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Le Xinjiang de Ma Kang

Bus de campagne, Hotan 2004.
Bus de campagne, Hotan 2004. (Crédit : Ma Kang).
Ma Kang (马康) est un photographe chinois né en 1962, originaire de la ville de Nankin – dans la province centrale du Jiangsu. Il appartient à la minorité musulmane des Hui, une des 56 minorités nationales de Chine.
Depuis 30 ans, il est le témoin des bouleversements qui agitent toute la Chine dans son entreprise de modernisation forcenée.
Ma Kang observe ainsi comment l’histoire et les traditions s’effacent dans la poussière des bulldozers ; et comment la modernisation affecte les différentes minorités – notamment celles de la province du Xinjiang, territoire lointain situé dans les extrémités occidentales du pays.
Autoportrait du photographe Ma Kang.
Autoportrait du photographe Ma Kang. (Crédit : DR.).
*La province jouxte la Mongolie au nord-est, la Russie au nord, le Kazakhstan et le Kirghizstan au nord-ouest, le Tadjikistan, l’Afghanistan, le Pakistan et la partie du Cachemire contrôlée par l’Inde à l’ouest. Le Xinjiang est aussi limitrophe avec trois régions chinoises : le Tibet au sud, le Qinghai et le Gansu au sud-est.
Le Xinjiang (新疆 – littéralement nouveau territoire) occupe une place stratégique dans le territoire chinois* et est un sujet sensible.

Le territoire a été rattaché à la Chine sous la dynastie Qing entre le XVIIIème et le XIXème siècle et la multitude de peuples qui y vivent : Ouighours, Kazakhs, Tadjiks, Ouzbeks, Tatars etc… sont culturellement plus proches de la Perse ou de l’Asie Centrale que de la Chine des Han. Une grande opacité règne aujourd’hui concernant la réalité de l’autonomie dont les ouighours, musulmans et turcophones, sont censés bénéficier dans cette province « autogérée » mais il est aisé d’imaginer que l’uniformisation que pratique la Chine communiste aussi bien en matière d’urbanisme que de culture sur l’intégralité du pays ne laisse guère de place aux revendications identitaires.

« La vague de sécularisation impulsée par l’idéologie communiste pendant la révolution culturelle suivie des campagnes de réformes et de destruction massive des vieux quartiers depuis la fin des années 80 ont effacé des pans entiers de la vie des gens », commente Ma Kang.
Depuis 20 ans il parcourt la province du Xinjiang dans tous ses recoins et médite sur les effets secondaires de la modernisation. Pour lui, ce qu’il ressort de cette frénésie, c’est une rupture entre le passé, le présent et l’avenir et « un sentiment d’angoisse et d’incertitude », d’où le nom de la série : « Uncertain Times » sur laquelle il travaille depuis 2007.
*d’obédience Sufi et Sunnite (NDLR).
« A travers cette série, je peux offrir une « voix » aux peuples du Xinjiang, notamment les ouighours. Mon travail photographique est un témoignage que je réalise pour eux, car en Chine ils sont passés sous silence. Depuis 30 ans la modernisation et l’urbanisation opérées par Pékin ont changé brutalement leur mode de vie. Ils ne parlent pas vraiment mandarin ni anglais, et n’ont que peu d’occasions de s’exprimer. Ce que je souhaite faire avec mes photos c’est parler pour eux avec des images, même si cela reste parcellaire. Je veux attirer l’attention et un regard empathique sur les ouighours, montrer qu’ils sont une communauté musulmane* comme une autre, et non pas les terroristes de Chine. »

Pris dans un étau depuis les attentats du 11 septembre 2001, où la Chine s’est engagée dans une politique anti-terroriste visant les populations du Xinjiang, les ouighours sont en effet victimes d’une discrimination réelle, condamnés à être les marginaux du « Chinese Dream » (le « rêve chinois »).

« Uncertain Times » est donc à la fois un documentaire sur le Xinjiang et un questionnement personnel pour Ma Kang, sa manière à lui de répondre aux questions liées à l’identité.

En tant que Hui et musulman, Ma Kang a bénéficié d’un double statut dans son travail documentaire ; à la fois « insider » et « outsider » de par son appartenance, il a pu évoluer librement au sein des différentes communautés et capturer des moments authentiques de la vie des gens.

Aujourd’hui, nous montrons pour les lecteurs d’Asialyst une sélection issue de ses nombreux portraits, de paysages, et de scènes de vie quotidienne, qui illustrent à la fois le « clash » de la modernisation avec les traditions locales, mais aussi la permanence de ces cultures méconnues.

