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Afghanistan : l’été de tous les maux, de tous les doutes

Des passants afghans près du site d' un attentat suicide à Kaboul le 16 juin 2017.
Des passants afghans près du site d' un attentat suicide à Kaboul le 16 juin 2017. (Crédit : WAKIL KOHSAR / AFP).
En Asie-Pacifique, ces dernières semaines, la péninsule coréenne et les incessantes provocations ourdies depuis Pyongyang n’ont pas eu le monopole de la crise et du mauvais goût ; quelques 5000 kilomètres plus à l’ouest, l’Afghanistan s’est – une nouvelle fois et sans véritablement surprendre – tristement démarquée par une dégradation générale observée sur les plans sécuritaires et politiques ; de fort mauvais augure pour la suite de l’été et le quotidien de 33 millions d’Afghans accablés par la violence de l’insurrection obscurantiste talibane, l’intensification des combats, la permanence des attentats et l’incurie de leurs dirigeants. Entre autres maux.

Sur le terrain des combats

* 11e du genre depuis le regain de vitalité de cette violente insurrection islamo-terroriste en 2006. ** 70% de la production mondiale réalisée (soit 3 300 tonnes) sur le territoire afghan selon l’UNODC ; production en hausse de 43% en 2016. Les talibans financent une partie de leur « effort de guerre » en prélevant une taxe sur la production et le commerce de cette substance illicite.
Un trimestre après le début de la désormais traditionnelle offensive printanière annuelle* des talibans, la période stratégique (d’un point de vue économique) de la récolte de l’opium** à pavot achevée et celle du ramadan conclue, c’est un paysage de désolation estivale qui prévaut dans ce pays enclavé, exsangue et éreinté entre Asie centrale et sous-continent indien.
Selon les autorités afghanes et les représentants de l’ONU sur place (UNAMA), au 24 juillet, des combats violents opposent les forces de sécurité afghanes (armée, police, milices locales pro-gouvernementales) à un spectre disparate de groupes radicaux insurgés (où émergent notamment les talibans et Daech) dans 21 des 34 provinces composant la République islamique d’Afghanistan. Soit, si l’on prend pour référence les bilans humains, les provinces les plus touchées par les combats sont : Kaboul, Helmand, Kandahar, Nangarhar, Oruzgan, Faryab, Herat, Laghman, Kunduz et Farah.
Et la liste des districts impactés par ces hostilités sans fin ne cesse de s’allonger : le 23 juillet, deux nouveaux districts tombaient aux mains des talibans (district de Kohistan, dans la province de Faryab, dans le nord ; district de Taiwara, province de Ghor, dans l’ouest) ; quelques jours plus tôt, 35 policiers périssaient dans une attaque de l’insurrection talibane dans l’extrême nord-est (district de Tagab ; province de Badakhshan). Dans le nord toujours, les talibans ont engagé mi-juillet des combats violents dans plusieurs districts des provinces de Kunduz et de Baghlān, notamment à proximité de sa capitale Pol-e-Khomri.
Sur-sollicitées en tous points du territoire quand elles ne sont pas simplement prises au piège, acculées, harassées et dépassées par les événements, les forces régulières afghanes (les Forces Spéciales notamment) paient un tribut très lourd aux coups de boutoirs multiples d’une insurrection talibane qui pour sa part ne connait guère de doute ni problème de motivation, de recrutement ou de défection dans ses rangs.
Trois ans après leur départ de ce théâtre de crise s’il en est et tout apprécié des responsables militaires afghans soit-il, le retour fin avril 2017 de plusieurs centaines de Marines américains dans l’austère province du Helmand ne saurait à lui seul inverser la tendance, permettre à l’Afghan National Army (ANA) de reprendre son souffle, moins encore de reprendre l’initiative.
Enfin, dans ce pénible registre de sinistralité généralisée, notons que mi-juillet, de l’autre côté de la Ligne Durand – les 2430 km de frontière séparant l’Afghanistan de son voisin oriental pakistanais -, la Pakistan Army engageait quant à elle l’Opération Khyber 4 dans la région montagneuse de la Khyber Agency (zones tribales de la frontière pakistano-afghane ; Pakistan) contre des éléments de Daech présents si ce n’est actifs de deux côtés de cette poreuse frontière.

