Histoire
Analyse

Invasions mongoles au Japon : les kamikazes n’y sont pour rien !

Rouleau illustré des invasions mongoles du Japon, montrant le samouraï Takezaki Suenaga au combat, pendant la bataille de Bun'ei, en 1274. (Source : Wikipedia)
Comment expliquer l’échec des deux invasions mongoles au Japon à la fin du XIIIème siècle ? Dans deux ouvrages, dont le dernier a été publié récemment, l’historien japonais Hideo Hattori propose une nouvelle interprétation. Il y nie pour la première invasion et minimise pour la seconde l’impact des violentes tempêtes tropicales sur l’issue des batailles. Les « vents divins » ou « kamikaze » en japonais, ont en effet longtemps été considérés comme les principaux responsables des victoires nippones.
Jusqu’à présent, il était admis que les violentes tempêtes (bôfûu) avaient joué un rôle important dans la défaite des deux invasions mongoles de la fin du XIIIème siècle au Japon. D’abord en 1274, lors de la guerre de Bun’ei. La terrible armée de Kubilaï Khan, composée de 900 bateaux et de 40 000 hommes, se dirige vers le sud de l’Archipel nippon. Les troupes débarquent à Takashima et avancent jusqu’à la baie d’Hakata, au nord de l’île de Kyushu. Puis elles sont contraintes de se replier en raison d’une tempête. Deuxième tentative d’invasion en 1281, lors de la guerre de Kôan, un conflit plus long et qui a mobilisé des forces près de quatre fois plus importantes. Les soldats venus de la péninsule coréenne, mais aussi de la Chine attaquent la même région. Ils font alors face aux samouraïs de Kamakura et sont finalement obligés de battre en retraite suite au passage du typhon.

Cadeau du ciel

De nombreux documents, écrits après les invasions, indiquent que ces vents divins (kamikaze) étaient un cadeau du ciel. Le Japon étant alors perçu comme un territoire protégé par les dieux. Bien que les typhons aient commencé à être étudiés scientifiquement à partir de l’ère Meiji, le pays s’est toujours appuyé sur cette représentation pendant la guerre du Pacifique. « Lorsque les ennemis arrivent, c’est le vent divin qui sauve le Japon », précisent alors les manuels. En 1944 et 1945, les unités spéciales composées de pilotes suicides de l’armée japonaise ont aussi été appelées kamikaze, ou plus exactement shinpû – les deux termes s’écrivant avec les mêmes caractères chinois mais prononcés différemment. De nos jours, si les Japonais ne croient plus au caractère divin du phénomène, l’image est encore présente et l’expression « le vent divin a soufflé » est toujours employée pour désigner une réalisation heureuse.
Ce qui est en revanche remis en cause aujourd’hui est le rôle qu’ont joué les tempêtes. La critique est portée par l’historien Hideo Hattori, directeur de la bibliothèque départementale de Kumamoto, dans ses deux ouvrages parus récemment : Les attaques mongoles (Môko shûrai) en 2014 et Les attaques mongoles et les vents divins (Môko shûrai to kamikaze) en 2017. Il critique la version de l’historien orientaliste Hiroshi Ikeuchi (1878-1952) utilisée depuis les années 1930 et propose une nouvelle lecture historique, en s’appuyant notamment sur les remarques du médecin et archéologue Heijirô Nakayama (1871-1956), sur une analyse des peintures en rouleau d’un guerrier témoin des deux guerres, ainsi que sur des découvertes archéologiques.

Fortifications

Que dire de la guerre de 1274 ? « De nombreux livres indiquent que la nuit où l’armée mongole a attaqué le Japon, une tempête est arrivée et qu’ils se sont retirés le lendemain matin, mais il n’existe pas de documents historiques [qui l’atteste] », confiait-il dans le quotidien Asahi Shimbun en janvier 2017. Outre le fait que cette première tentative d’invasion s’est déroulée en novembre, c’est-à-dire après la période habituelle des typhons, aucune preuve de l’époque n’existe donc du passage d’une tempête ayant provoqué des dégâts dans l’armée. Les soldats mongols, qui auraient été en réalité 12 000, seraient repartis d’eux-mêmes, peut-être suivant le plan initial prévoyant de rentrer avant l’arrivée de l’hiver. Il est à préciser que l’invasion avait été anticipée par le Japon, qui avait fortifié ses côtes méridionales et y avait mobilisé ses guerriers.
Pour ce qui est de la guerre de 1281, des sources attestent cette fois des dégâts causés par un cyclone, mais dont l’influence sur les troupes ennemies et le rôle dans leur retraite sont minimisés par Hideo Hattori. Ce dernier nuance également ce qu’écrit l’historien Pierre-François Souyri dans son ouvrage Les guerriers dans la rizière, paru en 2017, qui attribue au typhon un « impact militaire considérable ». En s’appuyant notamment sur des découvertes archéologiques récentes, l’historien japonais indique que seules de vieilles jonques, par ailleurs surchargées, ont sombré à proximité de l’île de Takashima. Il explique que l’armée des Mongols a surtout pris la fuite en raison de la contre-attaque violente des samouraïs ou encore du manque de nourriture. « Même s’il n’y avait pas eu de typhon, les Mongols n’auraient pas eu la force de continuer la guerre pour conquérir le Japon », estime-t-il.

