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Tout ce que vous devez savoir sur Xi Jinping

Le président chinois Xi Jinping prend la parole au sommet des BRICS tenu à Xiamen (province du Fujian), en septembre 2017. (Crédit : FRED DUFOUR / POOL / AFP)
Le président chinois Xi Jinping prend la parole au sommet des BRICS tenu à Xiamen (province du Fujian), en septembre 2017. (Crédit : FRED DUFOUR / POOL / AFP)
Cinq ans après son accession à la tête de la République populaire de Chine, Xi Jinping continue de cultiver le mystère autour de sa personnalité. Lui que les médias et observateurs occidentaux espéraient en réformateur, du fait de son expérience américaine dans les années 1980, s’est finalement avéré plus avide de contrôle et de pouvoir que ses deux prédécesseurs. Cultivant l’ambiguïté sur sa filiation idéologique, de Mao Zedong à Deng Xiaoping, Xi Jinping souhaite certainement imprimer sa propre marque dans la trajectoire de la Chine. Il faut dire que sa présidence intervient à un moment charnière, où les résultats économiques de l’Empire du Milieu accusent le coup et où chancèle la légitimité du Parti communiste aux yeux de la population. Portrait en 10 points d’un leader bien décidé à s’accrocher au pouvoir central.
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Sommaire

1. Fils d’un révolutionnaire historique, c’est un « prince rouge »
2. Il a été « victime » de la Révolution culturelle
3. Il a consolidé sa base politique dans la province du Zhejiang
4. Juste avant de prendre le pouvoir, il a disparu pendant deux semaines
5. Leader incontesté, il n’est pas le plus puissant depuis Deng Xiaoping
6. Sa lutte anti-corruption puise dans un registre maoïste pour se débarrasser de ses adversaires…
7. …mais ce n’est pas le nouveau Mao
8. Il veut une Chine qui domine l’Asie, pas le monde
9. Il veut réformer les entreprises d’État
10. Il veut rester au pouvoir au-delà de son mandat

1. Fils d’un révolutionnaire historique, c’est un « prince rouge »

Xi Jinping est le fils d’un révolutionnaire historique, Xi Zhongxun. Membre du parti communiste dès l’âge de 15 ans, celui-ci participe à la guérilla communiste dans les années 1930, au cours de laquelle il noue des liens étroits avec Mao Zedong. Le futur « Grand Timonier » le sauve d’une purge au sein du parti en 1935, et Xi Zhongxun lui offre refuge la même année lors de la « Longue marche ». Consacré parmi la première génération des dirigeants de la République Populaire de Chine (RPC), proclamée par Mao en 1949, Xi Zhongxun devient chef de la propagande du PCC trois ans plus tard.
Son fils, Xi Jinping, naît en 1953. Il passe les premières années de sa vie à Zhongnanhai, le centre du pouvoir communiste à Pékin. C’est une enceinte isolée, à côté de la Cité interdite, où les cadres du Parti et leurs familles ont pris leur quartier. Il vit confortablement et étudie au « Collège du 1er août », « le berceau des dirigeants ». Xi Jinping est donc rouge : il fait partie de ceux qui « pensaient posséder un droit naturel à diriger », souligne Yang Guobin, sociologue à l’université de Pennsylvanie.
Car il y a bien une idée d’hérédité du pouvoir chez les fils des membres de la première génération de dirigeants du PCC. Xi Jinping et ses semblables sont ainsi appelés les « princes rouges ». Mais en ordonnant aux gardes rouges de se rebeller contre les élites dans les années 1960, et en s’attaquant à leurs parents et aux « lignées de hauts cadres » (高干血统 – gaogan xuetong), Mao prive les princes de leur « droit naturel à diriger ». C’est pourquoi le traumatisme de la Révolution culturelle a créé un esprit revanchard chez certains d’entre eux, soucieux d’accéder au sommet du pouvoir, dont ils s’estiment avoir été écartés.
Xi Jinping n’est donc pas resté longtemps dans sa bulle dorée. Son père est certes promu vice-premier ministre de Zhou Enlai en 1959, mais il est visé par une purge au sein du parti en 1962 pour sa proximité avec Peng Dehuai, ministre de la Défense déchu pour avoir dénoncé le Grand Bond en avant. Forcé de faire son autocritique, Xi Zhongxun est d’abord envoyé dans une usine, puis emprisonné et battu à Pékin. De son côté, Xi Jinping est envoyé à la campagne pour être « rééduqué ».
Xi père est finalement réhabilité en décembre 1978 et s’attèle à la libéralisation de l’économie au niveau provincial (dans le Guangdong) comme au niveau national. Un pragmatisme économique qui fait écho aux politiques d’ouverture menées par Xi Jinping dans les villes de Xiamen et Fuzhou, lorsqu’il est promu au niveau régional dans la province du Fujian de 1985 à 2002 – année où décède son père.