Découvrir une sélection du travail de Ma Kang « Uncertain Times » :
Lac de l'est, Kashgar 2010. (Crédit : Ma Kang)

Lac de l’est, Kashgar 2010. (Crédit : Ma Kang). Fondée sous les Karakhanides (IXème siècle), Kashgar fut une étape importante de la route de la soie, dont les chameaux étaient l’un des principaux moyens de transport. Aujourd’hui, ils évoquent des reliques orphelines des temps anciens.

Bus de campagne, Hotan 2004. (Crédit : Ma Kang). J’ai souvent pris le bus dans le sud du Xinjiang. Durant ces aller-retour entre la ville et la campagne, j’ai beaucoup appris et j’ai parlé avec une multitude de personnes.

Azatbag Yiza. Fête du Meshrep. (Crédit : Ma Kang).

Azatbag Yiza. Fête du Meshrep. (Crédit : Ma Kang). Fête des moissons teintée d’influence shamanique, le Meshrep rassemble les hommes ouïghours notamment autour de la musique de type Muqam et des tribunaux ad hoc sur des questions morales.

Fillette se lavant les pieds, Kashgar 1996. (Crédit : Ma Kang).

Fillette se lavant les pieds, Kashgar 1996. (Crédit : Ma Kang).

Mon ami Tadjik Mardan et sa famille, Taxkorgan 2013. (Crédit : Ma Kang).

Mon ami Tadjik Mardan et sa famille, Taxkorgan 2013. (Crédit : Ma Kang).

Zmulet et moi, Urumqi 1995. (Crédit : Ma Kang).

Zmulet et moi, Urumqi 1995. (Crédit : Ma Kang).

Zmulet et moi, Urumqi 2015. (Crédit : Ma Kang).

Zmulet et moi, Urumqi 2015. (Crédit : Ma Kang). J’ai rencontré Zmulet lors de mon premier voyage au Xinjiang. Elle a du sang Ouïghour, Tatar et Kazakh et parle les langues de ces trois ethnies. Nous sommes amis depuis 20 ans.

Une femme mélancolique dans un train allant à Kashgar, 2003. (Crédit : Ma Kang).

Enfants jouant dans les rues de la vieille ville, Kashgar, 2004. (Crédit : Ma Kang).

Enfants jouant dans les rues de la vieille ville, Kashgar, 2004. (Crédit : Ma Kang).

Des hommes prient devant la tombe d'un saint, désert du Takla-Makan, région de Hotan. (Crédit : Ma Kang).

Des hommes prient devant la tombe d'un saint, désert du Takla-Makan, région de Hotan. (Crédit : Ma Kang).

Prières à l'occasion de l'Aid El Adha, Kashgar, 2004. (Crédit : Ma Kang).

Prières à l'occasion de l'Aid El Adha, Kashgar, 2004. (Crédit : Ma Kang).

Restes de la vieille ville de Kashgar, 2010. (Crédit : Ma Kang).

Restes de la vieille ville de Kashgar, 2010. (Crédit : Ma Kang).

Restes de la vieille ville de Kashgar, 2010. (Crédit : Ma Kang).

Restes de la vieille ville de Kashgar, 2010. (Crédit : Ma Kang). Ce projet apparemment initié par un promoteur de Wenzhou consiste à remplacer les habitations traditionnelles par des tours d’immeubles. Je préfère encore la destruction totale que ces reconstructions.

Vieille ville de Kashgar, 2009. (Crédit : Ma Kang).

Vieille ville de Kashgar, 2009. (Crédit : Ma Kang).

Hotan, 2010. (Crédit : Ma Kang). Habitat typique agencé autour d’une cour où vivent plusieurs familles.

 
 
 

A propos de l'auteur
Léo de Boisgisson
Basée en Chine pendant 16 ans où elle a passé sa post adolescence au contact de la scène musicale pékinoise émergente, Léo de Boisgisson en a tout d’abord été l’observatrice depuis l’époque où l’on achetait des cds piratés le long des rues de Wudaokou, où le rock était encore mal vu et où les premières Rave s’organisaient sur la grande muraille. Puis elle est devenue une actrice importante de la promotion des musiques actuelles chinoises et étrangères en Chine. Maintenant basée entre Paris et Beijing, elle nous fait partager l’irrésistible ascension de la création chinoise et asiatique en matière de musiques et autres expérimentations sonores.