Culture
Reportage

Japon : que sont devenues les tayû de Kyôto, ces courtisanes de premier rang ?

Tsukasadayû et sa fille Aoitayû, dans leur snack-bar à Kyôto.
Tsukasadayû et sa fille Aoitayû, dans leur snack-bar à Kyôto. (Copyright : Jean-François Heimburger. Tous droits réservés.)
« Inutile de relever ici, un par un, les traits caractéristiques de la beauté de O-Natsu ; il suffit de l’imaginer comparable à la tayû », écrivait Ihara Saikaku, à l’origine de l’essor du roman à l’époque d’Edo, dans Cinq amoureuses (1686). Aujourd’hui, si les geishas avec lesquelles elles sont parfois confondues se rencontrent encore par centaines à travers tout le pays, les tayû ne sont plus que cinq et localisées uniquement à Kyôto. Distinctes également des anciennes prostituées oiran, ces femmes de rang social très élevé, belles et cultivées, divertissaient les hommes par la musique, la danse ou la littérature. Ces artistes s’attachent aujourd’hui à écrire la suite de leur histoire séculaire. En quoi consiste leur travail de nos jours ? Comment voient-elles l’avenir ? Rencontre avec Tsukasadayû et sa fille, Aoitayû, dans leur snack-bar.

Contexte

En 1589, le seigneur Toyotomi Hideyoshi autorisa pour la première fois l’instauration, à Yanagimachi, d’un yûkaku, c’est-à-dire un quartier fermé où se concentraient des maisons de courtisanes. Après un premier déménagement, il fut une nouvelle fois déplacé en 1641, à Shimabara, dans la ville de Kyôto. Au XVIIIe siècle, le quartier est devenu un lieu de sociabilité. Très cultivées, les tayû discutaient ainsi avec des intellectuels, tout en les distrayant par la musique, le chant ou encore la danse. Au début du XIXe siècle, Shimabara ne fit bientôt plus le poids par rapport au quartier de Gion, où les geiko (appellation des geishas à Kyôto) vendaient aussi leurs arts d’agrément.

Il n’existe de nos jours plus que cinq tayû à Kyôto, dont l’une, affaiblie par l’âge, n’exerce plus vraiment. Tsukasadayû, dans le métier depuis trente-et-un ans, appartenait jusqu’à récemment à la maison Wachigaiya. Mais, avec sa fille Aoitayû, devenue tayû en novembre 2014, elles sont devenues indépendantes en 2015. Les deux femmes ont alors créé leur propre maison, Suehiroya, et ont déménagé du quartier de Gion à celui de Shimabara. Heureux retour aux sources.

Les débuts de Tsukasadayû

Situé au sous-sol, on entre dans son bar en traversant des rideaux de coton. « Entrez, installez-vous », invite Tsukasadayû, 54 ans, vêtue d’un kimono sobre. À l’intérieur, l’air a beau être refroidi par le climatiseur, on baigne dans une atmosphère chaleureuse. Autour d’une table de bar, garnie de photos et objets de décoration traditionnels, se dressent quelques chaises. « Ma fille ne devrait pas tarder », prévient-elle en préparant du thé froid. Quelques instants plus tard, Aoitayû, habillée à l’occidentale, nous rejoint.
Représentation de Tsukasadayû au sanctuaire Iwashimizu Hachimangû, dans le département de Kyôto, en avril 2016. Les tayû portent le nœud de leur ceinture de kimono sur le devant, contrairement aux geishas.
Représentation de Tsukasadayû au sanctuaire Iwashimizu Hachimangû, dans le département de Kyôto, en avril 2016. Les tayû portent le nœud de leur ceinture de kimono sur le devant, contrairement aux geishas. (Copyright : Yoko Taguchi. Tous droits réservés.)
« Au début, j’ai été maiko, apprentie geiko, dans le quartier de Gion, raconte Tsukasadayû. Après sept ans et demi passés dans cette « ville des fleurs », j’avais l’intention de la quitter définitivement pour me marier ; mais lors de mon dernier jour, un client m’a emmenée dans le quartier de Shimabara, où on m’a dit que je pouvais continuer mon métier même si je n’étais plus célibataire », poursuit-elle. Contrairement à ce que l’on croit souvent, il n’est pas impossible pour les geishas ayant trouvé sandale à leur pied de continuer leur métier. « Je connaissais une geiko qui s’est mariée et a continué son activité, mais elle a fini par quitter la profession à cause des remarques désobligeantes dont elle faisait l’objet », déplore Tsukasadayû. « La jalousie existe dans d’autres métiers, mais elle est plus forte dans le monde des geishas », confie sa fille Aoitayû, 29 ans.

