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Chine : "Jiazazhi" ou le "faux magazine" devenu vrai diffuseur de la photographie chinoise

Extrait de du livre "Obsessed" de Sun Yanchu, éditions "Jiazazhi". (Crédit : Jiazazhi)
Extrait de du livre "Obsessed" de Sun Yanchu, éditions "Jiazazhi". (Crédit : Jiazazhi)
Après une expérience d’éditeur chez Outlook Magazine, mensuel « lifestyle » branché et occidentalisé, Yanyou, un trentenaire originaire du Zhejiang, a créé Jiazazhi, un « faux magazine » en ligne qui vite s’est mué en une véritable maison d’édition de livres de photographie. Aujourd’hui, Jiazazhi est un diffuseur actif de la création photographique chinoise, et ses livres en séries limitées s’arrachent auprès des connaisseurs. Rencontre avec son fondateur et aperçu de ses publications.
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Du digital au papier

Yanyou est né en 1983, il fait donc partie de ces « balinghou » (né dans les années 1980) qui ont grandi avec Internet et l’invasion digitale. Après des études de chinois classique et d’anglais à Pékin, il ouvre un blog sur Weibo en 2007 dédié à sa passion, la photographie. Quand il intègre Outlook Magazine en 2011 en tant qu’éditeur, la ligne éditoriale et la direction artistique sont assurés par Peng Yangjun et Chen Jiaojiao, un couple dans le vent, qui après un passage dans l’équipe éditoriale de Colors Magazine œuvre à en faire une sorte de « Wallpaper magazine » version chinoise. Destiné à la nouvelle classe moyenne aisée Outlook est très influencé par l’iconographie et le design occidental.
« Chez Outlook, j’ai d’abord géré le contenu éditorial, raconte Yanyou. Du point de vue de la photo, l’accent était mis sur des choses insolites, un peu hors du commun. A force de manipuler ce genre d’images, je me suis rendu compte à quel point la photo ordinaire était importante. Après avoir été éditeur, on m’a mis à la promotion digitale, ce qui revenait en fait à poster des Weibo… Je n’y trouvais plus vraiment mon compte et je n’avais pas de temps pour moi. J’ai donc quitté le groupe. »
Dès lors, Yanyou décide de transformer son blog, Jiazazhi (littéralement « Faux magazine ») en une plateforme d’édition dédiée aux photographes chinois comme Sun Yanchu, Zhang Kechun, Ren Hang ou Zhang Xiao. Le digital reste son principal outil de promotion mais Jiazazhi publie bel et bien des livres d’encre et de papier. En effet, la Chine des années 2010 n’échappe pas à la tendance mondiale (même s’il s’agit d’une niche) du retour au support physique, que ce soit en musique avec les fans de vinyles, ou dans la photo avec les collectionneurs de publications indépendantes et autres raretés. Alors que l’on disait le livre mort et enterré, l’objet-livre artistique apporte une dimension à la fois concrète et intime qui donne plus à raconter que les flux de photos du Net. Certains ouvrages, pièces uniques faites à la main par les artistes, sont des témoignages à la fois artistiques et documentaires de parties entières de la vie des photographes. En Chine, on trouve ces publications dans quelques lieux dédiés, comme « Three Shadows » à Pékin et maintenant à la « Photobook library » que Yanyou vient d’inaugurer à Ningbo dans sa province natale.

Le livre photo, une nouvelle mode en Asie ?

