Politique
Analyse

Inde : au Gujarat après Modi, le chaos ?

Le Premier ministre Narendra Modi lors d'un meeting du BJP à Tri mandir dans le Gujarat Gujarat le 16 septembre 2014. (Crédits : The Times of India/Yogesh Chawda/via AFP)
Le Premier ministre Narendra Modi lors d'un meeting du BJP à Tri mandir dans le Gujarat Gujarat le 16 septembre 2014. (Crédits : The Times of India/Yogesh Chawda/via AFP)
Le Gujarat s’est imposé depuis le début de la décennie 2000 comme l’un des États indiens les plus en vue, les regards se focalisant bien souvent sur la personnalité controversée de son homme fort, Narendra Modi. Premier ministre de l’Union indienne depuis mai 2014, c’est toutefois grâce à ses douze années formatrices à la tête du Gujarat (2001-2014) que Modi a pu construire un style et une stature politique nationale inconnus en Inde depuis le règne d’Indira Gandhi trente ans auparavant, mêlant dirigisme capitaliste et autoritarisme politique, communautarisme ethnoreligieux et nationalisme agressif. Le Gujarat aura donc rempli le rôle de faire-valoir pour Narendra Modi, tremplin dans sa conquête du pouvoir à l’échelle nationale. Il s’agissait pour ses conseillers en communication de consacrer l’existence d’un « modèle gujarati », reproductible dans toute l’Inde. Voter pour Modi était donc l’assurance d’une Inde marchant vers le progrès et le « développement », direction que les Indiens ont choisie lors des élections législatives de 2014. L’occasion de revenir sur une décennie de « Modinomics » et de tâtonnements « made in Gujarat », en essayant de gratter derrière le vernis du miracle gujarati.

Contexte

Le Gujarat est un État de la côte ouest de l’Inde, bordant le Pakistan et ouvert sur la mer d’Oman grâce à plus de 1 600 km de littoral. Cette position géographique stratégique a fait de la région une plaque tournante du commerce entre l’Inde et le reste du monde, et ce depuis plusieurs millénaires. Les Gujaratis aiment en effet à rappeler les aventures marchandes de leurs aïeux pour expliquer la réussite économique de la province. Des marins gujaratis guidant Vasco de Gama sur les côtes indiennes aux premiers comptoirs coloniaux européens établis à Surat, le Gujarat s’est souvent trouvé sur le devant de la scène dès lors qu’il s’agissait de créer et faire fructifier des entreprises de négoce et autres réseaux commerciaux. C’est ainsi que l’on retrouve nombre de Gujaratis parmi les grandes familles industrielles indiennes, àl’instar des Ambanis, Godrej ou Birla, tandis que la diaspora gujaratie est présente sur tous les continents, de Durban à Londres. Façonnée par des siècles d’échanges mondialisés, la prospérité du Gujarat est donc le produit d’une histoire au long court et lorsque Narendra Modi en devient le ministre-en-chef à l’automne 2001, il sait qu’il ne lui reste qu’à transformer l’essai. Le Gujarat est alors un État indien riche, auquel il ne manque plus qu’une image de marque. C’est ce à quoi va s’atteler « NaMo » durant une longue décennie d’exercice du pouvoir.

Godhra, le Gujarat qui vibre

Avec l’entrée en fonction de Narendra Modi, c’est la frange la plus extrémiste de la droite nationaliste hindoue qui triomphe. Le jeune vendeur de thé de Vadnagar était depuis longtemps un membre actif du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS, Organisation des volontaires nationaux), la matrice de l’hindutva (« hindouité »), courant politique qui milite pour une Inde « régénérée » sur une base hindoue. Dès les années 1980, Narendra Modi représente le RSS au sein du Bharatiya Janata Party (BJP, Parti du peuple indien), les deux formations constituant le fer-de-lance du nationalisme hindou. Fort de ses expériences d’organisateur et de cadre politique, Narendra Modi parvient à se hisser à la tête du Gujarat fin 2001, profitant de la santé déclinante du Chief Minister de l’époque, Keshubhai Patel.