2. Il a été « victime » de la Révolution culturelle

Quand la Révolution culturelle est lancée en 1966, Xi Jinping a 13 ans. S’il parle volontiers des sept années qu’il a passées à la campagne à partir de 1968, les deux années précédentes restent imprécises. Dans un premier temps, l’école du 1er août est fermée par les maoïstes radicaux, et Zhongnanhai est pris d’assaut par les gardes rouges à qui Mao a ordonné de « purifier » le pays des « représentants de la bourgeoisie qui se sont faufilés au sein du Parti, du gouvernement, de l’armée et des différentes sphères de la culture ». La mère de Xi Jinping et ses 7 enfants se réfugient dans l’école centrale du Parti.
Pendant ces deux années jusque fin 1968, Xi est une double cible. En tant que fils de cadres du parti, d’une part, et non-membre d’une faction paramilitaire de gardes rouges, d’autre part. Il est pris à parti par ses camarades dont les parents n’ont pas été purgés, doit dénoncer son père publiquement et subir des séquestrations répétées par les gardes rouges. Une de ses sœurs se serait d’ailleurs suicidée pour échapper à la torture de ceux-ci.
Mais lui ne se retourne ni contre le Parti, ni contre Mao. Dans une interview en 2000, Xi se défend également d’avoir été une victime consentante : « J’avais toujours été borné et je ne pouvais pas me résoudre à être harcelé. » Certains gardes rouges pensant qu’il est un leader de l’opposition, Xi Jinping est finalement jeté dans un centre de détention pour enfants de cadres purgés à la fin de l’année 1968. C’est alors que Mao, soucieux de mettre au pas les gardes rouges dont les guerres de factions sèment le chaos dans tout le pays, envoie les jeunes à la campagne pour se faire « rééduquer ».
Xi est envoyé dans la province du Shaanxi, le fief de son père, où la famille a conservé des amis. Il passe sept ans dans le village de Liangjiahe et noue des liens très forts avec ses habitants. Il devient ainsi membre de la Ligue des jeunes communistes chinois en 1971 et est admis au sein du PCC trois ans plus tard, après de multiples tentatives avortées à cause de sa situation familiale. Il devient alors responsable de la production du village, où il dirige les travailleurs. Mais il n’oublie pas sa passion d’enfance pour la poésie classique et rêve encore d’intégrer l’université.
En 1975, il est admis à la prestigieuse université de Qinghua à Pékin, en ingénierie chimique. Il passe la plupart de son temps à étudier les pensées de Mao, Marx et Lénine et à exécuter des travaux de fermier. Diplômé en 1979, c’est durant cette période que Xi commence sa réelle ascension dans le parti qui le mènera jusqu’à l’échelle nationale.

