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Entretien

Chine : jusqu'où ira WeChat ?

WeChat, l'application chinoise de messagerie multi-services, se lance dans la reconnaissance faciale. (Source : China Channel)
WeChat, l'application chinoise de messagerie multi-services, se lance dans la reconnaissance faciale. (Source : China Channel)
Lancée en Chine en janvier 2011, WeChat est devenue une des applications pour mobile les plus puissantes au monde. Elle revendique aujourd’hui quasiment un milliard d’utilisateurs, pour la plupart chinois. De simple messagerie texte et voix, WeChat est passée à une application multi-services qui s’installe très fortement dans la vie quotidienne jusqu’à par exemple quasiment faire disparaître l’usage de la monnaie physique avec son système de paiement par mobile WePay. Comment comprendre ce développement fulgurant ? Quel est l’avenir de WeChat ? Asialyst a posé la question à Matthew Brennan, consultant spécialiste de l’application phare du groupe Tencent.

Entretien

Conférencier et écrivain, Matthew Brennan est devenu en quelques années un « Gourou de WeChat ». Il a cofondé China Channel, un site de services de « formation à WeChat » pour les entreprises, mais aussi d’événementiel, d’enseignement et d’information sur l’application de Tencent. Dire qu’il est l’un des rares « WeChat-philes » dans le monde anglo-saxon est désormais un euphémisme. Il suit chaque lancement de nouvelles fonctionnalités, analyse et surveille le moindre développement. Il respire WeChat.

Né à Londres, Brennan vit en Chine depuis treize ans. Mais contrairement à de nombreux expatriés, il a passé le plus clair de son temps dans le pays hors des grandes villes comme Pékin ou Shanghai. Au début de son séjour chinois, il vivait à Ordos en Mongolie-Intérieure, cette fameuse « ville fantôme » où les paysans locaux ont fait fortune grâce au charbon. Aujourd’hui, il publie régulièrement des tribunes dans la presse internationale, de la BBC à The Economist, en passant par TechinAsia ou la Harvard Political Review.