Peu après sa prise de fonction, en février 2002, l’attaque d’un train dans lequel se trouvaient des pèlerins hindous par une foule musulmane dans la ville de Godhra met l’État à feu et à sang. Dans les jours et semaines qui suivent cet accident, les principales villes de l’État sont en proie à des émeutes intercommunautaires entre hindous et musulmans. Ces pogroms s’étendent également aux zones rurales, tuant au total plus de 2 000 personnes, musulmanes dans leur grande majorité. Le rôle du gouvernement régional et de Narendra Modi dans ses émeutes a été mis en évidence par de nombreux organismes, le ministre-en-chef ayant donné un blanc-seing aux émeutiers, membres de milices de l’hindutva, qui avaient la clémence voire le soutien des forces de l’ordre dans leur chasse aux musulmans.
Narendra Modi exploite donc politiquement les événements de 2002 afin de s’imposer comme la figure incontournable d’un hindouisme politique agressif et décomplexé, transformant au passage le Gujarat en laboratoire de l’hindutva. Le péché originel de 2002 va lui permettre de cimenter sa popularité auprès d’une majorité de la population de l’État. Les musulmans forment en effet moins de 10 % de la population du Gujarat, et Narendra Modi sait pertinemment que ces derniers, même avant les émeutes, ne font pas partie des électeurs traditionnels du BJP. La base du mouvement nationaliste hindou est principalement constituée de membres des hautes castes, et toute l’habileté politique de Modi est de l’étendre aux castes intermédiaires et aux basses castes (dites OBC ou « other backward castes ») en jouant la carte de l’union religieuse, « hindous contre musulmans ». De fait, après Godhra, les hindous du Gujarat plébiscitent en masse Narendra Modi, qui gagne les élections législatives anticipées de décembre 2002 avec un score sans précédent, remportant 126 sièges sur les 182 en jeu. La majorité des hautes castes — à l’instar des patels — ainsi que les OBC ont voté pour le BJP, et les districts les plus touchés par les émeutes n’ont élu que les membres de ce parti.
*Même si au niveau national, le Premier ministre A. B. Vajpayee, membre aussi du BJP, a d’abord hésité sur la ligne à tenir face aux émeutes de 2002 et la responsabilité de Modi. Finalement, le BJP se rangera derrière lui sans le sanctionner.
Un peu plus d’un an après son arrivée au pouvoir, Narendra Modi a donc réussi à faire de l’hindutva le facteur premier de mobilisation politique au Gujarat, polarisant comme jamais la société gujaratie autour de thèmes religieux et identitaires. Après 2002, plusieurs tendances contribuent en effet à créer — à dessein — des divisions sociales profondes : épuration ethnique et ségrégation spatiale entre hindous et musulmans, discours politique antimusulman du BJP, activisme croissant des supplétifs de l’hindutva dans les domaines culturels et sociétaux. En fomentant ce clivage communautaire, Narendra Modi s’affranchit des contraintes politiques qui auparavant lui pesaient : il jouit d’une popularité sans faille chez une majorité d’hindous, s’assure de la mise au pas de l’opposition congressiste, de la bienveillance du RSS et de la loyauté de son parti*.
Dès 2003, les voix dissidentes sont inaudibles et l’appareil d’État mis en coupe réglée par un BJP tout puissant. Ce coup de force opéré, il reste désormais à Modi à rendre durable cette mainmise sur le pouvoir. Une fois jouée la carte identitaire, dont les effets mobilisateurs n’ont qu’un temps, Narendra Modi va affermir sa légitimité et son assise populaire en s’attelant à transformer l’État en un modèle de gouvernance économique.
Libéralisme économique et extrémisme hindou constituent pour le BJP et ses dirigeants les deux faces d’une même pièce, palette d’instruments de domination politique utilisés au gré des circonstances et des nécessités du moment. La longue décennie de règne de Narendra Modi au Gujarat constitue à ce sujet un cas d’école.

Le laboratoire gujarati

En 2003, Narendra Modi lance le premier sommet « Vibrant Gujarat », grande rencontre biannuelle destinée à vendre la « marque » Gujarat et l’attractivité de l’État auprès d’investisseurs indiens et étrangers. C’est le Chief Minister lui-même qui inaugure ces salons, à grand renfort de marketing. Tâche au Gujarat de devenir la vitrine et la porte d’entrée d’une Inde qui brille. Les investissements directs étrangers pleuvent, la croissance économique décolle, la qualité de vie surclasse celle des autres États : tel est alors le refrain entonné par le BJP au Gujarat. Derrière cette machine de communication bien huilée se cache une réalité plus contrastée.