3. Il a consolidé sa base politique dans la province du Zhejiang

Devenu secrétaire de Geng Biao – ancien second de son père devenu vice-premier ministre et chef de la Commission militaire centrale – au sortir de l’université, Xi Jinping démissionne en 1982 et choisit de quitter Pékin. D’après des propos rapportés par le New Yorker, Xi aurait alors estimé que le pouvoir provincial constituait « le seul tremplin vers le pouvoir central », à l’heure où les révolutionnaires vieillissent et où la RPC va bientôt avoir besoin de nouveaux dirigeants…
*Grande alliée de Xi à l’époque, elle sera nommée secrétaire de province en 1977. Elle reviendra plus tard à Zhengding, après sa désillusion politique. A sa mort en 1994, Xi, alors secrétaire de Fuzhou, lui rendra hommage plusieurs fois.
Il devient d’abord secrétaire-adjoint du comté de Zhengding (正定县) dans le Hebei, aux côtés notamment de Lü Yulan (吕玉兰, née en 1940)* et sous la direction de Feng Guoqiang 冯国强, un ancien de la révolution et un député de la province du Hebei. Mais ne parvenant pas à dégager la moindre piste d’évolution, Xi sera transféré au comité permanent de la ville de Xiamen. Il a alors 32 ans. Xi, encore sous la tutelle de Jiang Zemin, part dans la province du Fujian où il monte les échelons du parti depuis 1985 jusqu’en 2000, où il devient gouverneur de la province. Puis, il sera transféré dans le Zhejiang où il occupe les postes de gouverneur puis de secrétaire général du PC provincial de 2002 à 2007. Il passera également, de mars à octobre 2007, soit quelques mois avant le 17ème Congrès, devant Han Zheng (alors secrétaire intérimaire) dans la municipalité de Shanghai. Un changement qui lui permet de consolider son réseau, de se créer un « bandi » (班底) important pour la suite des événements.
C’est alors qu’il débute son ascension nationale, nommé au Comité central en 2002 (16ème Congrès) et au comité permanent du Politburo en 2007 (17e Congrès). Devenu président de la RPC et secrétaire général du PCC en 2012, il restera fidèle à ses collaborateurs provinciaux qu’il positionnera peu à peu entre 2007 et 2012 : c’est la monté de la nouvelle « armée en amont du fleuve » (新之江军 – xinzhijun : Fujian, Jiangsu et Zhejiang), la « clique du Zhejiang ». Quatre ans après son accession à la tête de l’État et du Parti, Xi continue de porter l’ascension de ses alliés, au niveau provincial notamment.
Conséquence : depuis la fin de l’année 2016, Xi contrôle de manière effective plus de la moitié de la scène politique provinciale chinoise. Il s’est également lancé à l’assaut de l’État central. 72% des organes principaux (ministères, Banque centrale et commissions) ont changé de direction depuis le début de la présidence de Xi, annexant peu à peu les alliés des anciens présidents. Une pratique politique qui n’est pas nouvelle : déjà, Jiang Zemin avait porté au pouvoir la « clique de Shanghai » ainsi que la célèbre « bande du Jiangsu ».

4. Juste avant de prendre le pouvoir, il a disparu pendant deux semaines

Début septembre 2012, deux mois avant d’être élu Secrétaire général du Parti communiste, Xi Jinping – alors vice-président – se volatilise pendant 14 jours. Ses rendez-vous avec des leaders étrangers – Hillary Clinton, Lee Hsien Loong et une délégation russe – sont annulés. Cette disparition, qui n’a bénéficié d’aucune explication officielle, n’est pas dans l’habitude des futurs dirigeants chinois. Elle déclenche alors de vives interrogations dans la presse internationale, qui ne manque pas de pointer du doigt l’opacité du parti unique et son manque de stabilité. Il faut dire que l’affaire se greffe sur la récente chute de Bo Xilai, ancien secrétaire général du Parti à Chongqing et membre du politburo tombé pour corruption.
C’est seulement le 15 septembre que Xi réapparaît lors de la visite officielle d’une université. Son retour est divulgué par l’agence de presse officielle Xinhua, qui publie une photo et une brève dépêche en anglais, montrant le vice-président en vie et en bonne santé. Le choix de la langue n’est pas anodin : selon le Telegraph, les Chinois jugent la disparation peu importante. Ainsi la dépêche s’adressait-elle d’avantage à la communauté internationale.
Deux mois plus tard, à l’aube du congrès, le Washington Post recueille le témoignage de Mark Kitto. D’après ce journaliste basé depuis longtemps en Chine et affirmant disposer de contacts ayant accès aux plus hautes sphères du Parti, Xi se serait pris une chaise dans le dos lors d’une réunion officieuse entre « princes rouges ». D’anciennes rivalités auraient refait surface et la réunion aurait dégénéré. Même si cette hypothèse est potentiellement crédible, la source est unique et anonyme. Selon d’autres théories, le futur président aurait rencontré Hu Jintao pour s’expliquer de certaines déclarations publiques, ou encore qu’il faisait profil bas (comme le suggérait le désormais « déchu » professur Huang Jing. La lumière sur cet épisode reste encore à faire

