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Expert - Indonésie plurielle

L'islam à l'indonésienne est-il vraiment menacé ?

Un couple indonésien lors de leur cérémonie de mariage dans une mosquée de Jakarta, en Indonésie, le 12 décembre 2012. (Crédits : AFP PHOTO / ADEK BERRY)
Un couple indonésien lors de leur cérémonie de mariage dans une mosquée de Jakarta, en Indonésie, le 12 décembre 2012. (Crédits : AFP PHOTO / ADEK BERRY)
Ma femme et moi avions décidé d’aller en Indonésie pour assister au mariage du fils d’une de ses amies. Nous en avons profité pour faire un tour de Java. Je devais aussi participer à un congrès de la diaspora indonésienne. Deux articles de la presse française m’ont donné l’envie de mettre en regard un récit de voyage dans lequel je parle d’une part du voile islamique et de quelques faits liés à l’islam, et d’autre part, de traditions indonésiennes.

Lundi 24 juillet

Nous embarquons pour Jakarta via Singapour sur Singapore Airlines. Parmi les journaux proposés se trouve Le Monde, que je prends. Comme il est à peine midi, c’est encore l’édition du dimanche-lundi, parue samedi. La double page centrale titre : « Indonésie : Menaces sur l’islam tempéré de l’archipel ». Le chapô introductif commence par : « Le plus grand pays musulman du monde… » Je referme le journal et décide d’en remettre la lecture à la fin de mon séjour en Indonésie. Je veux d’abord avoir une perception du pays.

Mardi 25 juillet

A la sortie de l’aéroport Soekarno-Hatta, j’ai l’impression qu’à Jakarta, la plupart des femmes portent le voile islamique. Je n’avais pas eu ce sentiment lors de mon dernier passage en Indonésie en 2015. Nous sommes accueillis par une employée de ma belle-sœur. Elle ne porte pas le voile : elle est protestante.
Dans les embouteillages de la capitale, aux commandes ou comme passager de la myriade de motos qui occupent l’espace restant entre les voitures, on distingue sous les casques des voiles, mais aussi de longues chevelures. Celles-ci n’ont pas encore été éliminées par ceux-là. Dans le dédale des ruelles des quartiers populaires de Jakarta, le voile islamique est présent mais pas dominant.

Mercredi 26 juillet

Nous déjeunons au restaurant avec ma belle-mère, mes quatre belles-sœurs, des nièces et neveux de ma femme avec leur conjoint, des cousines. Seule une femme porte le voile : une cousine germaine de ma femme.

Jeudi 27 juillet

Ma femme se rend au siraman, littéralement « arrosage », du fils d’une amie, qui doit se marier le lendemain. Dans la tradition javanaise, il s’agit d’un bain rituel destiné à purifier le corps et l’âme des futurs mariés. Il a lieu chez les parents respectifs des fiancés, en général dans le jardin. Sept personnes choisies parmi leurs proches par les parents, et considérées comme exemplaires par ceux-ci, viennent à tour de rôle asperger la jeune fille ou le jeune homme, à l’aide d’un gayung, sorte de casserole dont ils se servent pour puiser dans une jarre une eau extraite en théorie de sept sources différentes, dans laquelle flottent quatre sortes de fleurs : kantil (Magnolia × alba), kenanga (ylang-ylang), jasmin et rose.
*Le premier président démocratiquement élu de l’histoire de l’Indonésie, en 1999, le très populaire Abdurrahman Wahid, avait été ainsi destitué par une coalition représentant les intérêts de ces mêmes milieux en 2001.
Pendant ce temps, je vais chez une de mes belles-sœurs. Nous parlons de l’affaire Ahok, l’ancien gouverneur de Jakarta, condamné le 9 mai dernier à deux ans de prison fermes pour « insulte à une religion » (expression improprement rendue par « blasphème »), alors que le procureur demandait deux ans avec sursis. Ma belle-sœur expose une analyse largement répandue selon laquelle le vice-président Jusuf Kalla cherche à devenir président. Or sa seule chance est la destitution du président Joko Widodo, par le parlement*. Selon cette analyse, c’est le président qui est visé à travers Ahok. Jusuf Kalla aurait placé des sympathisants dans les principaux postes de la magistrature, d’où l’incroyable verdict contre l’ancien gouverneur de Jakarta. Je suis bien incapable d’évaluer la véracité de cette analyse.