Si la Chine a inventé et posé la quintessence de sa culture ancienne sur des rouleaux de papier, l’imprimerie de la Chine Nouvelle était avant tout un vecteur de diffusion pour les thèses maoïstes. Les livres photo produits entre 1949 et le début des années 80 ont servi avant tout à la propagande politique, militaire, hygiénique ou agricole. Le concept de livre d’art n’existait pas alors, tout comme la notion d’artiste au sens de libre créateur. Dans les années 60, alors que la Chine vit dans une culture visuelle centrée sur l’idéologie, le Japon renait des cendres de la guerre et une nouvelle génération d’artistes libérés de toutes contraintes esthétiques et académiques émerge, dont une poignée de photographes qui bouleversent les codes artistiques et produisent des livres et des magazines d’une puissance rare. Un gros livre paru chez Steidl, The Japanese Photobook 1912-1990, retrace d’ailleurs l’histoire du phénomène « photo book » au Japon et montre la force des publications des années 60 et 70 (comme la revue Provoke menée par Daido Moriyama, Takuma Nakahira et Yutaka Takanashi) où les images sont là pour nourrir une histoire et non pas pour se regarder individuellement comme des timbres postes bordés de blanc. A l’instar de nombreux Chinois de sa génération, Yanyou a été très touché par la production et l’approche cinématographique de l’image au Japon.
« En Chine, tous les gens de mon âge sont des fans de cinéma, confie Yanyou. D’autant plus qu’on a grandi en ayant accès aux réalisateurs du monde entier grâce aux DVD pirates. J’ai trouvé dans le cinéma japonais une esthétique que je n’avais jamais vu en Chine et aujourd’hui, je me rends souvent au Japon pour des foires de livre photo [comme la Tokyo Art Book Fair]. Les japonais sont incontournables dans le domaine. »
Aujourd’hui, le livre photo chinois reste relativement méconnu et Yanyou est un des rares en Chine continentale à s’y dédier à 100%. Néanmoins, un engouement commence à se faire sentir autour de ces livres objets après que des collectionneurs émérites les ont mis en lumière. L’Australien Daniel Boetker-Smith, directeur des études photographiques à l’université de Melbourne, a notamment créé un fonds d’archives dédié aux livres et publications photo indépendantes de toute la région Asie-Pacifique en 2013. De son côté, l’éminent Martin Parr, photographe, président de l’agence Magnum et collectionneur compulsif, a passé plusieurs années à la réalisation de The Chinese photobook: from the 1900s to the present. Cet ouvrage impressionnant de presque 500 pages, conçu avec Ruben Lundgren, regroupe des publications inédites en Occident allant de l’introduction de la photo en Chine à la période maoïste aux débuts de la photo contemporaine. Plus récemment, l’éditeur allemand Steidl a lancé en partenariat avec Deck Singapour un prix du livre photo pour les photographes de toute l’Asie. Les 8 gagnants font l’objet d’une publication, 8 books from Asia, signée Steidl et exposée ce mois-ci à la Shanghai Photo Fair.
A rebours des éditeurs traditionnels qui remplissent de blockbusters les rayons des gigantesques librairies qui fleurissent désormais en Chine comme des centres commerciaux, Yanyou mène ses activités comme bon lui semble. En cette année du coq, il a quitté Pékin avec sa famille pour revenir s’installer à Ningbo, sa ville natale où il vient d’inaugurer un lieu simple pour montrer sa collection de livres. Sa production est assez confidentielle pour ne pas attirer l’attention du bureau de la censure (même avec les livres du sulfureux Ren Hang). Tout prédispose Yanyou à continuer dans sa voie et à faire connaitre les photographes chinois au-delà des murs blancs des galeries.