5. Leader incontesté, il n’est pourtant pas le plus puissant depuis Deng Xiaoping

C’est indéniable : Xi Jinping est le premier leader de l’ère post-Mao à avoir récolté les trois titres suprêmes chinois en seulement quelques mois. Secrétaire général du Parti et président de la Commission militaire centrale le 15 novembre 2012 (18e Congrès), il devient président de la République le 14 mars 2013. Ce qui a fait de lui le dirigeant incontestable et absolu de la Chine et du Parti dès le début de son mandat, grâce au retrait de Hu Jintao qui tentait de suivre les directives de Deng. En comparaison, Hu avait certes été nommé Secrétaire général du Parti et président de la République entre fin 2012 et début 2013, mais il avait dû attendre deux ans et demi avant de devenir président de la Commission militaire centrale. En cause : des luttes de pouvoir au sein du parti, encore majoritairement sous la coupe de l’ancien président Jiang Zemin qui voulait garder le contrôle de l’armée…
Mais contrairement à ce que se lit couramment dans la presse internationale, Xi Jinping n’est pas le leader le plus puissant depuis Mao. Les chiffres penchent vers Jiang Zemin et ce, sans équivoque. Xi vient tout juste de terminer sa consolidation alors que le pouvoir de Jiang s’étend de 1987 à 2015-2017. Il a même réussi à court-circuiter l’entièreté de la période Hu-Wen (2003 – 2013). Faits que Xi n’a pas encore accomplis. Au fond, la Chine vit une transition du pouvoir de Jiang Zemin à Xi Jinping dans laquelle Jiang demeure, homme pour homme, encore le leader le plus puissant après Mao et Deng. Il faudra mesurer l’influence de Xi après son départ pour savoir s’il surpasse l’ancien président. Fin 2016, Xi Jinping a officiellement reçu le titre de « noyau dur » du Parti. Mais il ne faut rien exagérer : il s’agit plus d’une étiquette que d’un statut d’exception. Dans les faits, ce langage est utilisé dans la littérature du Parti depuis les années 1990 et l’on peut retrouver cette appellation dans les ouvrages taïwanais et hongkongais qui traitent à l’époque de Deng, de Jiang Zemin ou encore de l’équipe Hu-Wen.
*Certaines sources disent que ces grandes figures tuanpai ne sont même pas en liste pour être représentant lors du 19e Congrès.
C’est ainsi que Xi Jinping n’a pas hésité à placer sa garde rapprochée aux postes importants, d’une part, et à marginaliser les partisans de ses rivaux, comme son Premier ministre Li Keqiang (affilié à Hu Jintao), d’autre part. Li été « mis sur le banc de touche » par Xi et n’a plus d’autorité sur les politiques économiques. Dans la même veine, le numéro un chinois a bien tenté de se débarrasser de l’influence de Hu Jintao, par le biais de l’affaire Ling Jihua et les récents « échecs »* de Qin Yizhi, premier secrétaire de la Ligue des Jeunesses communistes, et de Zhou Qiang, ex-premier secrétaire de la Ligue et actuel procureur de la Cour suprême, qui demeurent à l’arrière-plan. Mais la tentative n’a pas entièrement réussi.
Par ailleurs, pour étendre son propre pouvoir, Xi n’a pas hésité à créer plusieurs commissions dont il a pris la tête – comme le Conseil de sécurité nationale en novembre 2013. Mais s’il a dû agir ainsi, particulièrement en matière de sécurité, c’est en raison de l’influence encore palpable des hommes de Zhou Yongkang, l’ancien tsar de la Sécurité publique. Cette nouvelle commission permet de contourner les hommes de Zhou et renforce les prérogatives du président en lui laissant la voie libre pour s’occuper des crises internationales et nationales. Cette commission perdurera-t-elle après 2017, lorsque la sécurité nationale, publique et la défense seront effectivement contrôlées par Xi ? Cela reste à voir.
Enfin, Xi se distingue de Jiang et de Hu car il a su s’assurer le contrôle de l’armée. En 2015, le président chinois a fait monter en grade plusieurs de ses alliés de la « clique de Nanjing », notamment Wang Ning, commandant des forces de police armées, et Song Puxuan, commandant des forces du Nord. D’autres noms, comme ceux de Miao Hua, commissaire politique pour les forces navales, et bien entendu Li Zuocheng, commandant des forces terrestres unifiées, circulent également dans les hautes sphères de la commission militaire centrale (CMC). Tous sont des alliés de Xi. Ainsi, les membres de la CMC qui devront se retirer cette année seront remplacés par des hommes de Xi, lui assurant ainsi la mainmise sur le système militaire.

