Histoire
Reportage

Japon : les kamikazes, la paix et le travail de mémoire

Statue d’un pilote tokkô, située dans le parc devant l’entrée du Musée pour la paix de Chiran au Japon.
Statue d’un pilote tokkô, située dans le parc devant l’entrée du Musée pour la paix de Chiran au Japon. (Copyright : Jean-François Heimburger. Tous droits réservés.)
Mars 1945, ville de Chiran, au sud de l’île de Kyûshû. L’école de pilotage de l’armée de terre impériale japonaise, ouverte en décembre 1941, se transforme en base aérienne de tokkô (kamikazes). C’est d’ici que s’envolent la plupart des pilotes de l’armée de terre pour mourir dans la mer d’Okinawa en tentant de redresser la situation du Japon dans la guerre. Leurs photos et effets personnels sont exposés depuis 1987 au Musée pour la paix de Chiran, sur le site de l’ancienne base aérienne. Son mot d’ordre : « La tragédie de la guerre ne doit jamais plus se répéter. »

Contexte

Les Tokkô-tai (abréviation du japonais Tokubetsu-kôgekitai, « unités d’attaque spéciale »), désignent les pilotes de l’armée japonaise dont l’objectif consistait, en 1944 et 1945, à faire écraser leur avion sur les vaisseaux ennemis. Au total, 5 852 pilotes de l’armée de terre et de la marine – le Japon étant dépourvu d’armée de l’air à cette époque – périrent dans l’exercice de cette mission, dans les Philippines et à Okinawa.

Il s’agit des kamikazes, synonyme très peu employé au Japon mais largement connu en-dehors de l’Archipel. Kamikaze, qui se lit plus souvent shinpû en japonais et signifie « vent divin », est le nom donné au typhon qui a sauvé le Japon de l’invasion mongole menée par l’empereur Koubilaï Khan en 1281. Les Japonais ont dès lors pensé, jusqu’en 1945, que d’autres « vents divins » leur porteraient secours en cas de grandes difficultés.

Tandis que le Japon accumulait les défaites, les premiers pilotes tokkô de la marine ont commencé leur action en octobre 1944 autour de l’île de Leyte, pour empêcher le débarquement des forces américaines aux Philippines. À partir de mars 1945, après le débarquement des alliés dans l’archipel Kerama, à proximité de l’île d’Okinawa, l’armée japonaise recourt largement à cette tactique. La bataille d’Okinawa (1er avril – 23 juin 1945) a finalement coûté la vie à près de 110 000 soldats japonais, dont 1 036 tokkô de l’armée de terre.

La moitié des pilotes n’avaient pas 22 ans

Parmi les 1 036 tokkô de l’armée de terre ayant perdu la vie dans la bataille, 439 sont partis de la base de Chiran. « Des pilotes ont décollé d’autres bases, mais comme Chiran était plus proche d’Okinawa, ils étaient plus nombreux à s’envoler d’ici », explique Takeshi Kawatoko, conseiller au Musée pour la paix de Chiran, par ailleurs ancien colonel des forces terrestres d’autodéfense. Si ces tokkô étaient le plus souvent originaires de Tokyo, ils venaient de tous les territoires, y compris occupés puisque onze pilotes coréens ont perdu la vie dans la bataille d’Okinawa.
Salle principale du Musée pour la paix de Chiran, au Japon. Y figurent notamment les photographies des 1036 pilotes tokkô de l’armée de terre ayant perdu la vie dans la bataille d’Okinawa, ainsi que leurs lettres et testaments.
Salle principale du Musée pour la paix de Chiran, au Japon. Y figurent notamment les photographies des 1036 pilotes tokkô de l’armée de terre ayant perdu la vie dans la bataille d’Okinawa, ainsi que leurs lettres et testaments. (Copyright : Jean-François Heimburger. Tous droits réservés.)
L’âge moyen des pilotes lors de l’exécution de la mission était de 21,6 ans, les garçons et étudiants représentant environ 60 % de l’effectif. Une exposition temporaire, du 25 juillet au 30 novembre 2016 est d’ailleurs consacrée aux 132 pilotes tokkô partis de Chiran à l’âge de 20 ans. « Nous serions heureux que, tout au long de l’exposition, les visiteurs sentent pourquoi les jeunes, qui portaient l’avenir sur leurs épaules, sont morts en devenant membres des tokkô-tai et en quoi la société de l’époque était différente de celle d’aujourd’hui, indique le musée. Nous espérons que notre génération, qui vit dans une société où se mêlent diverses idées, réfléchisse collectivement à la manière de réaliser le monde de demain. »

Les plus jeunes pilotes, âgés de 17 ans, avaient commencé leur formation trois ans plus tôt, après une scolarisation de huit années. Un célèbre cliché, publié dans le journal Asahi Shimbun, montre cinq jeunes hommes de 17 à 19 ans, l’un d’eux portant un chiot. Ce qui frappe est le sourire sur leurs lèvres et la joie qui se dégage de cette photo, alors qu’ils devaient disparaître le lendemain. « À leur place, j’aurais eu le visage pâle et tendu ; je n’aurais pas pu avoir une si belle expression », confie Takeshi Kawatoko.

