Economie
Analyse

Qui ouvrira le premier casino au Japon : Macao ou les États-Unis ?

Démonstration de blackjack lors d'un salon des loisirs à Tokyo le 27 novembre 2014. (Crédits : AFP PHOTO / Yoshikazu TSUNO)
Démonstration de blackjack lors d'un salon des loisirs à Tokyo le 27 novembre 2014. (Crédits : AFP PHOTO / Yoshikazu TSUNO)
Le père, Stanley Ho, a fondé son immense fortune sur le marché du jeu à Macao. Aujourd’hui, il surpasse celui de Las Vegas. Mais le fils veut aller plus loin : Lawrence Ho veut désormais devenir le magnat des casinos au Japon. Avec le rêve secret de faire de l’archipel une destination du « gambling tourism » encore supérieure à l’ancienne enclave portugaise. Le chemin s’annonce long mais Ho est le mieux positionné pour décrocher la première licence du gouvernement japonais pour la construction d’un casino, une activité qui n’a été formellement autorisée qu’à partir de décembre 2016. Mais depuis cette date, une certaine confusion règne autour de cette législation décriée par une partie du camp de Shinzo Abe. Un an plus tard, aucun casino n’a encore été officiellement admis. D’où le défi lancé par la famille Ho pour obtenir le droit d’ouvrir le premier établissement qui, conformément à la volonté des autorités nippones, sera un « resort » : un centre de loisirs mêlant tourisme et attractions diverses dont les tapis verts ne seront qu’un élément. Sans doute le plus rémunérateur et assurément le plus polémique.

Contexte

Après plusieurs années de débats politiques, la Diète japonaise dominée par la coalition conservatrice de Shinzo Abe a autorisé l’installation de casinos au Japon. Jusqu’à présent, l’activité restait interdite dans l’archipel. Si le jeu existe dans le pays, c’est via des formes détournées comme le pachinko, ou les paris sur les courses de hors-bords, de motos, de chevaux ou de keirin (du vélo sur piste).

Cette décision politique intervient alors que l’industrie du jeu est en plein développement en Asie. Tandis que la Chine – hors Macao – n’offre aucune ouverture malgré l’appétence d’une partie de la classe aisée émergente pour ce type de loisirs, d’autres États se sont engouffrés dans la brèche. Singapour et les Philippines ont ainsi permis à la création de « resorts », clairement orientés vers une clientèle étrangère (comprendre « chinoise », pour l’écrasante majorité).

Le Japon est en outre en pleine phase d’ascension dans le secteur du tourisme, avec quasiment 24 millions de visiteurs étrangers en 2016, un chiffre promis à grimper encore. Or ce tourisme en plein boom est très largement tiré par les visiteurs venus d’Asie pour des séjours courts dans l’archipel. La clientèle parfaite donc pour ce type de loisirs.

Mais le jeu reste un sujet sensible au Japon. L’opinion est méfiante et une partie même de la majorité au pouvoir ne voit guère d’un bon œil cette nouvelle liberté suspectée de favoriser la venue d’un tourisme de mauvaise qualité et de faire peser, pour des considérations purement mercantiles, le risque de problèmes sociaux liés au jeu.