6. Sa lutte anti-corruption puise dans un registre maoïste pour se débarrasser de ses adversaires…

La vaste campagne anti-corruption lancée par Xi Jinping dès son arrivée au pouvoir sert un double objectif. Le premier – et c’est l’ambition affichée -, s’attaquer aux racines de ce qui représente une menace pour la légitimité du parti. En 2013, le président chinois a en effet déclaré que l’épanouissement d’une corruption endémique à tous les niveaux risquait de « construire un mur entre le Parti et le peuple« . La lutte contre ce fléau contribue ainsi à la popularité de Xi au sein de la population. Problème, la lutte anti-corruption a également créé beaucoup d’amertume dans son sillage.
C’est que le deuxième objectif de cette opération « mains propres » est bien différent. Cette « lutte » permet à Xi d’éliminer ses adversaires dans ce que le sinologue Anthony Saich, professeur à Harvard, qualifie de « plus ambitieuse campagne anti-corruption depuis l’ère Mao au moins ». Il ne s’agit plus de débusquer sporadiquement quelques cadres corrompus, mais de réprimer ces pratiques à tous les niveaux – ou plutôt, d’identifier les éléments les plus rétifs à l’adoption d’ambitieuses réformes économiques, judiciaires et militaires en les mettant au placard. Dans le même temps, cette campagne engendre un bon nombre de conséquences inattendues, dont une baisse de motivation chez les cadres qui ont survécu à la purge, et une baisse d’intérêt pour les futurs cadres à se joindre à une vie politique chinoise qui n’offre plus les mêmes avantages et privilèges qu’auparavant.
Autre caractéristique : la purge qui secoue les rangs du Parti et de L’État chinois comporte une inspiration maoïste. Et ce jusque dans les modalités de la lutte : en juin 2013, le Politburo lance une campagne d’éducation dite de « Ligne de masse » pour une durée d’un an. Le but : rendre les membres du Parti « plus proches du peuple ». Cette pratique, initiée par Mao, consiste à organiser des « conférences », des séances de critiques et de « réflexion » pour « éveiller les membres du Parti aux aspirations populaires ». Mais dans la Chine du XXIe siècle s’immisce un élément de taille : les retransmissions télévisées. Au cours de celles-ci, les dirigeants doivent réaffirmer publiquement leur « intention originelle » : servir le peuple et jurer fidélité à Xi, le leader suprême.
Pour autant, tous les membres du PCC condamnés à la prison ont été décrétés coupables sur présentation de preuves. Xi Jinping n’a pas pu se permettre d’emprisonner ses rivaux sur des considérations purement politiques. C’est pourquoi on ne peut pas totalement assimiler l’actuelle campagne anti-corruption à une purge brutale, mais plutôt à l’utilisation du droit en tant qu’outil de gouvernance (依法治国).