Vendredi 28 juillet

*Sarong signifie « étui » et désigne donc un rectangle de tissu dont les bords opposés sont cousus entre eux, formant ainsi un étui dans lequel on glisse le bas de son corps.
C’est le jour du mariage. Un coiffeur est là pour préparer la coiffure de ma femme et d’une amie selon la tradition javanaise : sunggar (cheveux gonflés pour leur donner une forme) auxquels on ajoute un sanggul (chignon). Le groupe d’amies de ma femme sera en tenue javanaise classique : kain (pièce de tissus en batik qu’on enroule autour de la partie inférieure du corps, incorrectement appelée sarong* par les Occidentaux), et kebaya (chemisier), d’une couleur convenue de façon à ce qu’on les identifie comme un groupe distinct, à la fois de la famille et des autres invités.
Un mariage indonésien comporte deux parties : l’akad nikah ou mariage religieux (les mariés sont de familles musulmanes) et le mariage coutumier. L’usage veut que le mariage soit célébré dans la tradition de la famille de la mariée, qui est en l’occurrence javanaise. Les membres de la famille des mariés portent donc une tenue d’apparat javanaise uniforme. Alors que ni la mariée, ni l’amie de ma femme ne porte de voile, la mère de la mariée en porte un.
Les maris portent simplement une chemise en batik. C’est un mariage important socialement : le témoin du marié est l’ancien président Susilo Bambang Yudhoyono (prédécesseur de l’actuel) et celui de la mariée, le général à la retraite Tri Sutrisno, ancien commandant des forces armées sous Soeharto. L’amie qui marie son fils appartient en effet à la famille qui possède le plus grand groupe industriel indonésien.
Madame Yudhoyono non plus ne porte pas de voile. D’ailleurs celui-ci ne domine pas dans l’assistance. Je poste sur mon Facebook une photo de la bande de ma femme, belles dames à l’élégante tenue, avec comme commentaire : « Bientôt une minorité ? » Une ancienne collègue répond à mon commentaire que ces dames sont déjà une minorité. Elle explique que lorsqu’elle participe à des réunions d’anciens élèves de son lycée, elle est la seule à ne pas être « charia ».
Le mariage se tient dans une salle attenante à un hôtel de luxe. La partie religieuse est brève. Pour les Indonésiens, elle est nécessaire, mais n’a pas l’importance sociale du mariage coutumier, qui est un rite plein de symboles. C’est une succession de scénettes dont les acteurs sont les mariés, et qui ont chacune une signification. Ce rite était jadis propre aux familles princières et nobiliaires. Il n’y a plus de privilèges aristocratiques dans la République d’Indonésie. Les gens qui en ont les moyens se sont donc approprié ce rite somptueux.
La bande de ma femme et les maris nous rendons ensuite dans un salon de l’hôtel pour y grignoter des petits en cas traditionnels. J’admire la beauté et l’élégance des dames. Je poste une photo d’elles sur mon Facebook avec comme commentaire : « Les dernières des Mohicanes ? » Je parle du voile au mari d’une des amies, banquier à la retraite. Il me résume son point de vue : « C’est simple. Tant qu’une femme n’est pas dans la corruption, elle ne porte pas de voile. Une fois qu’elle y est, elle porte le voile. »

Samedi 29 juillet

Le soir se tient la réception. Elle a lieu dans un autre grand hôtel de la capitale. Le même coiffeur que la veille est là pour préparer la coiffure des dames, dans une chambre que la mère du marié a réservée pour l’occasion. Cette fois-ci, la bande d’amies et les maris portons une tenue d’apparat de Sumatra. Les dames sont toujours aussi belles. Avant la réception, elles posent pour une séance photo.
Puis nous nous rendons dans la grande salle de réception, où nous nous répartissons dans les deux rangées qui se font face et forment une haie d’honneur aux mariés qui entrent. Les mariés vont s’asseoir sur une scène, encadrés par leurs parents. Il y a là le Tout-Jakarta des affaires. Les voiles sont minoritaires. La longue file va saluer les mariés.
Plus tard, un orchestre de jazz joue sur une autre scène de l’immense salle. Les fans les plus enthousiastes sont des femmes voilées.