Le consultant et conférencier britannique Matthew Brennan. (Source : China Speakers Bureau )
Le consultant et conférencier britannique Matthew Brennan. (Source : China Speakers Bureau )
Comment expliquer le succès très rapide de WeChat en Chine depuis son lancement ?
Matthew Brennan : Je dirais que WeChat est arrivée « au bon moment et au bon endroit » en 2011. A l’époque, le nombre d’utilisateurs de mobile en Chine est déjà très important, le marché chinois est suffisamment mature pour accueillir les nouvelles fonctionnalités qui vont faire le succès de l’application. Conçue pour construire un réseau social et communiquer, c’est d’abord la fonction de messagerie audio instantanée de WeChat qui a séduit les utilisateurs. La gratuité des échanges audio dès lors que vous avez une connexion Internet fut le premier moteur pour utiliser l’application et il y a eu aussi un engouement pour le coté « Talkie Walkie ». C’est devenu très rapidement « cool et tendance » en Chine.
Au coude à coude avec les messages audio, on retrouve la possibilité de rentrer en contact avec des utilisateurs du réseau situés à proximité et donc de faire des rencontres. Cette fonctionnalité a eu un incroyable succès au lancement de WeChat, c’était quelque chose de totalement nouveau qui a séduit le public. Avec ses fonctionnalités alléchantes, WeChat a réussi à réunir 100 millions d’utilisateurs en très exactement 433 jours et à atteindre une masse critique suffisante pour s’assurer une place de leader. A partir de là, même si vous utilisiez des applications de réseaux sociaux concurrentes comme Weibo, vous alliez rejoindre WeChat car certains de vos amis, vos proches, vos clients l’utilisaient aussi.
Aujourd’hui, on parle beaucoup des fonctionnalités de paiements avec WeChat, de la possibilité d’en faire une pièce d’identité virtuelle. L’application devient de plus en plus partie prenante de la vie quotidienne. Jusqu’où peut-on aller dans cette direction ? Quelles sont les limites ?
On assiste en Chine à une digitalisation de la société extrêmement rapide et qui n’a rien à voir avec ce que l’on peut observer en Europe ou plus globalement en Occident. Le succès d’un système de paiement informatique sécurisé comme WePay vient essentiellement du fait qu’il n’y avait rien d’aussi pratique et fonctionnel auparavant sur place. En Europe, vous pouvez utiliser facilement votre carte bancaire pour payer presque partout, vous n’avez pas besoin de liasses de petites coupures pour vos achat quotidiens. En Chine, WePay vous simplifie la vie très directement et les utilisateurs n’ont pas de réticences à lier leur compte bancaire à des applications mobiles. Ils le font déjà depuis longtemps avec le seul vrai concurrent de WeChat en matière d’utilisateurs, Alibaba et son empire du e-commerce.
Pour WeChat, la prochaine étape, c’est donc de mettre en place un maximum d’interactions avec la vie « réelle » pour inciter à utiliser ses services. Débloquer un vélo partagé et payer la location, régler votre place de parking en mode sans contact, scanner votre iris pour ouvrir votre appartement ou votre visage pour certifier votre identité et réserver une chambre d’hôtel, tout cela arrive très vite en Chine. L’avantage de WeChat est de proposer une application tout-en-un : une fois connecté à la plateforme, vous pouvez accéder à une palette de services sans mot de passe ou identifiant à rentrer. Tout est très pratique et facile pour les utilisateurs. Et pour les professionnels, la plateforme est désormais un outil indispensable pour être au plus près des clients, répondre à leurs questions ou encore faire du marketing et des offres promotionnelles ciblées.
N’y a-t-il pas tout de même des risques en matière de contrôle avec une application qui intervient autant dans la vie sociale et quotidienne des utilisateurs ?
C’est tout à fait exact, il existe des risques inhérents à la digitalisation des sociétés, en Chine comme ailleurs. D’une manière ou d’une autre, il faut donner des informations en ligne si on veut pouvoir utiliser certains services. En Chine, je pense que les utilisateurs considèrent que les avantages à pouvoir utiliser WeChat dépassent les dangers d’une hégémonie sur les données personnelles. Il faut dire que Tencent, le groupe derrière WeChat, n’a pas du tout la même logique qu’un géant de l’Internet comme Facebook par exemple. Le « data mining », la revente des données à des fins commerciales ou marketing, qui est au centre des activités de l’entreprise américaine, n’est pas du tout le modèle pour Tencent. Dans l’architecture même de l’application, les messages, les données sont stockées sur les mobiles des utilisateurs et pas sur les serveurs du groupe. Sauf pour les comptes des groupes officiels et pour les comptes des entreprises qui sont publics, les données restent privées et Tencent fournit très peu de retours sur les utilisateurs, même pour les entreprises qui utilisent ses services de commerce en ligne sur WeChat. L’objectif du groupe est de faire de WeChat une sorte de « télécommande tout-en-un » de votre vie sociale et matérielle et de se rémunérer sur les services offerts bien plus que de chercher à capter de l’information à revendre.
Au-delà de la Chine, quelle est la stratégie de WeChat à l’international ? Va-t-on vers une expansion globale de l’application ?
WeChat a l’ambition de s’implanter en dehors de Chine et connaît un certain succès en Asie et dans les pays accueillant une importante population d’origine chinoise. Tencent communique très peu sur le nombre d’utilisateurs à l’international, mais on sait par exemple qu’ils sont 20 millions en Malaisie où les services de paiement WePay se déploient rapidement. Clairement, la première zone d’internationalisation de WeChat est le Sud-Est asiatique qui compte une diaspora chinoise très importante. Dans les zones densément peuplées mais encore peu équipées du globe comme l’Afrique, l’Amérique du Sud ou même l’Inde, WeChat pourrait également réussir à capter des parts de marché en apportant des services nouveaux.
Pour les services de WePay, l’internationalisation passe par le développement du tourisme chinois qui est désormais très important. Les acteurs du tourisme du monde entier, les hôtels, les grands magasins, mettent en place la possibilité d’utiliser WeChat pour payer directement. La aussi, c’est une question de masse critique de clients désirant utiliser ce service qui va généraliser la pratique. Par contre, il y a pour l’instant peu de chance de voir WeChat percer directement en Europe ou aux Etats-Unis où la concurrence existe déjà, où les besoins sont le plus souvent couverts par d’autres acteurs, et où les questions de sécurité et de vie privée sont beaucoup plus présentes.
Propos recueillis par Nicolas Sridi
A propos de l'auteur
Nicolas Sridi
Co-fondateur de Asia Focus Production, journaliste accrédité à Pékin pour Sciences et Avenir depuis 2007, Nicolas a collaboré avec de nombreux média presse écrite et web français, notamment le groupe Test (01Net), lemonde.fr,… Il est également co-rédacteur en chef de l’ouvrage collectif « Le temps de la Chine » aux éditions Félix Torres (2013) en partenariat avec la CCIFC. Nicolas est par ailleurs cameraman et preneur de son et collabore à divers postes avec de nombreuses chaines comme Arte, ARD, France2, RCN,… ainsi que sur des productions corporate et institutionnelles.