7. …mais ce n’est pas le nouveau Mao

Certes, Xi Jinping est un leader extrêmement puissant qui remet au goût du jour certaines méthodes maoïstes. Mais il n’a pas la même envergure, ni la même ambition totalitaire que Mao. D’autant plus que nombre d’obstacles se dresseraient sur son chemin s’il nourrissait de tels projets.
Au sein de l’appareil du PCC, d’abord. Encore trois des sept membres du Comité permanent du Politburo sont des alliés de l’ancien président Jiang Zemin. L’ancien chef de la sécurité Zhou Yongkang n’a pu être arrêté pour corruption qu’après l’accord de Jiang. A noter que pour l’ancien président, c’était rendre la monnaie de sa pièce à Zhou, qui l’avait amené avec Zeng Qinghong, à abandonner son dernier titre de chef des armées afin de laisser toutes les rênes politiques à Hu Jintao.
Du fait de la société chinoise, ensuite. Car la Chine n’est plus le même pays qu’il y a cinquante ans. Après des décennies d’ouverture sur le monde et de croissance économique, l’autoritarisme et le culte de la personnalité ne peuvent plus être acceptés comme au temps de Mao. L’effacement de l’identité personnelle au profit des « masses » n’est plus possible ; la société chinoise est de plus en plus individualiste.
Du fait de l’idéologie personnelle de Xi, enfin. Afin de contrebalancer le ralentissement économique chinois, le président a certes mobilisé l’idéologie – qui avait cédé la place au pragmatisme depuis Deng Xiaoping – mais dans une dimension ni fondamentalement marxiste, ni maoïste. De fait, Xi Jinping met le curseur sur le nationalisme. Et ce « renouveau de la nation chinoise » souhaité par l’actuel chef de l’État puise dans la gloire passée de l’Empire du Milieu, là où Mao considérait l’ancienne société chinoise comme « méprisable ».

8. Il veut une Chine qui domine l’Asie, pas le monde

Certes, la Chine en a fini avec la politique étrangère du « profil bas », initiée sous Deng Xiaoping. Xi Jinping veut désormais faire de son pays une puissance majeure sur la scène internationale. Investissements massifs en Europe et en Afrique, projet d’une « Nouvelle Route de la Soie », modernisation rapide de l’Armée populaire de Libération… Tout cela n’est pas sans éveiller la crainte de certains pays asiatiques et des puissances occidentales.
Mais les ambitions chinoises sont limitées. Pas de prétention à devenir le nouveau « gendarme du monde ». La stratégie de Xi Jinping poursuit avant tout des objectifs économiques, et non politiques. De fait, les efforts du président chinois se concentrent essentiellement en Asie.
Xi Jinping n’hésite pas à mener une politique étrangère agressive à ses frontières, notamment en mer de Chine du Sud. Pékin revendique sa souveraineté sur la quasi-totalité de cette étendue maritime bordée par neuf pays. Pour ce faire, la Chine construit notamment des îles artificielles pour y poster des radars ou des relais militaires en dehors de sa zone économique exclusive. Il poursuit ainsi la « stratégie du collier de perle », tissant un réseau d’alliances militaires et commerciales pour s’ouvrir l’accès à plusieurs ports régionaux.