Dimanche 30 juillet

Nous allons fleurir la tombe de ma mère, puis celle de mon beau-père. Cet acte n’existe pas dans l’islam : c’est une tradition javanaise. On couvre la tombe de pétales de fleurs de deux couleurs : roses pour le rouge, et pour le blanc, également roses, jasmin, kantil, sedap malam (Polianthes tuberosa) ou selasih (Ocimum).
Le soir, je me rends à une représentation de la dernière pièce de l’écrivain Goenawan Mohamad. Je ne vois pas de femme voilée dans le public, constitué de gens cultivés ou « branchés ».

Mardi 1er août

Nous sommes arrivés la veille à Bandung, ville dont l’histoire a retenu la conférence qui a été l’acte de naissance du mouvement des non-alignés. Une cousine de ma femme nous rejoint à notre hôtel. Elle ne porte pas de voile : peu parmi les nombreuses cousines de ma femme le portent. La fille d’une autre cousine vient nous chercher avec son mari. Elle est jolie et porte le voile, mais est habillée et maquillée de façon très coquette.
Nous nous rendons dans le village du grand-père maternelle de ma femme. Nous allons sur la parcelle de terrain au milieu des rizières qui sert de cimetière familial. Alors que les tombes sont orientées vers le Nord, selon la tradition sundanaise de l’ouest de Java, une tombe récente est orientée vers La Mecque. Là aussi, nous éparpillons des pétales de fleurs sur les sépultures. Le mari d’une cousine de ma femme, qui porte le voile, prie sur la tombe de son beau-frère récemment décédé, une pratique proscrite par l’islam.

Vendredi 4 août

Nous sommes depuis deux jours à Yogyakarta, une des deux capitales royales de Java central. Nous nous promenons dans les ruelles de Kotagede, un faubourg autrefois habité par les Kalang, une communauté de commerçants qui ont laissé de belles demeures. Nous nous rendons à la mosquée, située dans une enceinte édifiée au XVIIe siècle dans le style qu’on appelle hindou-javanais. Le porche est un gopura, élément d’origine indienne dont le linteau est orné d’un makara, animal mythologique dans le bouddhisme et l’hindouisme. Nous sommes vendredi, et des hommes passent sous ce makara pour la prière de midi. Java est un monde syncrétique.
Nous pénétrons ensuite dans l’enceinte où se trouve la tombe de Senopati, la tombe du premier roi de Mataram, dont le sultanat de Yogyakarta et le royaume voisin de Surakarta sont les successeurs. Un panneau indique la tenue à porter pour se rendre sur la tombe : la tenue traditionnelle javanaise, ce qui veut dire pour les femmes les épaules nues et sans voile.
Nous passons ensuite chez des amis qui possèdent une splendide maison, un vrai petit palais. Nous y rencontrons une connaissance, banquière à la retraite. Personne ne porte de voile. Pour nos amis, c’est juste une mode.

Lundi 7 août

Une jeune tante de ma femme vient nous chercher pour nous rendre au village du grand-père paternel de ma femme. Elle est protestante et mariée à un pasteur. Nous répandons des pétales de fleurs sur les tombes du petit cimetière familial. Ces tombes sont musulmanes, sauf une qui porte une croix. A Java, il n’est pas rare que les membres d’une même famille soient aussi bien chrétiens que musulmans.

Jeudi 10 août

Après deux jours passés à Watukarung, un village de la côte sud de Java qui est un spot de surf mondialement connu, nous partons à Blitar dans l’est de Java. Notre voisine dans le minibus est une jeune Française qui voyage seule. Jusqu’à Yogyakarta, elle était avec une amie, qui est ensuite allée directement à Bali. Elle préfère continuer jusqu’à l’extrémité de Java pour visiter des volcans, et retournera ensuite à Jakarta.
Le soir, je reçois un e-mail d’une connaissance française avec en pièce jointe un « article très intéressant sur l’Indonésie qui se trouve confrontée à la menace islamiste et à l’intolérance », me dit-elle. Comme je le lis sur mon smartphone, je ne peux pas l’ouvrir.

Vendredi 11 août

Nous faisons la connaissance de trois personnes qui se proposent de nous faire visiter le temple de Panataran, construit au XIVe siècle. Winda, aux allures de jeune homme avec ses cheveux courts teints en blond, est de Surabaya ; Fitri, qui porte un voile, et Rosa, une casquette, sont de Blitar. Sur le chemin, nous nous arrêtons au mausolée de Soekarno, considéré comme le père de la nation indonésienne. Nous déposons des fleurs sur sa tombe selon la tradition javanaise.
Nous visitons ensuite le temple, puis nous déposons la jeune Française à la gare. Nous déjeunons ensuite dans un restaurant. Le repas terminé, alors que nous bavardons, je me rends compte que Fitri et Rosa ont disparu. Je demande à Winda où elles sont passées. Elle me répond qu’elles sont allées prier. Elle-même est protestante.