Où s’implantera le premier casino nippon de Lawrence Ho ? La question est loin d’être une formalité face à l’hostilité de nombreux exécutifs locaux au Japon, mécontents de voir arriver un casino sur le sol de leur collectivité, et la crainte des problèmes qui iraient avec. Pour le tycoon de Macao en tout cas, le lieu idéal pour son premier établissement est tout trouvé : Osaka. La grande ville du Kansai, présentée volontiers comme plus « animée » que Tokyo la laborieuse, a les faveurs du jeune milliardaire de 40 ans. Mais pas seulement. Le maire d’Osaka et le gouverneur de la préfecture sont tous les deux issus du parti Osaka Ishin no Kai, la déclinaison locale (et originelle) du Nippon Ishin no Kai, le parti qui a secoué la vie politique japonaise en 2016 avant de s’effondrer, mais qui reste dominant dans le Kansai. La formation politique propose un mélange de libéralisme économique et de discours anti-fonctionnaire militariste mais anti-nucléaire ; elle est très favorable à l’accueil des casinos sur le territoire japonais. Les autorités locales souhaitent aménager un immense complexe de loisirs et de jeux d’argent sur Yumeshima, une île artificielle dans la baie d’Osaka qui sert pour l’instant de zone de retraitement des déchets de l’agglomération.
L’accueil positif, le fait qu’Osaka soit une ville prisée de nombreux Chinois, bien connectée au niveau aérien et le coût du foncier ont clairement joué dans l’esprit de Lawrence Ho. « Quand vous allez dans le Kansai, c’est vraiment plus amusant. Et nous sommes une entreprise qui nous concentrons justement sur l’amusement », expliquait au printemps 2017 à Bloomberg le dirigeant qui assume sa stratégie de se détourner de Tokyo. « Je ne suis pas sûr que Tokyo ait vraiment besoin d’un resort intégré. Tokyo est en soit une ville incroyable. C’est comme quand on me demande : « Pensez-vous qu’il faille un resort à New York ou Londres ? » La réponse est non. » Sans oublier un autre élément : le coût stratosphérique du foncier dans la capitale japonaise pour un projet de ce type, qui ne risque pas de se réduire à l’approche des jeux Olympiques de Tokyo en 2020. Il ne faudrait pas en effet que le niveau des investissements soit un frein au considérable marché que peut représenter le business des bandits manchots et des tapis verts dans l’archipel. La banque Mizuho a ainsi estimé à, potentiellement, 40 milliards de dollars le chiffre d’affaires annuel que peuvent générer les casinos dans le pays dans la perspective la plus « optimiste » : celle où le Japon accueille un nombre conséquent de « resorts ». D’autres estimations avancent plutôt le chiffre de 25 milliards de dollars (soit approximativement le niveau actuel de Macao).

Osaka, pari gagnant ?

Les géants américains, eux, sont aussi dans la course et lorgnent plutôt sur l’immense agglomération tokyoïte pour ouvrir un premier établissement, même si les plans sont encore flous. Vont-ils se positionner dans la capitale maintenant qu’ils ont eu l’assurance que Yuriko Koike, élue à la tête de l’agglomération en juillet (et qui a confirmé après la défaite aux législatives qu’elle allait se consacrer à sa gestion de l’agglomération), était favorable aux casinos ? Ou lorgnent-ils du côté d’un autre candidat, Yokohama, deuxième ville du Japon, et située dans l’agglomération tokyoïte ? Les Américains ont en tout cas décidé d’employer les grands moyens. Le géant MGM Resorts, basé à Las Vegas, à nommé à la tête de sa branche japonaise Jason Hyland, un ancien diplomate qui était jusqu’au mois d’août le numéro deux de l’ambassade des États-Unis au Japon. Quant à l’autre magnat des jeux, Sheldon Adelson, le dirigeant de Las Vegas Sands, il peut compter sur des soutiens de taille au sein du Parti Républicain dont il est un généreux donateur. Il a financé notamment, à hauteur de 20 millions de dollars, la campagne victorieuse de Donald Trump. Selon une information du Nihon Keizai Shimbun, le nouveau locataire de la Maison Blanche a d’ailleurs plaidé la cause des entreprises américaines devant Shinzo Abe lors de la rencontre des deux dirigeants en février dernier.
Les choses évoluent cependant lentement, et la perspective de voir un établissement pleinement opérationnel pour les JO de Tokyo paraît improbable. L’horizon 2023 ou 2024 semble le plus crédible. Reste à savoir si la tendance actuelle de partage du marché va devenir la réalité, avec le « groupe de Las Vegas » investissant dans la capitale tandis que la dynastie Ho de Macao, elle, aurait la main sur le Kansai. Ou à l’inverse, le Japon va-t-il devenir le terrain de jeu d’une guerre économique entre l’Amérique et la Chine sur fond de roulette et de machines à sous ? Les jeux sont loin d’être faits.
Par Damien Durand
A propos de l'auteur
Damien Durand
Journaliste, Damien Durand travaille principalement sur des questions économiques, sociales et politiques au Japon et dans le reste de l'Asie de l'Est. Après avoir été correspondant en France pour le quotidien japonais Mainichi Shimbun, il a collaboré depuis pour Le Figaro, Slate, Atlantico, Valeurs Actuelles et France-Soir. Il a également réalisé "A l'ombre du Soleil Levant", un documentaire sur les sans domicile fixe au Japon. Il a reçu le prix Robert Guillain Reporter au Japon en 2015. Pour le suivre sur Twitter : @DDurand17