Société
entretien

Chine : une pétition pour demander la libération d'un couple d'artistes franco-chinois disparu

Le couple d'artiste franco-chinois Hu Jiamin et Marine Brossart portés disparus en Chine. Derrière eux, l'objet du litige avec la police : la fresque évoquant la chaise vide du Prix Nobel de la Paix Liu Xiaobo, peinte pour la biennale d'architecture à Shenzhen. (Source : South China Morning Post)
Le couple d'artiste franco-chinois Hu Jiamin et Marine Brossart portés disparus en Chine. Derrière eux, l'objet du litige avec la police : la fresque évoquant la chaise vide du Prix Nobel de la Paix Liu Xiaobo, peinte pour la biennale d'architecture à Shenzhen. (Source : South China Morning Post)
Voilà une semaine que l’on est sans nouvelle d’une Française et de son époux artiste chinois en Chine. Selon le quotidien hongkongais Ming Pao, Marine Brossard et Hu Jiamin auraient été interpellés par des agents en civil le 15 décembre au soir, alors qu’ils participaient à la biennale d’architecture et d’urbanisme de Shenzhen/Hong Kong dans le sud-est du pays. Une fresque montrant une chaise bleue devant des barreaux rouges, évoquant le Prix Nobel de la Paix chinois Liu Xiaobo décédé en prison, serait à l’origine de cette disparition. Professeure de philosophie, Beatrice Desgranges a lancé une pétition pour appeler à la libération du couple originaire de Lyon en France.

Contexte

Longtemps prudent en ce qui concerne les ressortissants étrangers où les interventions en dehors de son territoire, le régime chinois n’hésite plus désormais à agir hors de ses frontières pour interpeller celles ou ceux qu’il considère comme hostile à sa gouvernance. La « chasse au renard » ne concerne pas uniquement les délinquants économiques rapatriés au pays pour des affaires de corruption et de détournement de fonds publics.

Les services chinois vont chercher les dissidents jusqu’à Hong Kong, Macao, au Vietnam, en Thaïlande ou en Australie. L’affaire des « libraires de Hong Kong », des Ouïghours de Thaïlande, d’un Taïwanais de Macao en témoignent. Pékin ayant le bras d’autant plus long, que l’organisation internationale Interpol, qui a pour devise de « relier les polices pour un monde plus sûr », est présidée depuis 2016 par un vice-ministre chinois de la Sécurité publique.

Dans l’affaire présente, le couple franco-chinois aurait été arrêté à Shenzhen, donc sur le territoire chinois. Les choses étant plus compliqués pour M. Hu Jiamin, s’il s’avère qu’il s’agit d’un ressortissant chinois. Les sources que nous avons contactées étant dans l’impossibilité de nous informer concernant la nationalité de ce dernier.