Samedi 12 août

La route qui nous mène à Surabaya, où nous prendrons l’avion pour retourner à Jakarta, passe par Pare. Cette petite ville de Java oriental est le « Mojokuto » de l’ouvrage The Religion of Java (1960) de l’anthropologue américain Clifford Geertz, tiré de sa thèse de doctorat dont le terrain était Pare. Dans cet ouvrage fondateur, Geertz explique les trois formes que prend l’islam à Java : celui des paysans ou abangan, encore fortement imprégné de la religion traditionnelle javanaise, celui des priyayi, classe sociale que l’historien français Romain Bertrand appelle la « noblesse de service », lui aussi encore fortement imprégné de la religion traditionnelle, à laquelle s’ajoute une culture qui a beaucoup emprunté à l’Inde et à l’hindouisme, et celui, orthodoxe, des classes marchandes urbaines qu’on appelle les santri.
Pour rentrer à Jakarta, nous prenons Citilink, la filiale à bas coût de la compagnie nationale Garuda. Les hôtesses ne portent pas de voile. Arrivé chez ma belle-mère, je trouve dans ma boîte un e-mail d’une connaissance française avec en pièce jointe un article du Monde diplomatique intitulé « Menaces sur l’islam à l’indonésienne ». Là encore, je décide de le lire plus tard.

Dimanche 13 août

Nous déjeunons chez une autre de mes belles-sœurs. Outre ma belle-mère, ma femme, ses sœurs, des nièces et la femme d’un neveu, il y a là deux sœurs de mon beau-frère. Personne ne porte le voile.
Le soir, nous nous rendons chez ma tante, où nous rencontrons également deux de mes cousines. Là non plus, personne ne porte le voile.

Mercredi 16 août

Avec l’ami chez lequel je loge depuis deux jours (ma femme est rentrée à Paris), nous déjeunons chez une cousine de mon père. J’examine une photo que j’estime datée de 1898, et sur laquelle cette cousine me montre sa grand-mère. Elle affirme que la sœur de celle-ci, c’est-à-dire mon arrière-grand-mère, y est aussi mais elle est incapable de l’identifier. Il n’y a pas de voile islamique sur cette photo : il est inconnu de la tradition indonésienne.

Jeudi 17 août

C’est la Fête de l’Indépendance. Mes amis et moi regardons à la télévision la cérémonie de lever du Bendera Pusaka, le drapeau symbolisant celui hissé pour la première fois le 17 août 1945, au palais présidentiel. Le président, la première dame, le vice-président, son épouse, les ministres et leur conjoint, d’autres dignitaires, de nombreux invités, sont habillés en tenues traditionnelles des différentes régions d’Indonésie. Le message est net : l’Indonésie est diverse. La première dame et la plupart des femmes ne portent pas le voile.
Le peloton chargé de la cérémonie du drapeau est constitué de lycéennes et lycéens modèles des trente-quatre provinces de l’Indonésie. Les filles ne portent pas le voile. Le drapeau est porté par une fille, toujours ravissante. Cette année, elle est de Blitar.
Nous allons ensuite chez un ancien collègue de Total Indonésie. Certaines des dames sont voilées. Nous rencontrons une amie, protestante, qui raconte que par deux fois, elle a eu affaire à un chauffeur de taxi en ligne qui a refusé d’aller jusqu’au temple où elle se rendait.
Dans le taxi en ligne que nous prenons pour rentrer, je remarque dans ma portière un livre dont le titre comprend le nom « Jésus ». Notre chauffeur est donc chrétien.
J’ouvre enfin l’article du Monde diplomatique. Comme je m’y attendais, il ne m’apprend rien.

Vendredi 18 août

Mes amis et moi regardons l’excellente émission « Kick Andy Show » sur la chaîne Metro TV. Ce soir-là, Andy présente entre autres deux ravissantes jeunes filles. L’une, Salini Rengganis, est surfeuse professionnelle originaire de Watukarung, la plage où ma femme et moi avons passé deux nuits. L’autre, Exa Raudina Khoiroti, pratique la descente VTT. Les deux jeunes filles ont le soutien total de leurs parents. Ni l’une ni l’autre ne sont voilées, alors que la mère d’Exa l’est.