Contexte

La météo a bon dos dans la débâcle. Elle justifie souvent les erreurs stratégiques ou, à l’inverse, les croyances dans des esprits protecteurs. Si les manuels d’histoire en Chine font toujours référence aux « trois années de catastrophes naturelles » pour évoquer la grande famine sous Mao, les historiens savent aujourd’hui que cette dernière n’a rien à voir avec les éléments déchaînés. Les 36 millions de morts comptabilisés dans les campagnes chinoises entre 1958 et 1961 étant liés aux décisions politiques de l’époque. Le travail effectué par l’historien japonais Hideo Hattori vient également remettre en cause les pouvoirs du ciel dans ces deux défaites des flottes mongoles lancées à l’assaut des rivages de l’Archipel.

Lors de la première invasion de la baie d’Hakata à l’automne 1274, les troupes Mongoles sont supérieures en nombre et équipées de la poudre explosive des Chinois. Elles prennent rapidement le dessus sur les petites garnisons de samouraïs chargées de défendre les côtes japonaises. Les assaillants remportent les batailles des îles Tsushima, Iki et Hirato, avant d’être défaits à Akasaka et Torikai. Puis ils rembarquent, aussi soudainement qu’ils sont arrivés. Manque de connaissance du terrain, problème d’approvisionnement, ou encore « mauvaise volonté » voire un « début de rébellion » parmi les marins chinois et coréens : des éléments extérieurs à la tempête peuvent expliquer ce repli. Certains comme l’historien britannique Stephen Turnbull vont même plus loin, affirmant que cette première attaque « n’était guère plus qu’une reconnaissance des forces ennemies ». Lors de la grande bataille de l’été 1281, le typhon a certainement contribué à l’hécatombe, mais là encore est-il responsable de l’échec de cette seconde tentative d’invasion ?

Pour Hideo Hattori, le courroux du ciel ne saurait à lui seul expliquer cet échec. L’armada mongole compte alors plus de 4 000 navires et près de 140 000 hommes venus de la péninsule coréenne, mais aussi de l’embouchure du Yangtsé en Chine. Les cavaliers de la steppe ne sont pas des marins : « Ils durent s’en remettre entièrement à l’expertise des peuples nouvellement conquis qui n’avaient pas forcément envie d’aider leurs nouveaux maîtres. » Et puis, sept ans ont passé depuis la première bataille. Les fortifications ont été renforcées sur les côtes de l’Archipel et les grandes barques à fond plat de l’armée mongole résistent mal aux attaques répétées des embarcations légères des samouraïs.

S. L.

« Pays des dieux »

Si des contemporains ont donné une dimension divine à ces vents, en semblant même inventer le premier, faisant par-là du Japon le « pays des dieux », il ne s’agissait ni des samouraïs eux-mêmes, « fiers de leurs propres états de service », ni des paysans et autres gens du commun, eux aussi touchés par les dégâts du typhon de 1281, mais des temples et de la cour impériale, qui avaient prié pour que le pays soit sauvé des Mongols. Cette construction historique a ainsi joué un rôle important dans la conscience nationale du Japon moderne (1868-1945) en quête de puissance.
À la fin de la guerre du Pacifique, l’appellation shinpûtai (« unités des vents divins »), en permettant de faire le lien avec un passé mythique, aurait été choisie pour que le Japon soit une nouvelle fois sauvé. Cette nouvelle histoire des invasions mongoles montre ainsi que, pas plus qu’en 1944-45 avec le recours aux jeunes kamikazes, le « vent divin » n’a vraiment changé le cours des guerres mongoles à la fin du XIIIe siècle.
Par Jean-François Heimburger
A propos de l'auteur
Jean-François Heimburger
Jean-François Heimburger est journaliste indépendant spécialiste du Japon, en particulier des risques et catastrophes, et membre actif de l’Association de Presse France-Japon (APFJ). Il est l'auteur de l’ouvrage "Le Japon face aux catastrophes naturelles" (ISTE Éditions, 2018). Il écrit dans des revues (Politique étrangère, Monde chinois, Espèces), sur le site web japoninfos.com et, occasionnellement, dans la presse quotidienne (Dernières Nouvelles d’Alsace). Il effectue régulièrement, depuis 2010, de longs séjours dans l’Archipel, où il réalise des reportages variés en tant que photojournaliste. Passionné de sciences naturelles, il est par ailleurs adhérent de The Volcanological Society of Japan et du Japan Cicada Club.