*Cette loi datant de l’époque coloniale, la Land Acquisition Act de 1894, a été revue en 2013 par le gouvernement du Congrès pour y inclure des études d’impact social et environnemental ainsi que le consentement de 80 % des résidents concernés (70 % dans le cas d’un PPP). Le gouvernement du Gujarat a promulgué une ordonnance afin de se substituer à ces dispositions contraignantes.
Le « modèle » du Gujarat se fonde dès son origine sur l’appel au grand capitalisme, afin de développer une base industrielle solide. Le secteur secondaire représente près de 40 % du PIB de l’État, le chiffre le plus élevé du pays. Cela fut rendu possible par une politique dirigiste et pro-investissement, illustrée notamment par la création de zones économiques spéciales (ZES). Le gouvernement du Gujarat acquiert des terres agricoles sous couvert d’un « domaine éminent », qui lui permet d’exproprier paysans et autres tenanciers (moyennant compensation), pour revendre ensuite les terrains à prix modiques à des grands groupes industriels*.
*Après des déboires à Singur, au Bengale-Occidental, où le constructeur a du renoncer à s’implanter à la suite de mouvements d’oppositions de gauche, soutenus par les naxalistes. **La côte du Gujarat a particulièrement été touchée par ces grands projets de développement : perte de biodiversité, destructions de mangroves, de marais et de zones de cultures agricoles traditionnelles (dattes). ***Le Gujarat devrait par ailleurs accueillir la première ligne à grande vitesse indienne, reliant Ahmedabad à Mumbai, grâce à une supervision japonaise, devant ouvrir en 2023.[/asl-article-bulle]C’est ainsi que Tata a pu s’implanter dans l’État pour y construire une usine de production automobile, à Sanand, en 2008*. Le groupe Reliance à quant à lui choisi Jamnagar, sur la côte gujaratie, afin d’y développer un complexe pétrolier incluant une raffinerie. Enfin, la firme Adani s’est vue attribuer la zone de Mundra afin de créer le plus grand port privé du pays. Toutes ces implantations se font dans le cadre de réglementations exceptionnelles : exemption de taxe, absence d’étude d’impact environnemental**, procédures d’embauche et droit du travail à la discrétion des multinationales. On trouve aujourd’hui plus de 60 ZES au Gujarat, et la tendance devrait être à l’accélération, notamment avec le méga-projet de corridor industriel entre Delhi et Mumbai, où figurent pêle-mêle aéroports, smart cities, corridors ferroviaires***. Le tout pour près de 100 milliards de dollars d’investissements.
*Derrière les poids lourds que sont le Maharashtra, Delhi, le Tamil Nadu et le Karnataka (Bangalore). Ces États et territoires ont également un PIB par habitant supérieur au Gujarat (à l’exception du Karnataka). **Voir la base de données du gouvernement indien. ***L’État représente près de 20 % des exportations du pays pour à peine 6 % de son PIB. ****Période coïncidant avec la fin du mandat de Chief Minister de Narendra Modi.
Ces concessions aux grands patrons industriels indiens font du Gujarat un État disposant d’un « climat des affaires » favorable, et lui permettent d’avoir un volume d’investissements directs étrangers (IDE) important, au 5e rang national*, avec près de 10 milliards de dollars d’IDE entre 2000 et 2014. De fait, cette attractivité place le Gujarat dans le peloton de tête des États ayant connu la plus forte croissance économique entre 2002 et 2012, dépassant 10 % par an. Ce taux de croissance à deux chiffres a été régulièrement mis en avant par le BJP, afin de vanter un Gujarat qui suivrait les pas du Guangdong chinois, à l’écart de la torpeur anarchique du sous-continent. Il a permis à l’État d’être en avance sur certains secteurs, notamment les infrastructures : réseau routier dense et de bonne qualité, distribution en électricité continue et quasi complète**. Malgré ces réussites, la priorité donnée aux entreprises capitalistiques, tournées vers l’exportation*** et faiblement intensives en main-d’œuvre, commence pour autant à montrer des signes d’essoufflement, puisque la croissance a ralenti fortement depuis 2013-2014****. Sur l’exercice 2015-2016, elle s’établit à 6,7 %, un chiffre inférieur à la moyenne nationale et son niveau le plus bas depuis une décennie, l’État se faisant ainsi distancer par des outsiders tels que le Bihar ou l’Orissa.
*Nagaland, Mizoram, Meghalaya, Tripura, Manipur et Sikkim.
