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Cinéma : "Marlina, la tueuse en quatre actes", un western féministe en Indonésie

Extrait du film indonésien "Marlina la tueuse, en quatre actes" de la réalisatrice Mouly Surya. (Source : Culture Box)
Extrait du film indonésien "Marlina la tueuse, en quatre actes" de la réalisatrice Mouly Surya. (Source : Culture Box)
Réalisé par la cinéaste indonésienne Mouly Surya, Marlina, la tueuse en quatre actes a surpris les spectateurs de la Quinzaine des Réalisateurs 2017 à Cannes. Ce western ultra-violent, qui emprunte à Quentin Tarantino et à Sergio Leone, met en scène la vengeance d’une femme sur l’île de Sumba.
Attention, cet article dévoile des moments-clefs de l’intrigue, notamment la fin du film.
Une femme seule, à cheval sur une route déserte, portant une tête humaine attachée à la selle. On pense à l’Ouest américain de Sergio Leone, mais c’est en Indonésie que se déroule Marlina, la tueuse en quatre actes, le dernier bijou de Mouly Surya. Sur l’île de Sumba, plus précisément. « Dans cette île à majorité animiste marapu, raconte la réalisatrice dans les médias, les habitants se baladent avec des sabres à la ceinture et la place de la femme est à la cuisine. »

« Au début, j’avais juste cette image d’une femme dans le bus, avec une tête sur les genoux. »

Dès l’ouverture, Marlina se pose comme un film de genre : la musique de Zeke Khaseli et Yudhi Arfani rappelle Ennio Morricone, les plans fixes de la steppe Hateful Eight de Tarantino. Apparaît à l’écran un homme âgé, à la silhouette sèche, qui roule sur son scooter jusqu’à une petite maison. Marlina y vit seule avec ses bestiaux et le cadavre momifié de son mari. L’homme, Markus, a repéré la jeune veuve pour sa beauté et son bétail. Il a prévenu ses hommes, qui arrivent pour la dépouiller et la violer. « Ce soir, tu seras la femme la plus chanceuse du monde », promet-il sans ironie, avant de l’envoyer en cuisine préparer de la soupe au poulet. En attendant le repas, les brigands échangent en riant les souvenirs de leur dernier viol. Marlina, elle, empoisonne la soupe en silence. Seul survivant, Markus parvient à la violer – elle le décapite avec son sabre et brûle son instrument, un jungga.
Voilà pour le premier acte. Les trois autres suivront Marlina dans son voyage aller et retour, entre sa maison pleine de cadavres et le poste de police, où personne ne l’écoutera. Novi, sa voisine enceinte d’un mari violent, l’accompagne. Elle deviendra peu à peu son amie. À la main, Marlina porte toujours la tête de Markus et le sabre qui l’a tué. Son fantôme sans tête la suit en jouant du jungga. « L’idée du film m’est venue progressivement, explique la réalisatrice dans une interview pour la Quinzaine des réalisateurs de Cannes. Au début, j’avais juste cette image d’une femme dans le bus, avec une tête sur les genoux. »

Un film inscrit dans la tradition indonésienne

La décapitation n’est pas anodine. Dans la tradition marapue de Sumba, les morts touts-puissants vivent parmi les vivants, qui doivent respecter leur dépouille et leur offrir une sépulture décente. D’où l’obsession du dernier brigand pour retrouver la tête de Markus, qu’il replace soigneusement sur ses épaules après l’avoir reprise de force à Marlina.
C’est également ce qui explique la présence – surprenante pour un spectateur occidental – du mari défunt dans la maison, assis par terre, son corps embaumé enveloppé de couvertures. Markus l’annonce lui-même dans les premières scènes : tant que Marlina n’a pas les moyens d’organiser des funérailles – forcément grandioses – pour le mort, elle doit cohabiter avec lui. Il n’est pas rare en Indonésie que les cérémonies funéraires, très onéreuses, soient ainsi reportées faute de finances, les corps conservés sur place jusqu’à l’enterrement.
D’autres références culturelles, nombreuses, parsèment les scènes et les dialogues – on s’épuiserait en vain à les recenser toutes. C’est surtout du point de vue de la réalisation que Mouly Surya affirme son style « à l’indonésienne » – avec une immense majorité de plans larges et fixes. « Je suis une de ces réalisatrices qui n’aiment pas les gros plans, reconnaît-elle dans la même interview. Je déteste avoir de nombreux plans qui viennent découper l’action. Je filme plutôt en plans fixes, parfois très larges. On laisse les acteurs aller et venir devant la caméra, au lieu que ce soit elle qui vienne à eux. » « La plupart des acteurs indonésiens viennent du théâtre, poursuit-elle. Ils ont l’habitude d’avoir de la place sur scène pour bouger. C’est intéressant de capturer ce mouvement dans un film. »

Sept meurtres, deux viols et une naissance

Tout indonésien que soit Marlina, c’est un western que nous offre Mouly Surya. Un western féministe : le périple sanglant de Marlina est aussi l’histoire d’une émancipation. La jeune femme est absolument seule : mariée à une momie, mère d’un enfant mort en bas âge, elle ne s’occupe que de ses bestiaux. La petite fille qu’elle rencontre près du commissariat, et avec qui elle nouera une courte amitié, n’est qu’un substitut passager : elle ne portera jamais d’enfant sur ses genoux, seulement la tête de son violeur. Icône vengeresse, elle souffre aussi de sa solitude. Malgré sa force et son courage, elle est violée à deux reprises.
La joviale Novi, elle, est d’une sensualité et d’une fécondité débordantes, mais soumise à son époux violent. Or à la fin du film, les rôles s’inversent : Novi, reléguée à la cuisine pendant le viol de Marlina, sauve la jeune femme en décapitant le dernier brigand, dans une scène qui fait écho à la mort de Markus au premier acte. Le courage de Marlina semble l’avoir gagnée à son tour, elle qui se laissait jusque-là molester par son mari. Tout au long des quatre actes, la violence des femmes répond à la violence des hommes, et le meurtre au viol.
Mais le film s’achève par une naissance : Novi accouche près du corps du dernier brigand, délivrée par Marlina. Le lendemain matin, les deux femmes quittent la maison de la même manière que Markus y est arrivé – en scooter, le bébé dans les bras. Unies. On se gardera cependant de réduire Marlina à un simple western féministe, une version 2017 de Kill Bill. Le film semble être d’abord et avant tout un éloge de la sororité.
Par Marine Jeannin
A propos de l'auteur
Marine Jeannin
Basée à Paris, Marine Jeannin est une journaliste presse écrite et numérique. Free-lance, elle travaille pour RFI et le Magazine Littéraire.