structurel par son imposante population et par la présence de très grandes plateformes numériques telles que WeChat ou Alipay qui centralisent et souvent partagent énormément de données. Culturellement aussi, il y a en Chine une certaine prédisposition à accepter et à utiliser l’IA. Les dirigeants chinois sont souvent des ingénieurs ou des scientifiques et sont beaucoup plus technophiles que leurs homologues en Occident. Les consommateurs chinois sont également plus prompts à profiter des applications de l’IA. Ils acceptent par exemple assez facilement les paiements sécurisés par reconnaissance faciale car ils trouvent cela pratique. En Europe, ce n’est pas le cas et on pense d’abord au fait qu’une machine sera capable de vous reconnaître en permanence et aux risques de dérives que cela implique. Sans vouloir minimiser l’importance des questions éthiques que pose l’IA, on voit bien que l’on a tout intérêt à ne pas se concentrer uniquement sur cela. Il faut aussi promouvoir les bénéfices possibles de l’IA pour une société, son économie et sa population.
Enfin, les investissements en Chine dans le secteur de l’intelligence artificielle, en partie soutenus par des fonds publics liés à des villes ou des provinces, sont tout simplement colossaux. Les acteurs locaux ont tous compris l’intérêt de l’IA pour leurs économies et l’importance d’attirer les talents et les meilleures innovations. Aujourd’hui, on estime ainsi que sur 100 dollars investis dans l’IA dans le monde, 50 le sont en Chine. A l’horizon 2030, le secteur représentera jusqu’à 25% de la croissance du PIB local ! Tous cela fait que la Chine est désormais très forte en recherche appliquée dans l’IA et va très vite dans le développement d’applications concrètes. La promotion de l’intelligence artificielle, de ses applications et les premiers succès obtenus accélèrent la créativité locale et l’appétit des investisseurs qui alimente la croissance du secteur. C’est cette dynamique de fond qui fait d’ailleurs actuellement assez défaut en Europe.
Dernier point très important pour comprendre la montée en puissance de la Chine dans l’IA, c’est l’étendue des besoins pour le pays. Dans la santé par exemple, il y a en moyenne deux fois moins de médecins par habitant en Chine qu’en France. Dans ce contexte, l’émergence d’un télé-médecine qui s’appuie sur l’IA représente des enjeux plus importants pour Pékin et les choses vont donc plus vite. D’une manière générale, le développement de l’IA en Chine vise très majoritairement le marché local. Pour le moment, les exportations sont peu nombreuses, alors que des modèles et applications émergent pourtant en Chine, qui bénéficieraient à beaucoup d’autres pays.
Dans ces conditions, qu’attendre d’un partenariat France-Chine et Europe-Chine sur l’IA ?
Je suis aujourd’hui très impliqué dans la French Tech Hub en Chine, en tant que président du hub à Pékin, et donc dans la mise en place de coopérations sur l’IA. Je préside le comité délégué aux investissements internationaux pour le hub France IA et je travaille aussi à la création d’un fonds d’investissement européen dédié à l’application de l’IA afin d’accélérer le développement à l’international des sociétés, notamment vers la Chine. A ce titre, j’ai voyagé dans l’Union européenne pour promouvoir à la fois les partenariats entre la France et ses voisins de l’UE mais aussi l’importance de la Chine dans l’IA. Le constat aujourd’hui, c’est qu’il faut porter le dialogue au niveau européen et mettre en place une stratégie globale, qui inclut une coopération réussie avec Pékin.
Les startups françaises et européennes ont intérêt à obtenir des accès au marché chinois et à mettre en place des partenariats pour, par exemple, profiter de la masse de données locales. Elles peuvent offrir à la Chine des solutions innovantes répondant à des besoins fondamentaux. Pour cela, il faut que l’Europe puisse repérer et faciliter l’émergence de ses futurs champions et les soutenir pour qu’ils atteignent la taille critique nécessaire à l’international. C’est dans cette optique que nous venons de créer le « European Applied AI hub » qui regroupe la France, la Norvège, l’Allemagne, la Finlande et le Danemark. La Chine prévoit que l’IA permettra au pays de s’enrichir de 25% sur une décennie. Seul des dirigeants « techno-optimistes » sont capables aujourd’hui d’envisager un enrichissement aussi rapide, mais l’Europe en a aussi la capacité. Il faut maintenant s’accorder sur une vision commune de développement et mobiliser ensemble les écosystème locaux qui font de l’intelligence artificielle dans les hubs européens tels que Paris, Munich, Helsinki, Oslo et Copenhague.
Propos recueillis par Nicolas Sridi
A propos de l'auteur
Nicolas Sridi
Co-fondateur de Asia Focus Production, journaliste accrédité à Pékin pour Sciences et Avenir depuis 2007, Nicolas a collaboré avec de nombreux média presse écrite et web français, notamment le groupe Test (01Net), lemonde.fr,… Il est également co-rédacteur en chef de l’ouvrage collectif « Le temps de la Chine » aux éditions Félix Torres (2013) en partenariat avec la CCIFC. Nicolas est par ailleurs cameraman et preneur de son et collabore à divers postes avec de nombreuses chaines comme Arte, ARD, France2, RCN,… ainsi que sur des productions corporate et institutionnelles.