Cependant, au-delà du PIB et autres taux de croissance promus au rang de valeur cardinale par les dirigeants de l’État, des économistes mettent en avant d’autres indicateurs, qui font tomber le Gujarat de son « vibrant » piédestal. Ce dernier ne se situait en 2011 qu’au 11e rang pour l’indice de développement humain (IDH), alors qu’il occupait la 10e position en 2000. En effet, malgré une richesse par habitant supérieure de moitié au reste du pays, le Gujarat est loin du haut du classement pour les indicateurs sociaux (taux de scolarisation, mortalité et malnutrition infantiles, sex-ratio), dépassé par des États moins riches tels que le Jammu-et-Cachemire, le Pendjab ou les États du Nord-Est*.
*Le corridor entre ces deux villes forme un ensemble urbain et industriel riche et densément peuplé, c’est le cœur du Gujarat « utile ».
Ce niveau de développement humain relativement médiocre est à mettre en lien avec les grandes disparités géographiques et sociétales qui traversent l’État. À l’ombre de la prospérité des métropoles globales Ahmedabad et Surat*, loin des autoroutes et des centres commerciaux d’un Gujarat connecté et urbain, se trouvent des régions et des populations en marge, bien loin d’un État vantant son développement inclusif.
Ainsi, la première de ces disparités concerne le fossé croissant entre un monde rural fondé sur la terre et l’agriculture et des classes moyennes urbaines tournées vers les services et l’industrie. Si cette dichotomie n’est pas propre au Gujarat, elle est accentuée par le modèle de développement inégalitaire de l’État.
*Le taux de pauvreté est deux fois supérieur en milieu rural (21 %) qu’en zone urbaine (10 %). Il est encore supérieur chez les dalit (22 %) et les adivasi (34 %). **À l’instar du Barrage Sardar Sarovar sur la Narmada, dont la construction, tout juste achevée, a été l’objet d’une âpre bataille par les communautés adivasi qui ont été déplacées de force lors du projet. ***Les salaires au Gujarat sont inférieurs de 30 % à la moyenne nationale. ****Voir les travaux de Christophe Jaffrelot et Laurent Gayer sur ce sujet, notamment dans l’ouvrage Muslims in Indian Cities.
Les milieux ruraux apparaissent comme les premières victimes de ce mode de croissance*, des adivasi (populations tribales) dépossédées de leurs terres à cause des grands projets** aux dalit (intouchables) sans terre et contraints de travailler comme journaliers dans les ZES avec de faibles salaires***. Ces communautés rurales s’endettent toujours plus, tentant de s’accrocher à la caravane de la croissance. Pourtant, leur différentiel de niveau de vie avec les populations urbaines s’accroît : en 2012, les ménages urbains dépensaient 70 % de plus que leurs homologues ruraux, contre 50 % de plus en 1994. Les dalit et les adivasi sont les grands perdants d’une économie gujaratie en voie de métropolisation. Aux côtés de ces oubliés du développement, il convient d’ajouter les musulmans. Ceux-ci, bien que fortement urbanisés, figurent parmi les communautés les plus déshéritées du Gujarat, ghettoïsés aux franges des grandes villes (processus qui s’est accentué depuis les émeutes de 2002), faiblement éduquées, disposant d’un accès réduit aux emplois publics en raison de l’absence de politique de discrimination positive à leur égard****.
*Disponible également en français sous le titre Splendeur de l’Inde ? Développement, démocratie et inégalités.
Si le modèle économique du Gujarat assure une prospérité dans l’ordre pour une partie de la population, les classes moyennes urbaines, elle laisse donc de côté de nombreux groupes sociaux. Pour paraphraser Amartya Sen dans son ouvrage An Uncertain Glory*, le Gujarat est un « océan d’Afrique subsaharienne comportant des îlots de Californie ». Ce développement économique déséquilibré risque de mener à un sentiment d’aliénation généralisé et déjà on observe une montée des révoltes dans l’État du Mahatma Gandhi.
*Les patels sont ainsi particulièrement visés par la politique agressive d’acquisition foncière du gouvernement pour ses projets industriels, d’autant plus que le gouvernement du Gujarat a fait voter en la matière une loi assouplissant les dispositions d’indemnisation et de consentement prévus par New Delhi.