La peur au ventre

Quelques jours avant leur dernière sortie, les pilotes passaient leur temps dans des baraques triangulaires. « La nuit, nombreux étaient ceux qui pleuraient en silence sous leur couverture de laine, indique Takeshi Kawatoko. Ils avaient peur de mourir et devaient regretter de devoir partir si jeune. Mais ils pensaient en même temps qu’en exécutant leur mission, leur famille et les gens qu’ils aimaient pourraient avoir la vie sauve. » Ils étaient réconfortés par des jeunes filles du lycée de Chiran, appelées nadeshiko-tai, « unité des œillets ». Ces fleurs, emblème de leur établissement, symbolisaient la beauté et la pureté. gées de 14 à 16 ans, les lycéennes ont pris soin des jeunes soldats tokkô, en s’occupant des tâches ménagères, mais aussi en discutant et en jouant avec eux. Ils étaient comme frères et sœurs.
Baraques triangulaire (extérieur) - les pilotes tokkô y passaient leurs derniers jours avant de s’envoler vers Okinawa. Musée pour la paix à Chiran, au Japon.
Baraques triangulaire (extérieur) - les pilotes tokkô y passaient leurs derniers jours avant de s’envoler vers Okinawa. Musée pour la paix à Chiran, au Japon. (© Jean-François Heimburger. Tous droits réservés.)
Baraque triangulaire (intérieur) - les pilotes tokkô y passaient leurs derniers jours avant de s’envoler vers Okinawa. Musée pour la paix à Chiran, au Japon.
Baraque triangulaire (intérieur) - les pilotes tokkô y passaient leurs derniers jours avant de s’envoler vers Okinawa. Musée pour la paix à Chiran, au Japon. (© Jean-François Heimburger. Tous droits réservés.)
Les pilotes confiaient à ces jeunes filles les derniers mots adressés à leurs proches. Le sous-lieutenant Fujio Wakamatsu, 19 ans, écrivit la sienne à sa mère dans la nuit précédant son départ, le 3 juin 1945.
« Chère mère, je n’ai rien à dire maintenant. Pour la première et dernière fois, je vous témoigne de la piété filiale et je pars en souriant. Ne pleurez pas et posez des boulettes de pâtes de riz sur l’autel bouddhique en disant que j’ai bien fait. Concernant cette poupée, pensez que c’est moi. Dites bonjour à mon grand-frère, à ma grande sœur et à Kazumi. Ce ne sont que quelques mots, car je suis occupé. Chère mère, votre fils part en souriant. Portez-vous bien. Au revoir. Fujio »
Statue d’une mère, qui regarde attentivement le pilote tokkô, au Musée pour la paix à Chiran, au Japon.
Statue d’une mère, qui regarde attentivement le pilote tokkô, au Musée pour la paix à Chiran, au Japon. (Copyright : Jean-François Heimburger. Tous droits réservés.)
« Quand on dit « au revoir », on imagine qu’on se reverra le lendemain, mais pour eux il s’agissait d’un adieu ; c’est pour cela qu’il est très dur de lire cette lettre », confie Takeshi Kawatoko. Nombre de pilotes destinaient leurs dernières pensées à leur mère, qui jouait un rôle de protectrice. « J’ai aussi vécu dans la campagne, à Chiran, raconte le conseiller, qui avait 5 ans à l’époque. J’avais de nombreux frères et sœurs et j’avais toujours faim. Ma mère, comme celle des autres, j’imagine, nous a souvent donné sa part. » Les pères étaient quant à eux plus sévères, certains frappant leurs enfants. « Cela explique pourquoi leurs dernières pensées furent pour leur mère », ajoute Takeshi Kawatoko.

Dernière mission

Le jour J, ils embarquaient le plus souvent dans des Nakajima Ki27 et des Ki84, plus puissants, les célèbres Mitsubishi Zéro étant quant à eux utilisés par les tokkô de la marine. Ces avions portaient sous leurs ailes une bombe de 250 kg et une réserve de carburant du même poids. Ce qui devait tout juste suffire pour parcourir les 600 km qui les séparaient d’Okinawa. Aucun retour n’était donc a priori envisageable. « Il s’agissait d’une mission de « mort nécessaire », indique Takeshi Kawatoko. En agitant des branches de cerisiers en fleurs, les nadeshiko souhaitaient du courage aux pilotes, mais la tête baissée car elles n’arrivaient pas à les regarder partir. »
Un Nakajima Ki-43 ("Hayabusa" en japonais), avec une bombe de 250 kg sous l’aile droite et un réservoir de carburant sous l’aile gauche : 120 avions de ce type ont décollé de la base de Chiran.
Un Nakajima Ki-43 ("Hayabusa" en japonais), avec une bombe de 250 kg sous l’aile droite et un réservoir de carburant sous l’aile gauche : 120 avions de ce type ont décollé de la base de Chiran. (Copyright : Jean-François Heimburger. Tous droits réservés.)
Quelle était en réalité l’efficacité de cette tactique ? Si au début des opérations tokkô, à la fin 1944, ces pilotes bénéficiaient d’un effet de surprise, l’ennemi s’attendait cette fois à leur venue. Le taux de réussite était compris entre 20 et 30 % lors de la bataille des Philippines, mais moins de 15 % des pilotes auraient réussi à toucher leur cible dans la bataille d’Okinawa. Il faut dire que près de la moitié des tokkô n’ont jamais atteint la flotte ennemie, victimes d’avaries ou touchés par les tirs anti-aériens des Alliés.

