Histoire
Hôtels mythiques d'Asie du Sud-Est

Hôtels mythiques d'Asie : le Majestic à Saïgon

Le Majestic Hotel à Saïgon (Hö-Chi-Minh-Ville) au Vietnam. (Crédits : GARDEL Bertrand / Hemis / via AFP)
Le Majestic Hotel à Saïgon (Hö-Chi-Minh-Ville) au Vietnam. (Crédits : GARDEL Bertrand / Hemis / via AFP)
Monuments incontournables ou palaces surannés, l’Asie du Sud-Est ne se comprend pas tout à fait sans ses hôtels mythiques. Témoins d’un pan d’histoire coloniale, de sa splendeur et de sa décadence, ils furent parfois un carrefour d’espions durant la guerre froide. Jacques Bekaert nous emmène aujourd’hui au Majestic à Saïgon.
« Désolé, mais Catherine Deneuve est dans votre chambre », me dit la jolie réceptionniste.
« Ma » chambre, la 504 de l’Hôtel Majestic à Hô-Chi-Minh-Ville, ex-Saïgon. La suite, avec un piano plus ou moins accordé, fait face à la rivière Saïgon. Un grand lit à baldaquin et une salle de bain immense, avec des robinets dorés où souvent il y avait de l’eau, plus rarement de l’eau chaude. C’était l’an de grâce 1992. Au-dessus du lit, galloppant sur le faut plafond de bois, des rats invisibles, affamés, couraient en tous sens.
« Catherine Deneuve est dans votre chambre, mais elle part demain », ajouta la réceptionniste. L’actrice venait d’achever le tournage d’Indochine, un rare et bel exemple de film d’aventure français, avec un fond d’histoire, celle bien réelle de la fin de la présence coloniale de la France au Vietnam.
C’est un homme d’affaire chinois, Hui Bon Hua, qui fît construire cet hôtel de style riviera française. Il comprenait trois étages et 44 chambres. En 1948, Mathieu Franchini, patron du Département du Tourisme d’Indochine, acheta le rez-de-chaussée et le premier étage, et loua les 44 chambres pour trente ans. En 1965, on ajouta trois étages supplémentaires, le tout dessiné par un architecte vietnamien, Ngo Viet Thu.
Apres la réunification, en 1975, l’hôtel fut rebaptisé Khac San Cuu Long, le nom du Delta du Sud, et devint propriété du gouvernement. Mais je n’ai jamais entendu personne, vietnamien ou non, parler d’autre chose que du Majestic, et « Cuu Long » fut abandonné.
L’hôtel, situé au numéro un, a vu le nom de la rue varier selon les époques. « Catinat » sous les Francais, « Tu Do (Liberté) » sous la République du Sud-Vietnam, et depuis 1975, « Dong Khoi (Soulèvement Populaire) », me dit un jour une commerçante de la rue en rigolant.
Qui était Catinat ? Un Maréchal de France à cheval sur les XVIIème et XVIIIème siècles. Plus tard, on donna ce nom à un navire de guerre qui au milieu du XIXème siècle participa à la mainmise française sur le Vietnam. Voila en trois noms de rue un résumé rapide de l’histoire du pays depuis l’époque coloniale.
Ce séjour-là, après Catherine Deneuve, vint Tiana Alexandra, ou Thi Thanh Nga, une Américaine d’origine vietnamienne. Tiana était l’épouse de Stirling Siliphant, auteur du scenario de plusieurs films importants, dont In the Heat of the Night et Tower Inferno (La Tour Infernale). Tiana me demanda si elle pouvait venir dans la 504 pour filmer un épisode du film qu’elle consacrait à son retour au Vietnam. « Bien sûr, lui répondis-je, mais a condition de pouvoir assister au tournage. Je puis même vous donner un coup de main, car j’ai participé à de nombreux tournages d’émissions télévisées en Belgique et à l’étranger. »
Sur le grand lit, elle invita trois jeunes Vietnamiennes, toutes fort jolies, actrices de théâtre ou de cinéma. Elle leur avait demandé de se mettre en petite tenue, elle-même vêtue d’un court baby doll. Tiana leur montra un numéro de Playboy, amené de Californie. Les jeunes femmes, très timides dans ce Vietnam encore fort pudique – au moins en apparence -, exigèrent qu’aucun homme, à part l’équipe de tournage ne soit présent. Je servis donc d’éclairagiste. Brusquement, un homme, après avoir écarté les gardes du corps postés devant la porte, surgit furieux dans la chambre. C’était le mari d’une des actrices. Fin du tournage.
Quand un de mes amis vietnamiens, ancien du Vietcong, et membre des services de sécurité de Hanoï, venait me chercher dans ma chambre, il m’expliquait toujours à haute et forte voix que tout allait de mieux en mieux dans le pays. Puis, une fois dans la rue, il me donnait une version plus juste des problèmes, notamment des résistances face à la politique d’ouverture, de Doi Moi, décidée à la fin du 6ème Congrès du PC vietnamien fin 1986. « Tu comprends, il y a des micros dans toutes les chambres du dernier étage. C’est pourquoi on y loge toujours des étrangers, journalistes ou visiteurs importants. »
Mais plus tard, un diplomate hongrois en poste à Phnom Penh me confia : « C’est nous qui avons installé ces micros, et ils n’étaient déjà pas de très bonne qualité. Avec le genre de maintenance des Vietnamiens, ça m’étonnerait qu’ils fonctionnent encore… »
Le Majestic fut transformé en hotel de luxe, avec beaucoup de marbre, et le piano disparut de la 504. J’y logeais encore, mais avec une certaine nostalgie. Aujourd’hui propriété de Saigon Tourist, on y annonce la construction de deux tours, et il y aura un jour 538 chambres, dont 353 dans l’hôtel lui-même.
Il est loin le temps où j’allais le soir sur la terrasse pour fumer à l’aise un Cohiba ou un Hoyo de Monterrey, cadeau de mon ami l’ambassadeur de Cuba au Cambodge. J’y dégustais un cognac, à défaut d’un Havana Club de 7 ans.
A propos de l'auteur
Jacques Bekaert
Jacques Bekaert est basé en Thaïlande depuis 35 ans. Il est né le 11 mai 1940 à Bruges (Belgique), où sa mère fuyait l’invasion nazie. Comme journaliste, il a collaboré au Quotidien de Paris (1974-1978), et une fois en Asie, au Monde, au Far Eastern Service de la BBC, au Jane Defense Journal. Il a écrit de 1980 a 1992 pour le Bangkok Post un article hebdomadaire sur le Cambodge et le Vietnam. Comme diplomate, il a servi au Cambodge et en Thaïlande. Ses travaux photographiques ont été exposés à New York, Hanoi, Phnom Penh, Bruxelles et à Bangkok où il réside. Compositeur, il a aussi pendant longtemps écrit pour le Bangkok Post une chronique hebdomadaire sur le vin, d'abord sous son nom, ensuite sous le nom de Château d'O. Il est l'auteur du roman "Le Vieux Marx", paru chez l'Harmattan en 2015, et d'un receuil de nouvelles, "Lieux de Passage", paru chez Edilivre en 2018.