Sur l’échelle de la violence terroriste aveugle

* Dont le détail peut-être consulté ici.
Observée sur les diverses lignes de front (sud, est, nord), l’inflation des hostilités, du nombre des victimes (civiles, forces de sécurité) est également déplorée sur le champ de la violence terroriste aveugle, à l’instar, lundi 24 juillet, d’un énième attentat-suicide perpétré dans la capitale (ouest, quartier chiite) responsable de 24 morts (une quarantaine de blessés), revendiqué par les talibans.

Selon le dernier décompte de l’UNAMA*, ce sont 1662 civils (3581 blessés) qui ont perdu la vie au premier semestre 2017 (dont 300 uniquement à Kaboul) ; pour mémoire, le 31 mai, le plus violent attentat à meurtrir la capitale avait fait à minima 150 victimes et près de 500 blessés. Les autres provinces de ce pays sinistré par quatre décennies consécutives de crise ne sont guère épargnées : en juin, dans la province méridionale du Helmand, un attentat à la voiture piégée avait fait 34 morts et une soixantaine de blessés. L’emploi par la kyrielle de groupes obscurantistes insurgés (talibans, Daech, autres) d’engins explosifs improvisés – les tristement célèbres IED – et le recours quasi-industriel aux attentats-suicides seraient responsables de 40% des victimes civiles recensées.

L’arène politique, cet autre espace de conflit

* Dernier scrutin présidentiel organisé en 2014 ; des élections législatives devaient suivre deux ans plus tard, en septembre 2016 ; un scrutin dont l’électorat afghan attend toujours la tenu…
Tout « démocratique* » soit-il, ce n’est hélas pas du côté du cadre politique et institutionnel national que le peuple afghan trouvera quelque matière à réconfort à l’été 2017 ; mais plus sûrement à consternation.
Trois ans après une naissance contre-nature et compliquée, l’exécutif bicéphale combinant un chef de l’Etat (A. Ghani) au crédit aussi écorné qu’au bilan mince et un Chief Executive (sorte de Premier ministre) aux prérogatives incertaines et limitées (A. Abdullah) a surtout fait montre de son inaptitude à répondre aux multiples attentes (sécurité, paix, stabilité, économie, développement, emploi) d’une population fatiguée et désormais résignée ; une déception, un mal de plus dont elle se serait naturellement volontiers passée.
Accusé de dérive autocratique, le Président A. Ghani – lequel succéda à un chef de l’Etat (H. Karzai) en son temps taxé de pareille faiblesse…-, n’est guère parvenu à poser de jalon convaincant en faveur de la paix, nonobstant ses appels du pied discutables en direction d’une insurrection talibane peu concernée par la matière.
* Dirigeant du parti politique radical Hezb-e-Islami, agé de 70 ans, il fût Premier ministre à deux reprises dans les années quatre-vingt-dix et est en grande partie impliqué dans le chaos de la guerre civile (1992-96), la mort de dizaines de milliers d’Afghans et la destruction de Kaboul. ** Gouverneur de la province de Balkh (nord) ; ce tadjik est l’ancien responsable de l’Alliance du nord anti-talibane aux côtés du défunt Shah Massoud.
Le retour en mai 2017 dans la capitale du boucher de Kaboul (G. Hekmatyar*) et la conclusion d’un accord avec ce dernier en septembre 2016 constituent pour l’administration Ghani moins des succès porteurs d’espoir que des initiatives douteuses si ce n’est désespérées.
Le 17 juillet, dans ce contexte intérieur morose, l’interdiction de se poser (aéroport de Mazar-e-Sharif au nord) adressée à l’appareil ramenant depuis son exil turc momentanée le vice-président afghan, le sulfureux général ouzbek R. Dostum, éleva de quelques degrés supplémentaires la tension entre Kaboul, siège d’un pouvoir central par nature fragile et contesté, et les périphéries ethno-politiques. La formation d’une alliance nordiste anti-Ghani associant R. Dostum et A. M. Noor** – d’anciens rivaux, comme il se doit -, la réunion début juillet d’une cinquantaine de parlementaires dans la province méridionale de Kandahar pour dénoncer la politique présidentielle, en portent aisément témoignage.