9. Il veut réformer les entreprises d’État

En novembre 2013, Xi Jinping et son premier ministre Li Keqiang révèlent un plan de larges réformes économiques pour 2020, date à laquelle le marché devra jouer « un rôle décisif » dans l’économie chinoise. Objectif : réduire le rôle de l’Etat, notamment en rendant les entreprises publiques plus compétitives et moins dépendantes financièrement – ce qui doit mener à un système financier plus sain et transparent.
Cf. Yang Dali, Remaking the Chinese, Leviathan, 2004.
C’est la première fois depuis Deng qu’un président chinois se charge personnellement de la politique économique chinoise. Mais celle-ci est tiraillée entre le fonctionnement du Parti et la loi du marché : c’est le « dilemme de Xi ». Réforme sensible, mais pressante, car la montée en puissance du secteur privé a transformé certaines entreprises publiques en « entreprises-zombies » qui écrasent l’État avec le poids de créances douteuses, responsables en grande partie de la dette chinoise.*
Pour autant, ces entreprises assurent une forme de contrôle politique de l’économie pour le Parti. Aux yeux de Xi, elles contribuent à la sacro-sainte « stabilité politique et sociale » de leur province d’implantation. En particulier les régions du centre et du Nord-est, qui sont moins privilégiées et dont la population locale ne dépend que d’un seul secteur d’activité.
Selon de nombreux économistes, une initiative prometteuse consisterait à partager les parts des entreprises publiques entre l’Etat et des actionnaires privés. Car ces derniers seraient plus exigeants sur la rentabilité et donc la compétitivité des entreprises d’Etat. Si cela ne pose pas de problème pour les petites entreprises locales, le gouvernement central est encore réticent à vendre la majorité des parts des grandes firmes nationales, qui lui permettent de conserver la mainmise sur des secteurs stratégiques comme l’énergie. Cela conduirait en outre à des vagues de licenciements néfastes pour l’image du PCC, comme ce fut le cas à plusieurs reprises dans les années 1990 avant l’entrée de la Chine dans l’OMC. D’autant plus qu’en l’absence de généreuses subventions étatiques, ces « entreprises-zombies » pourraient définitivement péricliter et donc ne plus attirer les investisseurs privés. Le serpent se mord la queue.
A la veille du 19ème congrès prévu pour le 18 octobre 2017, c’est donc l’heure du bilan pour Xi Jinping. Si quelques timides réformes ont été menées, la privatisation, même partielle, des entreprises d’Etat reste le point de blocage majeur de l’économie chinoise. A l’évidence, Xi manque d’idées nouvelles et reprend simplement, mais de façon malhabile, la politique des réformes des années 1990 menée par Zhu Rongji et ensuite par Wen Jiabao. Les problèmes demeurent sensiblement les mêmes (rôle de l’État, compétitivité, privatisation, etc.), mais les joueurs compétents se sont retirés ou ont été remplacés par Xi au profit d’amis politiques. Inquiétant pour la suite…
Rapporté aux propos du président en 2013, qui voulait réformer le système financier et désignait la réforme des entreprises d’Etat comme une priorité (discours largement inspiré des idées du gouverneur de la banque Centrale Zhou Xiaochuan), le bilan économique de ces cinq premières années s’avère décevant. Pour certains experts néanmoins, le deuxième mandat de Xi pourrait bien être celui de l’économie, après cinq ans consacrés à la politique.