Béatrice Desgranges (Crédits : DR)
Avez-vous des nouvelles de ce couple franco-chinois et des informations sur leur parcours en Chine ?
Béatrice Desgranges : Avant de lire les articles du Ming Pao et du South China Morning Post, je ne connaissais pas Hu Jiamin et sa femme Marine Brossart. Marine Brossart est une citoyenne française. Pour ce qui est de son mari, la situation juridique est plus problématique. Je ne sais pas s’il a ou non la nationalité française. Toujours est-il qu’ils vivent tous les deux à Lyon depuis 2015, après avoir travaillé à Pékin comme artistes pendant trois ans. Et qu’ils ont été interpellés par des agents chinois. Mais le contrôle, la répression qui s’était abattue sur les intellectuels depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping – c’était déjà pas triste avant, mais là maintenant c’est juste épouvantable – cette répression les a convaincu de retourner en France. Donc depuis 2015, ils étaient à Lyon. Là ils se sont envolés très récemment pour Shenzhen pour participer à cette biennale d’architecture.
Ce n’est pas la première fois que des étrangers sont interpellés pour délit d’opinion expliquez-vous dans le texte qui accompagne la pétition, pouvez-vous nous en dire d’avantage ?
Pendant très longtemps, la Chine a été assez prudente par rapport aux ressortissants étrangers et maintenant, visiblement, elle n’a plus de limite. On arrête des étrangers, malheureusement, ce ne sont pas les premiers. On arrête des étrangers, on les fait disparaître, etc. C’est hallucinant de voir cela et de constater que tout se passe dans une sorte de silence ambiant. C’est effarant. Il y a eu les « libraires de Hong Kong », mais aussi très récemment le procès d’un ressortissant taïwanais. Vous me direz évidemment, Taïwan, ce n’est pas la France. Mais enfin, il y a eu ce ressortissant taïwanais qui a été enlevé à Macao, qui a été jugé en Chine populaire et qui vient d’être condamné à cinq ans de prison pour « subversion du pouvoir d’Etat » pour des échanges sur Internet, par Facebook à propos de la démocratisation à Taïwan. Le même Pékin qui nie toute universalité des valeurs étend finalement son pouvoir universellement, et entend juger des ressortissants étrangers comme il juge ses propres citoyens.
Pouvez-vous nous décrire l’objet du litige, à savoir cette grande fresque réalisée par Hu Jiamin. C’est une œuvre qui fait référence au Prix Nobel de la Paix chinois décédé ?
C’est cela exactement. La fresque est immense. Elle représente trois pièces en enfilade et a pour titre : la « Discordance des temps ». Il s’agit d’une confrontation entre l’architecture très agressive, très anguleuse d’aujourd’hui et les formes anciennes : la peinture de paysages, les rochers de méditation, etc. Et dans cette peinture, l’audace de Hu Jiamin est d’avoir représenté la chaise vide sur laquelle le prix Nobel de la Paix a été déposée en 2010, faute de lauréat présent puisque ce dernier était en prison. Et cette chaise bleue se trouve devant un paysage traditionnel, lui-même situé derrière des barreaux rouges. C’est une représentation évidente à la fois l’incarcération d’un Prix Nobel de la Paix et de sa mort en détention. Je rappelle que c’est la première fois depuis Hitler qu’on a laissé mourir un Prix Nobel en détention. Sans parler de son épouse, Liu Xia, qui est séquestrée par le PCC depuis 2010. Liu Xia vit en recluse. Elle ne peut joindre ni ses amis, alors que maintenant ses parents sont morts.
Où se trouve cette fresque ?
Selon l’article du South China Morning Post que j’ai traduit, la fresque se trouve dans la cité historique de Nantou et précisément sur le mur d’un un temple où se tient la biennale d’architecture, mais je ne connais pas cet endroit. M. Hu Jiamin a passé plus de 15 jours à peindre cette œuvre, qui en dehors de la chaise bleue et des barreaux rouges, représente aussi une silhouette qui disparaît derrière ce qui semble être un voile vert, qui semble représenter une femme assise, et qui pourrait bien être justement Liu Xia, la femme du Prix Nobel de la Paix, disparue, voilée par la censure. Derrière elle, se trouve une porte de lune, avec ce qu’on appelle un mur-écran. Or les murs-écrans dans l’architecture du sud de la Chine sont censés empêcher les fantômes de rentrer dans la maison. Il me semble qu’il y a là quelque chose d’éminemment symbolique, puisque toute la vie de Liu Xiaobo après Tian’anmen a été consacrée à la défense de ces âmes errantes, qui sont les morts de Tian’anmen. Et par une sorte de coïncidence, on a appris hier par un document déclassifié des Britanniques, qu’un officiel chinois avait lui-même donné le nombre ahurissant de 10 000 morts pendant les massacres de Tian’anmen.
La fresque de Hu Jiamin à la biennale d'architecture de Shenzhen. (Source : Change.org)
La fresque de Hu Jiamin à la biennale d'architecture de Shenzhen. (Source : Change.org)
Visiblement, la fresque a déplu aux autorités qui ont mis visiblement du temps à prendre conscience de ce que l’œuvre évoque…
Oui, l’ironie du sort c’est qu’il est probable que la censure ait autorisé d’abord l’œuvre sans comprendre d’abord sa signification. C’est du moins ce que suggère l’article du journal hongkongais. Cette très grande fresque était justement à l’entrée de l’exposition. Les gens qui passaient devant ne comprenaient absolument pas de quoi il était question. Ils passaient, trouvaient que c’était joli. Ils prenaient des photos, des selfies et c’est tout. Mais les policiers et les gardes, les agents de sécurité qui passaient eux aussi devant ont finalement compris qu’il y avait quelque chose d’un peu problématique. Peut-être que la censure locale n’y a pas trouvé malice mais que les policiers de base ont été plus « efficaces » en quelque sorte.
Quand on compare le temps médiatique qui est accordé aux pandas et le temps médiatique qui est accordé aux droits de l’homme en Chine, il y a quand même un grand problème !
Emmanuel Macron s’apprête à effectuer un voyage officiel en Chine, avez-vous des recommandations à lui faire ?
Je lui ai même envoyé une lettre ouverte que j’ai envoyée sur le site de l’Elysée et que j’ai aussi publiée sur le site de ma pétition. Je lui dis justement que la diplomatie à pas feutrés a fait la preuve de son échec. Comme est-il possible, alors qu’au G20, on avait tous les gouvernements occidentaux en face de Xi Jinping, comment est-ce qu’un Emmanuel Macron, dont l’intelligence est plus qu’estimable, comment a-t-il fait, c’était le 13 juillet dernier, pour traiter Xi Jinping de… « Grand leader » ! Un titre qui n’avait pas été décerné à un président chinois depuis Mao Zedong. Il sait ce qu’il fait Monsieur Macron ?
Qu’est-ce que cette disparition signifie selon-vous, à propos des relations France/Chine et plus généralement entre la 2nde puissance économique et l’Europe ?
Je pense que la Chine à travers son Soft Power a finalement réussi à museler tous les défenseurs des droits de l’homme et que c’est tragique ! Et je pense qu’il y a une méconnaissance profonde de la réalité chinoise, que la réalité chinoise n’est vue malheureusement qu’à travers le prisme des pandas ! Quand on compare le temps médiatique qui est accordé aux pandas, qui est accordé à ce soft power chinois, et le temps médiatique qui est accordé aux droits de l’homme en Chine, je pense qu’il y a quand même un grand problème !
Propos recueillis par la Rédaction d’Asialyst
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