Se souvenir des kamikazes pour la paix

« Lorsque l’on parle de tokkô, les Japonais pensent généralement qu’on embellit l’histoire de la guerre ; c’est pourquoi il est difficile d’étudier cette période au Japon », explique Takeshi Kawatoko. Résultat ? « Il y a peu de recherche scientifique, déplore Satoshi Yamaki, spécialiste au Musée pour la paix de Chiran. Les livres en librairie sont souvent écrits par des amateurs qui s’intéressent à cette période de l’histoire. »

Ce musée, qui s’appuie sur un travail d’experts, est le seul dans le pays à être consacré uniquement aux tokkô-tai. Il attire chaque année environ 500 000 personnes, ce qui en fait le deuxième lieu le plus visité du département de Kagoshima, derrière l’aquarium. « Les étrangers sont de plus en plus nombreux, environ 7 ou 8 000 par an ces dernières années », estime Takeshi Kawatoko.

« Le musée a été construit pour remplir deux objectifs : d’abord, se souvenir des soldats japonais morts pendant la guerre ; ensuite, transmettre aux visiteurs le fait qu’il faut éviter la guerre, sans quoi nous connaîtrions à nouveau une situation aussi tragique », explique Takeshi Kawatoko. À l’extérieur se trouve également le temple des tokkô, construit à la fois dans le but d’apaiser l’esprit des pilotes et de prier pour la paix.

Takeshi Kawatoko devant l’entrée du Musée pour la paix de Chiran. Né en août 1940, il a grandi à Chiran jusqu’à son entrée à l’Académie de Défense. Colonel retraité des forces terrestres d’autodéfense, il est aujourd’hui conseiller au Musée pour la paix de Chiran.
Takeshi Kawatoko devant l’entrée du Musée pour la paix de Chiran. Né en août 1940, il a grandi à Chiran jusqu’à son entrée à l’Académie de Défense. Colonel retraité des forces terrestres d’autodéfense, il est aujourd’hui conseiller au Musée pour la paix de Chiran. (Copyright : Jean-François Heimburger. Tous droits réservés.)
En 2014, sous l’impulsion de la ville de Minamikyûshû où se situe le Musée pour la paix de Chiran, le Japon avait proposé à l’UNESCO l’inscription de centaines de lettres d’adieu des membres des tokkô-tai au patrimoine mondial de l’humanité. En vain. La Chine et la Corée s’y opposèrent, accusant le Japon de vouloir justifier sa guerre impériale. « Si l’inscription se fait dans l’avenir, cela pourrait contribuer à la paix dans le monde ; mais nous ne faisons peut-être pas suffisamment d’efforts pour convaincre », confie modestement Takeshi Kawatoko. Dans le parc du musée, un écriteau indique en anglais : « Que la paix règne sur Terre. »
Par Jean-François Heimburger, à Minamikyûshû (Kagoshima).

Kamikaze : un terme trop souvent galvaudé en français

Il est fréquent aujourd’hui de désigner les terroristes qui font sauter leur ceinture d’explosif de « kamikazes » en français. Ce terme n’est cependant jamais employé dans ce sens au Japon, ni dans d’autres pays d’Asie orientale. « Les terroristes visent des cibles librement et attaquent n’importe qui, alors que l’armée japonaise combattait l’armée américaine à l’époque », explique Takeshi Kawatoko. « Les terroristes commettent des meurtres, alors que les tokkô exécutaient des actions militaires, ce qui est très différent », complète Satoshi Yamaki.

J.-F. H.

A propos de l'auteur
Jean-François Heimburger
Jean-François Heimburger est journaliste indépendant spécialiste du Japon, en particulier des risques et catastrophes, et membre actif de l’Association de Presse France-Japon (APFJ). Il est l'auteur de l’ouvrage "Le Japon face aux catastrophes naturelles" (ISTE Éditions, 2018). Il écrit dans des revues (Politique étrangère, Monde chinois, Espèces), sur le site web japoninfos.com et, occasionnellement, dans la presse quotidienne (Dernières Nouvelles d’Alsace). Il effectue régulièrement, depuis 2010, de longs séjours dans l’Archipel, où il réalise des reportages variés en tant que photojournaliste. Passionné de sciences naturelles, il est par ailleurs adhérent de The Volcanological Society of Japan et du Japan Cicada Club.