Ni prostituées, ni geishas

Ce n’est pas sans rappeler les scènes de crêpage de chignons entre courtisanes, dans le film Sakuran, réalisé par Mika Ninagawa (2007) : « Celle à qui on offre le plus de cadeaux est détestée par toutes les autres ; c’est aussi cela, être une oiran », lance Takao à son apprentie Kiyoha. Mais clarifions ici un point important. Quoiqu’elles aient une apparence très semblable, les tayû ne sont pas des oiran. « Si les tayû vendent leurs arts, les oiran faisaient le commerce de leur corps, explique Tsukasadayû. Même les habitants de Kyôto ne connaissent pas la différence », ajoute-t-elle. Autre particularité, de taille : « À l’époque, certaines oiran se tuaient en compagnie de leur amant ; mais nous, les tayû, ne pratiquons pas le double suicide amoureux ! », s’exclame-t-elle dans un rire.

Également distinctes des geishas, les tayû ont toutefois en commun la nature de leur métier : toutes deux artistes, elles divertissent les clients par des spectacles de danse et de musique, leur conversation et l’organisation de jeux. Elles font aussi durer la pratique millénaire, pourtant abandonnée depuis l’ère Meiji (1868-1912), de se colorer les dents en noir. « Nous sommes les seules à conserver cette tradition », confie Tsukasadayû, quelques maiko y ayant aussi recours juste avant de célébrer leur passage au statut de geiko. « À l’époque, toutes les personnes qui fréquentaient le palais se noircissaient les dents, car on considérait qu’il était indécent de les montrer. Plus tard, la pratique s’est appliquée aux seules femmes mariées », explique Aoitayû. Si les gens conservaient cette couleur pendant plusieurs semaines, les tayû se démaquillent aujourd’hui après leur spectacle. « Mais parfois, j’oublie d’enlever cette cire noire après une représentation », confie Tsukasadayû en riant.

Représentation d’Aoitayû au sanctuaire Iwashimizu Hachimangû, dans le département de Kyôto, en avril 2016. Les tayû se distinguent entre autres des geishas par l’extravagance de leur chevelure et leur rouge à lèvre, qui ne recouvre que la lèvre inférieure.
Représentation d’Aoitayû au sanctuaire Iwashimizu Hachimangû, dans le département de Kyôto, en avril 2016. Les tayû se distinguent entre autres des geishas par l’extravagance de leur chevelure et leur rouge à lèvre, qui ne recouvre que la lèvre inférieure. (Copyright : Yoko Taguchi. Tous droits réservés.)
« Toutefois, la première différence entre tayû et geishas, c’est leur origine », pointe Tsukasadayû. Les geishas sont apparues dans la seconde moitié du XVIIe siècle : les femmes chargées de servir du thé et des boulettes de pâtes de riz sont devenues des geiko, proposant cette fois du saké et des amuse-gueule dans des ochaya, tout en apprenant et pratiquant les arts pour attirer les clients. Pour ce qui est des tayû, c’est une autre histoire. À la fin du Moyen Âge, sous l’influence des généraux Ashikaga, le goût du luxe était maximal dans la capitale impériale de Kyôto. L’apprentissage des arts faisaient partie intégrante de l’éducation des filles et épouses des nobles. Avec le déclin de l’aristocratie de cour, dans le Japon pré-moderne, elles ont commencé à montrer leurs talents dans la danse ou l’animation de banquets. Le premier quartier de courtisanes du pays a ainsi vu le jour à Shimabara, en 1641, où ont commencé à se produire les tayû.