Jiazazhi en quelques publications

Obsessed de Sun Yanchu, paru en 2011.
Extrait de du livre "Obsessed" de Sun Yanchu, éditions "Jiazazhi". (Crédit : Jiazazhi)
Extrait de du livre "Obsessed" de Sun Yanchu, éditions "Jiazazhi". (Crédit : Jiazazhi)
Extrait de du livre "Obsessed" de Sun Yanchu, éditions "Jiazazhi". (Crédit : Jiazazhi)
Extrait de du livre "Obsessed" de Sun Yanchu, éditions "Jiazazhi". (Crédit : Jiazazhi)
Extrait de du livre "Obsessed" de Sun Yanchu, éditions "Jiazazhi". (Crédit : Jiazazhi)
Extrait de du livre "Obsessed" de Sun Yanchu, éditions "Jiazazhi". (Crédit : Jiazazhi)
Obsessed est la première publication de Jiazazhi. L’ouvrage conclut la série éponyme réalisée par le photographe Sun Yanchu entre 2004 et 2011. Il s’agit de photos pleine page en noir et blanc, granuleuses et contrastées qui montrent, sans texte, l’univers romantique et ténébreux de ce photographe originaire du Henan. « Nous avons produit 500 exemplaires de Obsessed, explique Yanyou. En un an, nous avons tout vendu. A cette période, il n’y avait pas en Chine de « livre photo » à proprement parler, seulement quelques livres d’artistes, et encore aujourd’hui, ces publications sont trop rares. »
Until Death Do Us part, du collectionneur et artiste Thomas Sauvin, paru en 2015.
Image de la série "Until Death Do Us part" du collectionneur et artiste Thomas Sauvin, parue en 2015 aux éditions "Jiazazhi". (Copyright : Thomas Sauvin)
Image de la série "Until Death Do Us part" du collectionneur et artiste Thomas Sauvin, parue en 2015 aux éditions "Jiazazhi". (Copyright : Thomas Sauvin).
Image de la série "Until Death Do Us part" du collectionneur et artiste Thomas Sauvin, parue en 2015 aux éditions "Jiazazhi". (Copyright : Thomas Sauvin)
Image de la série "Until Death Do Us part" du collectionneur et artiste Thomas Sauvin, parue en 2015 aux éditions "Jiazazhi". (Copyright : Thomas Sauvin)
Image de la série "Until Death Do Us part" du collectionneur et artiste Thomas Sauvin, parue en 2015 aux éditions "Jiazazhi". (Crédit : Jiazazhi)
Image de la série "Until Death Do Us part" du collectionneur et artiste Thomas Sauvin, parue en 2015 aux éditions "Jiazazhi". (Crédit : Jiazazhi)
« Je connaissais Thomas Sauvin depuis des années et j’avais toujours voulu collaborer avec lui, se rappelle Yanyou. Quand il est venu vers moi pour son projet (un livre qui compile des photos de mariage chinois dans les années 80 et 90), j’ai été très excité. Il y avait un vrai défi technique avec ce livre (qui doit se glisser parfaitement dans un paquet de cigarettes tout en pouvant s’ouvrir sur des double pages). On a fait une dizaine de samples, on a failli laisser tomber et puis on a trouvé une solution. »
Time From Different Sources : images du village Ciman de Cheng Xinhao, paru en 2017.
Couverture du livre "Time From Different Sources : images du village Ciman" de Cheng Xinhao, paru en 2017 aux éditions "Jiazazhi". (Crédit : Jiazazhi).
Couverture du livre "Time From Different Sources : images du village Ciman" de Cheng Xinhao, paru en 2017 aux éditions "Jiazazhi". (Crédit : Jiazazhi).
Extrait du livre "Time From Different Sources : images du village Ciman" de Cheng Xinhao, paru en 2017 aux éditions "Jiazazhi". (Crédit : Jiazazhi).
Extrait du livre "Time From Different Sources : images du village Ciman" de Cheng Xinhao, paru en 2017 aux éditions "Jiazazhi". (Crédit : Jiazazhi).
Extrait de "Time From Different Sources : images du village Ciman" de Cheng Xinhao, paru en 2017 aux éditions "Jiazazhi". (Crédit : Jiazazhi).
Extrait du livre "Time From Different Sources : images du village Ciman" de Cheng Xinhao, paru en 2017 aux éditions "Jiazazhi". (Crédit : Jiazazhi).
Cheng Xinhao est un jeune photographe originaire du Yunnan. Dans son livre, il utilise une narration polyphonique pour présenter la réalité de la vie dans un village de la minorité Naxi aux prises avec l’urbanisation massive. L’ouvrage s’inscrit dans la continuité d’une série photographique qui documente à la fois la topographie, l’architecture et la population du village, à laquelle s’ajoutent des textes et des éléments de cartographie. Les photos se présentent sous des formes variées, petits formats, pleines pages ou dépliants à la manière d’un carnet de voyage à teneur anthropologique, et donne un aperçu à la fois scientifique et poétique du village de Ciman.
White Night de Fengli paru en juillet 2017
Ce livre compile 160 photos issues de la série éponyme sur laquelle Fengli travaille depuis plus de 10 ans. Adepte d’une photo de rue très intuitive, Fengli arpente sans relâche les rues de Chengdu et ses banlieues brumeuses (voir notre article). Il utilise le flash de jour comme de nuit et décèle les scènes les plus insolites de la vie ordinaire. Starlettes en mini jupes, vieilles dames en fausses fourrures, SDF en errance, perroquets multicolores, tout y passe, et tout est brillamment présenté dans cette publication.
Couverture du livre "White Night" de Fengli, paru en juillet 2017 aux éditions "Jiazazhi". (Crédit : Jiazazhi)
Couverture du livre "White Night" de Fengli, paru en juillet 2017 aux éditions "Jiazazhi". (Crédit : Jiazazhi)
Extrait de "White Night" de Fengli, paru en juillet 2017 aux éditions "Jiazazhi". (Crédit : Jiazazhi)
Extrait de "White Night" de Fengli, paru en juillet 2017 aux éditions "Jiazazhi". (Crédit : Jiazazhi)
Extrait de "White Night" de Fengli, paru en juillet 2017 éditions "Jiazazhi". (Crédit : Jiazazhi)
Extrait de "White Night" de Fengli, paru en juillet 2017 éditions "Jiazazhi". (Crédit : Jiazazhi)
Extrait de "White Night" de Fengli, paru en juillet 2017 éditions "Jiazazhi". (Crédit : Jiazazhi)
Extrait de "White Night" de Fengli, paru en juillet 2017 aux éditions "Jiazazhi". (Crédit : Jiazazhi)
A propos de l'auteur
Léo de Boisgisson
Basée en Chine pendant 16 ans où elle a passé sa post adolescence au contact de la scène musicale pékinoise émergente, Léo de Boisgisson en a tout d’abord été l’observatrice depuis l’époque où l’on achetait des cds piratés le long des rues de Wudaokou, où le rock était encore mal vu et où les premières Rave s’organisaient sur la grande muraille. Puis elle est devenue une actrice importante de la promotion des musiques actuelles chinoises et étrangères en Chine. Maintenant basée entre Paris et Beijing, elle nous fait partager l’irrésistible ascension de la création chinoise et asiatique en matière de musiques et autres expérimentations sonores.