Société
Entretien

Marie Holzman : "La disparition de Pierre Bergé, une perte immense pour les défenseurs de la démocratie en Chine"

Le président d'Yves Saint-Laurent Pierre Bergé, participe au premier anniversaire de la Maison Chinoise de la Démocratie, le 12 juillet 1990 à Paris. (Crédits : AFP PHOTO / PIERRE GUILLAUD)
Voilà encore un homme qui aura vécu plusieurs vies. Difficile en effet de résumer le parcours de Pierre Bergé en quelques lignes. Né le 14 novembre 1930 d’une mère institutrice et d’un père fonctionnaire des finances, l’ancien compagnon d’Yves Saint-Laurent est mort ce vendredi 8 septembre 2017 des suites d’une longue maladie. Il laisse une biographie pour le moins fournie. On connaissait le courtier en livre devenu homme d’affaire, l’amoureux des arts et des artistes, le directeur de maison de couture, le patron de presse, le militant de la lutte contre le sida et l’homme de gauche, fidèle compagnon de l’ancien président François Mitterrand… On connaît moins en revanche le Pierre Bergé engagé aux côté des démocrates chinois. Entretien avec la sinologue Marie Holzman, amie de longue date du mécène.
Comment réagissez-vous à cette disparition ?
Marie Holzman : Avec beaucoup de tristesse. Vous ne pouvez pas imaginer la perte que cela représente pour toutes celles et ceux qui défendent les droits en Chine. Pierre Bergé a été bouleversé par le massacre de la place Tiananmen le 4 juin 1989 et, dès cet instant, il a décidé de s’engager aux côtés des dissidents chinois qui viendraient demander asile à Paris ou qui continueraient à se battre en Chine contre un régime qui n’a pas hésité à envoyer les tanks contre les étudiants et des militants pacifiques désarmés.
« Pierre Bergé, comme François Mitterrand, était convaincu que le régime chinois ne survivrait pas plus de deux ou trois ans après le massacre de Tiananmen. »
Comment s’est traduit cet engagement ?
Dès 1989, il a donné un local qui se trouvait dans la rue de Tournon, non loin du Sénat et du Jardin du Luxembourg à Paris. C’était une petite boutique avec un sous-sol, pour créer ce qu’il a appelé la « maison chinoise de la démocratie ». Il a n’a pas réclamé le moindre loyer, la moindre charge pour ce local pendant dix ans. Il y a eu une grande vague migratoire au cours de l’été 1989 où nous avons vu débarquer à Paris des étudiants, des grands intellectuels, des opposants notoires, des figures de la résistance comme Cai Chongguo qui a résidé pendant longtemps en France et qui ont beaucoup fait pour la démocratie en Chine. A l’époque, on était partagé entre le choc face à la violence de la répression et un immense espoir. Tout le monde se disait, le régime chinois ne pourra pas survivre à un tel opprobre. Le monde entier avait condamné la Chine. Pierre Bergé comme François Mitterrand et beaucoup d’autres, tous étaient convaincus que le régime ne survivrait pas plus de deux ou trois ans après ce massacre. C’est donc un homme qui s’est engagé réellement, passionnément, d’une façon extraordinairement généreuse, présente, réfléchie, dans ce combat pour la démocratie en Chine.
Quels types de contacts entretenait-il avec les dissidents chinois ?
C’était plus une action à distance. Bien sûr, il s’est rendu à quelques événements importants comme par exemple la fondation de la Fédération pour la démocratie en Chine, mais en général, il préférait recevoir les gens dans son bureau de l’avenue Marceau, là où se trouve maintenant la fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent. Il préférait le contact direct et en quelque sorte intime avec certaines personnalités. Je me souviens m’être rendue à de nombreuses reprises dans son bureau avec des personnalités comme Wei Jingsheng, Wang Dan et d’autres.
La sinologue Marie Holzman.