« Par ailleurs, les instruments utilisés aujourd’hui ne sont pas les mêmes : en plus du shamisen, les tayû, au contraire des geishas, jouent également d’instruments plus anciens comme le biwa [luth] ou le koto [cithare] », souligne Tsukasadayû. Il existe bien d’autres particularités, telles que la ceinture de kimono, qui se porte derrière chez les geishas et devant chez les tayû, ou la chevelure de ces dernières, bien plus extravagante. Il faut dire qu’avec une perruque de quatre kilos, décorée d’une vingtaine de longues épingles richement décorées, elles passent difficilement inaperçues.

Procession d’Aoitayû, accompagnée de deux kamuro, lors de ses débuts, en novembre 2014 au sanctuaire Shimogamo.
Procession d’Aoitayû, accompagnée de deux kamuro, lors de ses débuts, en novembre 2014 au sanctuaire Shimogamo. (Copyright : Yoko Taguchi. Tous droits réservés.)

Une clientèle variée, de plus en plus féminine

Les frais de participation à une réunion de tayû sont trois fois plus élevés que ceux d’un banquet de geishas. Mais pour assister à un repas d’apparat ou venir dans leur snack-bar, il faut être présenté. « On ne laisse pas entrer les inconnus ici, comme le veut la coutume en vigueur à Kyôto », précise Tsukasadayû. Elles assurent ainsi leur sécurité, tout en réduisant le risque de ne pas être payées. Mais cette habitude répond aussi au souci l’hospitalité. « Si un client qui travaille pour la marque de bière Kirin vient dans le bar et qu’on lui sert une bière Sapporo, il ne sera pas très à l’aise. Or grâce à la présentation préalable, on pourra faire en sorte que tout se passe bien », explique Tsukasadayû.

Si dans d’autres lieux, la clientèle est réduite à certaines catégories socioprofessionnelles, comme les médecins ou les chefs d’entreprise, celle des tayû est plus variée. « Nous recevons pas mal d’artistes, surtout issus de la culture traditionnelle, mais aussi des gens du cinéma », confie Tsukasadayû. « Les seuls personnes qui ne viennent pas ici sont les assassins », s’amuse à souligner Aoitayû. « Mais on voit quand même des « tueurs de cœur », des séducteurs », plaisante Tsukasadayû.

Danse de Tsukasadayû sur une scène de nô, accompagnée d’une joueuse de shamisen, instrument de musique traditionnel à trois cordes. L’actrice a choisi une tenue discrète, comme c’était le cas il y a environ 250 ans, contrairement à l’extravagance générale qui caractérise l’habillement et la chevelure des tayû.
Danse de Tsukasadayû sur une scène de nô, accompagnée d’une joueuse de shamisen, instrument de musique traditionnel à trois cordes. L’actrice a choisi une tenue discrète, comme c’était le cas il y a environ 250 ans, contrairement à l’extravagance générale qui caractérise l’habillement et la chevelure des tayû. (Copyright : Jean-François Heimburger. Tous droits réservés.)
« Depuis l’année dernière, nous avons un programme réservé uniquement aux femmes. Lors de la première soirée de ce genre, elles étaient une cinquantaine », s’enthousiasme Aoitayû. « L’autre jour, à Tôkyô, elles étaient une trentaine », ajoute Tsukasadayû. Les réunions mixtes rencontrent aussi un certain succès, en faisant notamment le bonheur de quelques couples, mariés ou non. Les étrangers sont également les bienvenus, tel ce groupe mixte venu de Los Angeles. « Les femmes ont posé un tas de questions, mais les hommes étaient bien discrets », raconte Tsukasadayû.