10. Il veut rester au pouvoir plus de 10 ans

En décembre 2015, Xi Jinping a reçu le titre additionnel de « noyau générationnel » ou « noyau dur » du Parti – un titre qui consolide le statut déjà présenté en 2007. C’est aussi l’assurance que tous les membres du PCC sont « unis autour du Comité central avec le camarade Xi Jinping comme noyau ». De plus, lors du 19ème Congrès du mois d’octobre, Xi pourrait bien ajouter son nom et son idéologie dans le panthéon chinois aux côtés des grands leaders comme Mao et Deng, en modifiant la Constitution. Cela rendrait la personne de Xi immortelle. Reste à voir si le credo du « Rêve Chinois » saura vraiment faire rêver le Parti.
Car la Constitution chinoise, dont la dernière version provient des réformes de Deng Xiaoping dans les années 1980, dispose que le président de la RPC ne peut pas occuper ce poste plus de 10 ans. Une règle suivie par Jiang Zemin et Hu Jintao. Mais la charte du PCC ne porte aucune mention de durée limite pour le Chef de la commission militaire centrale. Ainsi, même s’il n’était plus président en 2022, Xi Jinping pourrait conserver ce poste et diriger le pays dans l’ombre – comme ce fut le cas de Deng Xiaoping. Car en gardant le contrôle sur l’armée, il conserverait ainsi celui de l’appareil d’Etat et du pays.
De plus, Xi Jinping a amassé tellement de pouvoir qu’il semble peu soucieux du respect des lois informelles du Parti, comme celles sur la succession. Car les successeurs du président de la RPC sont censés être désignés par son propre prédécesseur. Or Xi a justement écarté Sun Zhengcai, successeur de Wen Jiabao. Le futur de Hu Chunhua, protégé de Hu Jintao, demeure également incertain pour l’instant. Une première étape pour assurer son influence à l’issue du 20ème Congrès. L’inquiétude réside encore sur les modalités de celle-ci : va-t-il rester en place par un coup de force inédit, ou diriger le pays en tirant les ficelles via les officiels qu’il aura nommés au cours de ses mandats ? Si l’on considère le nombre d’alliés que Xi est à même de mobiliser, son influence sur le 20ème et même le 21ème Congrès est déjà presque assuré. Ce faisant, il pourrait bien tenter d’imiter Jiang Zemin en court-circuitant la présidence d’un successeur jugé indésirable.
Par Juliette Parjadis, avec la collaboration d’Alex Payette

Chronologie

1953 : naissance de Xi Jinping.
1962 : Son père, Xi Zhongxun, révolutionnaire historique et vice-premier ministre, est touché par une purge au sein de parti.
1966 : début de la Révolution Culturelle. Xi Jinping a 13 ans.
Fin 1968 : Xi Jinping est incarcéré dans un centre de détention pour enfants dont les pères ont été purgés.
Décembre 1968 : Mao appelle les jeunes à aller être « rééduqués » à la campagne. Xi Jinping part pour le Hebei.
1971 : Xi Jinping rentre dans la Ligue des jeunes communistes.
1974 : Xi Jinping intègre le PCC.
1975 : Xi Jinping est accepté à l’université de Tsinghua.
1978 : Xi Zhongxun est réhabilité.
1979 : Xi Jinping est diplômé en ingénierie-chimique.
1979-1982 : Xi Jinping travaille aux côtés de Geng Biao, chef de la commission militaire centrale.
1982-1985 : Xi Jinping s’ancre dans le Hebei.
1985-2002 : Xi Jinping s’ancre dans le Fujian.
2002 : mort de Xi Zhongxun.
2002-2007 : Xi Jinping s’ancre dans le Zhejiang.
2007 : Xi Jinping devient Secrétaire général du PC de la province de Shanghai.
2007 : Xi Jinping rentre au Comité permanent du Politburo.
Septembre 2012 : Xi Jinping disparaît pendant 14 jours.
15 novembre 2012 : Xi Jinping est élu secrétaire général du parti et chef de la Commission militaire centrale.
25 décembre 2012 : Xi Jinping dévoile son plan de campagne anti-corruption.
Décembre 2012 : Xi Jinping lance son « rêve chinois ».
14 mars 2013 : Xi Jinping est élu président de la RPC.
Juin 2013 : lancée de la campagne des « Lignes de masse ».
2013 : Xi Jinping lance la « nouvelle route de la soie ».
Novembre 2013 : Xi Jinping annonce son plan économique pour 2020.
Décembre 2015 : Xi Jinping acquiert le statut de « commandement suprême ».

A propos de l'auteur
Juliette Parjadis
Étudiante en classe préparatoire littéraire, Juliette Parjadis est passionnée par la culture chinoise depuis toujours. Elle a habité en Chine durant son enfance et étudie le mandarin depuis 8 ans.