La plus médiatisée fut assurément celle de la caste des patels, qui s’est mobilisée au cours de l’été 2015 pour réclamer des quotas d’emplois pour leur caste au sein des administrations publiques. Les patels ont dominé la vie politique gujaratie depuis l’indépendance, et ont longtemps constitué l’épine dorsale du BJP. Le modèle gujarati et son soutien affiché aux multinationales et aux grands projets industriels ont cependant largement fragilisé cette communauté semi-rurale, qui a prospéré grâce à un tissu de PME dense et une assise foncière importante*. Les patels se sont donc engagés en masse contre la politique économique de Narendra Modi, alors que celui-ci était déjà en poste à New Delhi. Leur révolte eut un fort écho médiatique, en raison de l’influence et du poids de la communauté dans l’État, mais elle ne constitue qu’une des facettes des luttes sociales gujaraties.
Les dalit sont échauffés depuis l’été 2016 et l’incident d’Una, au cours duquel des milices de protection des vaches (gau rakshaks), affiliées à la nébuleuse nationaliste hindoue, ont battu quatre intouchables pour avoir dépouillé la carcasse d’un bovin. Chez les adivasi, les tensions sont historiquement fortes, en raison de l’activisme des nationalistes hindous dans les régions tribales. Entre prosélytisme culturel et religieux, clientélisme politique et projets de développement controversés (notamment le barrage de la Narmada), le BJP et ses affidés se sont mis à dos de nombreux adivasi. Ceux-ci réclament notamment une application des différentes lois de protection de leur communauté, telles que le Forest Act de 2006.
*Les musulmans, les dalit, les adivasi et les patels représentent entre eux près de 45 % de la population de l’État (10 % de musulmans, 12 % de patels, 7 % de dalit et 15 % d’adivasi).
Sur ce fond disparate de rébellions locales, c’est l’avenir du BJP au Gujarat qui se joue. Les élections législatives auront lieu à la fin de l’année, et pour la première fois depuis l’arrivée de Narendra Modi en 2001, le BJP est sur la défensive dans son État phare. Si les aspirations des dalit, des patels, des adivasi ou des musulmans ne se sont pas encore cristallisées dans un combat commun*, les dirigeants du BJP regardent nerveusement tout signe allant en ce sens. Un leader de basse caste, Alpesh Thakor, a ainsi fondé son propre mouvement, souhaitant réunir les voix des dalit, des adivasi et des basses castes. Ailleurs, l’avocat Jignesh Meghani a décidé d’unir les forces des dalit et des adivasi contre la politique du BJP. La dernière inconnue concerne enfin le bouillonnant Hardik Patel, chef de file des patels, qui fait monter les enchères quant à sa position électorale.
Dans cette effervescence politique, le BJP apparaît divisé, ayant perdu sa figure tutélaire avec le départ de Narendra Modi en 2014. Le Premier ministre a confié sa succession à un membre de sa vieille garde, Anandiben Patel, avant que celle-ci ne soit remplacée à l’été 2016 par un proche d’Amit Shah, président du BJP au niveau national. De ces querelles intestines au BJP, le Congrès ne profite guère, puisqu’il est lui aussi scindé en de nombreuses factions rivales.
Ainsi, alors que Narendra Modi regarde désormais vers 2019 et un second mandat à la tête de l’Union indienne, le sort de son État natal pourrait se rappeler à lui dans un futur pas si lointain. Parce que le Gujarat a été le laboratoire d’un certain ordre économique, aujourd’hui étendu à l’Inde entière, ses secousses actuelles feront demain sentir leurs répliques dans tout le sous-continent. En effet, derrière des agitations politiques éphémères et des cycles électoraux imprévisibles se joue au Gujarat la répétition d’une pièce que tous les Indiens devront bientôt contempler. Elle met en scène la jeune et pétillante India, égérie d’une modernité capitaliste triomphante, tentant de séduire le taciturne Bharat, usé par une vie de labeur et d’injustice. De la réussite de leur union dépendra le sort de la nation entière.
Par Guillaume Gandelin
A propos de l'auteur
Guillaume Gandelin
Diplômé de l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, Guillaume Gandelin est spécialiste de l’Asie du Sud, avec une prédilection pour l’Inde où il a vécu et étudié. Chercheur au Laboratoire d’études prospectives et d’analyses cartographiques (Lépac) depuis 2012, il assure la préparation et le suivi scientifique de l’émission "Le Dessous des Cartes", diffusée chaque semaine sur Arte et participe au développement du projet de géopolitique prospective Les Futurs du Monde. Il est par ailleurs régulièrement sollicité pour intervenir dans le cadre de conférences, tables rondes et séminaires de formation, aussi bien en français qu’en anglais.