L’axe Washington – Kaboul, ténu autant qu’essentiel

En ces temps difficiles pétris d’incertitude tant au niveau des hostilités que du moyen-terme politique, Kaboul et son administration disputée maintiennent tout juste la tête hors de l’eau ; et encore.
Une situation de grand inconfort domestique imposant quelque nécessaire assistance et soutien extérieurs. Ne pouvant se remettre à une attitude constructive ou bienveillante de la part d’Islamabad (dont l’ingérence dans les affaires intérieures afghanes et l’attitude pour le moins ambigüe ne sont plus à démontrer), le pouvoir afghan compte plus que jamais sur le concours, l’aide et la compréhension d’une communauté internationale, toute lassée soit-elle de se maintenir au chevet de cet éternel patient rétif à tout traitement de choc, fut-ce sur la durée.
* 6 700 dédiés à la formation et au conseil des forces afghanes ; 2 100 engagés dans la lutte contre-insurrectionnelle et anti-terroriste (contre Al-Qaïda et Daech, notamment).
L’arrivée à la Maison-Blanche d’une administration républicaine à la perception encore très incertaine du dossier afghan (et de bien d’autres contentieux asiatique…) suscite quelque inquiétude et appréhension légitime du côté de Kaboul, la durée, le format et la nature à terme de l’engagement de la puissante Amérique (en appui de ses partenaires de l’OTAN) apparaissant désormais plus sujets à caution.
La décision de déployer à court terme quelques milliers de soldats américains supplémentaires aux côtés des troupes afghanes et des 8 800 militaires américains* déjà présents sur le terrain ne s’apparente guère à un surge similaire au précédent décidé par le président B. Obama en décembre 2009 – soit lorsqu’il valida le principe d’un déploiement de 30 000 soldats américains supplémentaires sur le sol afghan, pour porter la présence militaire américaine au total impressionnant de 100 000 hommes.
Le 21 juillet, une frappe américaine aérienne malheureuse dans le Helmand (district de Gereshk) fit une quinzaine de victimes dans les rangs des forces de police afghanes, dans un nouveau cas regrettable de confusion des cibles ; toute involontaire et triste soit-elle, cette méprise fatale a entre autres effets de relancer le débat auprès d’une partie de l’opinion afghane sur l’opportunité de la présence militaire étrangère sur cet interminable théâtre de crise.
Quel que soit le prisme retenu, l’angle adopté, l’observation clinique de la scène estivale afghane 2017 débouche – nulle surprise – sur un constat préoccupant : fragilisé sur le plan politique et institutionnel, meurtrie durement dans sa chair par l’intensité des combats et l’expansion continue, province après province, district après district, de la mainmise talibane sur une partie substantielle du territoire national (évaluée autour de 45% de sa superficie), la République Islamique d’Afghanistan va mal et son sort, à moyen terme, ne peut qu’inquiéter.
Ce constat maussade est loin d’être l’apanage unique de Kaboul ; Pyongyang, Islamabad, Naypyidaw ou encore Manille, pour ne signaler qu’une poignée d’autres capitales asiatiques au cours actuellement agité, ne sont pas non plus épargnées par les maux et non des moindres…
Cependant, à force de se pencher, avec plus ou moins d’intensité et de sérieux depuis des décennies auprès de cet Etat tourmenté, après y avoir sacrifié de (bien trop) nombreuses vies et consentis des moyens considérables (financiers et matériels), le concert des nations conserve-t-il encore quelque clairvoyance à son sujet, quelque espoir de l’extraire à moyen-terme de cet inextricable chaos ? Le doute est permis.
A propos de l'auteur
Olivier Guillard
Spécialiste de l'Asie, chercheur au CERIAS (Université du Québec à Montréal), le Dr Olivier Guillard est l'auteur du livre De l’impasse afghane aux errances nord-coréennes : chroniques géopolitiques 2012-2015, NUVIS, Paris, 2016. Il a publié divers ouvrages sur la volatile scène politique et stratégique du sous-continent indien et, entre autres régions d’Asie, abondamment voyagé en Inde, en Corée du sud, en Afghanistan, en Birmanie, au Sri Lanka, au Pakistan, en Chine, en Thaïlande, en Indonésie, au Népal, au Cambodge ou encore au Bangladesh. Titulaire d’un Doctorat en droit international public de l’Université de Paris XI, il est aussi directeur de l’information de la société Crisis24 (GARDAWORLD), un cabinet de conseil et d’ingénierie spécialisé dans l’analyse et la gestion des risques internationaux.