La sinologue Marie Holzman. (Crédits : AFP/GAX ; source : RTS)
Il y a aussi eu cette polémique autour des bronzes chinois, les célèbres têtes de rat et de lapin qui faisaient partie des robinets d’une fontaine du Palais d’été à Pékin, pillé en 1860 par les troupes françaises et britanniques. Pierre Bergé en était devenu propriétaire et refusait de les rendre à la Chine…
Oui, il s’agissait de têtes du zodiac chinois. Pierre Bergé en possédait deux et le pouvoir chinois n’a pas hésité à lancer des campagnes de propagande contre lui, le traitant de colonialiste, de prédateur impérialiste et de voleur d’objets d’arts chinois. Parallèlement à cela, l’artiste Ai Weiwei s’était inspiré de ces deux têtes et en avait fait des statues qu’il avait présentées devant la fondation Rockefeller, sous forme de boutade. Pierre Bergé répétait lui à l’époque que bien entendu il restituerait gratuitement les deux pièces à la Chine, le jour ou le pays serait devenu une démocratie, que le Tibet serait libéré de la tutelle chinoise, etc. Le côté amusant de cette affaire c’est que les Taïwanais se sont précipités auprès de Pierre Bergé en affirmant : « C’est nous qui représentons la véritable Chine et nous allons vous les racheter ! » Je me souviens qu’on en avait parlé à l’époque, il disait que s’il le faisait, cela allait encore provoquer une révolution ou une guerre. Il avait beaucoup d’humour parfois, mais bon, il n’a pas accepté la proposition.
C’est un engagement qui coûte cher, car c’est un homme d’affaire et c’est rarissime qu’un homme d’affaire s’engage pour les droits de l’homme au sein de la deuxième économie mondiale.
Oui et cela a été un engagement sur la durée. Il a notamment parrainé et financé la collection « Moutons noirs » qui se battait contre la dictature, pas seulement en Chine d’ailleurs. Nous avions aussi un projet commun autour de Liu Xiaobo [le prix Nobel de la paix chinois décédé, NDLR] qu’il allait peut-être aider. C’est quelqu’un qui a tellement fait pour les malades du sida. Il a aussi très généreusement financé Reporter Sans Frontières, sans parler de la restauration de musées, de salles de spectacles à Londres, à New York, à Paris… C’est vraiment prodigieux ce que cet homme a pu réaliser dans sa vie. Alors évidemment aujourd’hui, il y a un grand vide. Pierre Bergé n’étant plus là, je ne sais plus du tout vers qui me tourner. Nous avons besoin de mécènes solides, généreux et qui ne se perdent pas en exigences bureaucratiques sans fin, sinon on n’arrive à rien ! Et je ne sais pas comment faire pour que l’image de Liu Xiaobo soit préservée. Pour que la pensée et l’action du prix Nobel de la paix ne disparaissent pas comme la poudre de ses cendres dans l’océan, et que plus personne ne pense à lui.
« A l’inverse de Pierre Cardin, Yves Saint Laurent et Pierre Bergé ont toujours refusé d’établir des boutiques en Chine. »
C’est aussi une page qui se tourne… Les têtes de rat et de lapin sont revenues discrètement en Chine, la diplomatie a changé vis-à-vis de Pékin et peu d’hommes d’affaires encore une fois osent dire non au marché chinois…
Oui et on peut dire que ce fut un sacré tour de passe, puisque c’est le milliardaire François Pinault qui a racheté les deux bronzes et qui les a offert à la Chine. Il faut dire qu’il y a eu aussi une longue rivalité entre Pierre Cardin et Yves Saint Laurent. On a vu le tournant que Pierre Cardin a pris, en délocalisant la fabrication de ses vêtements en Chine et en devenant un couturier de deuxième ordre. Alors qu’Yves Saint Laurent et Pierre Bergé ont toujours refusé d’établir des boutiques en Chine. Ils n’ont pas cédé au marché chinois, estimant que la place d’Yves Saint Laurent n’était pas dans une dictature. C’était à la fois du courage et une vision politique. En rachetant le journal le Monde au moment de la grande bataille entre la droite et la gauche, Pierre Bergé voulait soutenir les candidats de la gauche notamment face à Nicolas Sarkozy. C’est une très grande perte car on ne voit pas quel homme d’affaire pourrait avoir ce courage aujourd’hui. Même parmi les intellectuels, très peu se prononcent aujourd’hui en faveur de la démocratie en Chine. C’est devenu une forme de non sujet, au moment où la Chine est en train de connaître sa plus grande vague de répression et son plus grand retour en arrière en ce qui concerne les libertés de la société.
Propos recueillis par Stéphane Lagarde
A propos de l'auteur
Stéphane Lagarde
Stéphane Lagarde est rédacteur en chef adjoint d'Asialyst. Grand reporter au Desk Asie de Radio France International, ancien correspondant à Pékin et Séoul, tombé dans la potion nord-est asiatique il y a une vingtaine d’années.