La folie des touristes

Il n’est pas rare de nos jours de croiser des Japonaises ou des étrangères déambuler dans les ruelles de Kyôto déguisées en maiko. Qu’en pensent les professionnels ? « Il faudrait penser un peu plus à l’équilibre des couleurs », réagit Aoitayû. « Je comprends le désir des visiteurs de s’amuser, mais les commerçants qui proposent ce genre de services devraient les habiller et les maquiller plus joliment, ajoute Tsukasadayû. En croisant certaines femmes déguisées dans la rue, j’ai parfois envie de corriger leur habillement. »
Panneau installé à l’entrée du quartier de Gion Kôbu, à Kyôto.
Panneau installé à l’entrée du quartier de Gion Kôbu, à Kyôto. (Copyright : Jean-François Heimburger. Tous droits réservés.)
Si les autorités se réjouissent de l’augmentation du nombre de touristes dans l’Archipel, cela n’est pas sans créer de problèmes. Un panneau a récemment été implanté à l’entrée du quartier des geishas de Gion. L’un des pictogrammes est très clair : « Ne touchez pas aux maiko dans la rue ! », peut-on comprendre. Le comportement adopté par certains groupes de touristes est effectivement déplorable. « D’après mes amies maiko, on leur tire parfois la ceinture. Un jour, l’une d’elle s’est fait tirer son col et est tombée à terre. Non seulement personne n’est venue à son aide, mais ils ont ri », confie Aoitayû. Dans « la ville des fleurs », l’idée de fermer le quartier aux touristes durant certaines heures a même fait son chemin, avant d’être finalement abandonnée.

« Un jour, nous avons appelé deux taxis pour nous rendre à un repas solennel. Je portais mes vêtements d’apparat et m’apprêtais à monter dans la voiture en compagnie d’une jeune apprentie et de sa mère, quand j’ai aperçu au loin un groupe d’une trentaine de personnes s’approcher en courant, raconte Aoitayû. J’ai eu très peur et j’ai tout de suite senti le danger. Nous sommes rapidement entrées dans le taxi, qui n’a pas tardé à être entouré de gens, collés aux vitres et qui tentaient de prendre des photos de nous avec leur smartphone », poursuit-elle. « Quant à moi, j’ai été rapidement encerclée et j’ai dû nager la brasse avant de pouvoir grimper dans le second taxi », se souvient Tsukasadayû. « Nous avions l’impression d’être des criminelles », confient-elles toutes les deux. « Je me demande si les animaux du zoo pensent comme cela », s’exclame Aoitayû en riant.

Les tayû connaissent-elles la crise ?

Le quartier des fleurs de Kyôto s’est largement transformé ces cinq dernières années : le nombre de maiko baisse et les activités de réception déclinent, alors que le nombre de touristes augmente. Qu’en est-il des tayû, qui ne sont plus que cinq aujourd’hui ?
« C’est un métier où on apprend beaucoup de choses, mais il faut savoir que le gagne-pain est insuffisant, témoigne Tsukasadayû. La situation est un peu meilleure chez nous, car j’ai un grand réseau de clients, que j’entretiens depuis que j’ai commencé en tant que maiko, et puis nous organisons un grand nombre d’événements. Mais une autre maison me disait qu’elle ne faisait presque plus de repas d’apparat. J’aimerais recommander cette profession aux jeunes, mais il faut être conscient de la réalité, qui est moins rose qu’on pourrait le penser. »
Actuellement, huit écolières ont débuté leur apprentissage en tant que kamuro. « Parmi elles, trois ou quatre sont très motivées pour aller plus loin », précise Aoitayû. Une fois cette première étape franchie, elles deviendront shôjo. « J’ai récemment restauré ce grade, qui avait disparu depuis longtemps », indique Tsukasadayû. Deux filles sont pour l’instant dans ce cas. Leur rêve est de marcher dans les pas d’Aoitayû, première tayû depuis plus d’un demi-siècle à avoir accédé à ce rang en suivant un apprentissage complet. Kamuro dès l’âge de deux ans, sa formation a duré près de vingt-cinq ans. Devenir tayû, cela se mérite.
Par Jean-François Heimburger, à Kyôto
A propos de l'auteur
Jean-François Heimburger
Jean-François Heimburger est journaliste indépendant spécialiste du Japon, en particulier des risques et catastrophes, et membre actif de l’Association de Presse France-Japon (APFJ). Il est l'auteur de l’ouvrage "Le Japon face aux catastrophes naturelles" (ISTE Éditions, 2018). Il écrit dans des revues (Politique étrangère, Monde chinois, Espèces), sur le site web japoninfos.com et, occasionnellement, dans la presse quotidienne (Dernières Nouvelles d’Alsace). Il effectue régulièrement, depuis 2010, de longs séjours dans l’Archipel, où il réalise des reportages variés en tant que photojournaliste. Passionné de sciences naturelles, il est par ailleurs adhérent de The Volcanological Society of Japan et du Japan Cicada Club.