Lundi 21 août

Le 4ème Indonesian Diaspora Global Summit est inauguré par le vice-président. Depuis les années 1990, les orateurs, y compris officiels, commencent leurs discours par un « Assalamu alaikum wa rahmat Allahu wa barakatu », « que la paix soit avec vous, et sa miséricorde, et sa protection », auquel la foule répond par un « Wa alaikum salam », « et avec vous la paix ». Je me suis toujours abstenu de répondre, considérant que l’Indonésie n’est pas un « pays musulman ». Certes, nombreux sont les orateurs qui ajoutent « Salam sejahtera untuk kita semua », « salut prospère pour nous tous », de façon à inclure les non-musulmans, voire « Om Swasti Om », « que ce soit bien » en sanscrit, avec la syllabe sacrée « Om » pour les bouddhistes, et « Namo Buddhaya », « j’ai confiance en Bouddha ». Le vice-président, musulman, prononce cet « Assalam », mais également le ministre coordinateur des Affaires maritimes Luhut Pandjaitan, qui est protestant.

Mardi 22 août

J’assiste à la session dans laquelle le gouvernement indonésien expose sa position sur le projet de loi portant sur la double nationalité (actuellement interdite par l’Indonésie). Le ministre du Droit et des Droits de l’homme, Yasonna Laoly, lui aussi protestant, commence par un « Assalam ».
Le soir, lors de la fête organisée pour clore la conférence, je discute avec un jeune homme qui a pris la nationalité américaine. Il vit à Bali, après avoir vécu à Yogyakarta. Je lui demande pourquoi il n’y est pas resté. Il m’explique que le climat y est devenu pesant et intolérant. Comme il me semble homosexuel, je crois comprendre que ce qu’il veut dire, c’est que les islamistes y font la loi.

Mercredi 23 août

Je repars pour la France. Dans l’avion, je lis enfin l’article du Monde, qui lui non plus ne m’apprend rien.
Les propos du jeune homosexuel sur Yogyakarta me font réfléchir. Néanmoins, ce séjour d’un mois ne me laisse nullement le sentiment de « menaces sur l’islam à l’indonésienne », pour reprendre l’expression du Monde diplomatique.
L’observation d’une société de l’extérieur, a fortiori de façon intermittente comme le font les journalistes, peut révéler des choses justes. Mais rien ne peut remplacer une observation de l’intérieur, avec d’une part, une capacité de recul bien entendu et d’autre part, une connaissance livresque. J’observe l’Indonésie depuis 1959 (j’avais alors 7 ans, « l’âge de raison », et ai encore des souvenirs clairs et précis de cette époque), lorsque nous sommes allés y vivre deux ans. Mes lectures sur le pays remontent aux années 1960. Enfant, j’y retournais en vacances presque tous les étés. J’y ai travaillé douze ans. J’y retourne de temps à autre pour les vacances. L’Indonésie est depuis près de 15 ans mon terrain de recherche.
Je suis parfaitement conscient de la menace que représente pour la société indonésienne l’expansion d’une conception intolérante et obtuse de l’islam. Mais face à elle, il y a une société plurielle, dynamique, parfaitement en lien avec le monde et le temps.
Je n’ai nullement la prétention d’exposer ici le résultat d’un quelconque travail scientifique. Je me fie simplement à mon intuition. Lors des événements qui avaient entraîné la démission de Soeharto en 1998, alors que la plupart des commentateurs, indonésiens et étrangers, évoquaient la menace de l’éclatement de l’Indonésie, j’avais le sentiment que le pays sortirait rapidement de la crise.
Mon sentiment est que l’Indonésie poursuit sa construction d’une société ouverte, pluraliste, démocratique.
Anda Djoehana Wiradikarta
A propos de l'auteur
Anda Djoehana Wiradikarta
Anda Djoehana Wiradikarta est enseignant et chercheur en management interculturel au sein de l’équipe « Gestion et Société ». Depuis 2003, son terrain de recherche est l’Indonésie. Ingénieur de formation, il a auparavant travaillé 23 ans en entreprise, dont 6 ans expatrié par le groupe pétrolier français Total et 5 ans dans le groupe indonésien Medco.