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Elections en Inde : Jayalalithaa ou l'éternel retour

J. Jayalalitha, ministre en chef du Tamil Nadu et leader du All India Anna Dravida Munnetra Kazhagam (AIADMK), parti dravidien, lors d'un meeting pour les élections locales à Chennai le 9 avril 2016.
J. Jayalalitha, ministre en chef du Tamil Nadu et leader du All India Anna Dravida Munnetra Kazhagam (AIADMK), parti dravidien, lors d'un meeting pour les élections locales à Chennai le 9 avril 2016. (Crédits : ARUN SANKAR / AFP)
En Inde, les élections des parlements des Etats fédérés sont étalées chaque année et le 16 mai prochain, c’est au tour du Tamil Nadu. Cette année en apparence, peu de mystère sur le résultat dans cet Etat fédéré à la pointe sud-est du pays. La favorite est encore une fois J. Jayalalithaa, ministre en chef sortante et leader de l’AIADMK, l’un des deux partis dravidiens qui dominent la vie politique locale (voir notre article sur le sujet).
L’ancienne actrice dirige aujourd’hui « son » Etat comme une dame de fer, mais avec un charisme volontairement maternelle, qu’elle a forgé au cours de ses différents mandats. Surnommée « Amma », ou la « mère » en tamoul, elle possède toutes les cartes pour remporter une quatrième fois les élections au Tamil Nadu. Grandissime favorite, elle doit compter avec des coalitions rivales qui pourraient tirer leur épingle du jeu.

Contexte

Le parcours de J. Jayalalithaa est exceptionnel pour une femme politique en Inde. En 1982, cette actrice de cinéma rejoint l’AIADMK (All India Anna Dravida Munnetra Kazhagam). Ce parti s’inscrit dans la mouvance dravidienne qui vise une société égalitaire pour les castes inférieures, ainsi que la fin de la domination du nord de l’Inde sur la politique et l’économie du sud du pays. L’incorporation d’éléments du nationalisme tamoul explique que les partis de cette famille politique n’existent vraiment que dans le Tamil Nadu.

Jayalalithaa doit sa carrière à M.G Ramachandran, dit MGR, lui aussi acteur populaire dans la région. C’est lui qui en 1973 a créé l’AIADMK, né d’une scission avec le DMK (Dravida Munnetra Kazhagam) pour un souffle nouveau au mouvement dravidien, selon ses supporters. MGR devient ministre en chef du Tamil Nadu en 1977. C’est dans son giron que Jayalalithaa devient d’abord secrétaire à la propagande puis députée à la chambre basse locale. En 1987, à la mort de MGR, elle s’oppose à sa veuve Janaki Ramachandran. Cette dernière l’emporte et devient ministre en chef en 1988, mais Rajiv Gandhi, alors Premier ministre indien, impose la règle du « régime présidentiel » et le gouvernement central prend le contrôle du Tamil Nadu. Deuxième chance pour Jayalalithaa : elle conduit la campagne qui suit en 1989 en se réclamant de l’héritage de MGR. Elle est élue députée et s’impose comme la leader incontestée de son parti. En 1991, elle devient alors la première femme élue ministre en chef du Tamil Nadu.

Battue aux élections de 1996, Jayalalithaa se voit interdite de participation aux élections de 2001 en raison de sa condamnation à cinq ans de prison pour détournement de biens publics. Alors que l’AIADMK remporte la majorité, c’est O. Panneerselvam qui devient à sa place ministre en chef, mais son gouvernement est accusé d’être une marionnette de Jayalalithaa. Acquittée par la Haute Cour de Madras, elle redevient ministre en chef en mars 2002. Après avoir perdu les élections de 2006, l’AIADMK revient au pouvoir en 2011 et Jayalalithaa retrouve « son » poste pour la quatrième fois. Le 27 septembre 2014, elle est jugée et condamnée à 4 ans de prison pour corruption et fraude fiscale, mais est acquittée en appel le 11 mai 2015. Toujours ressuscitée, elle retrouve donc son siège à la tête du Tamil Nadu.

De l’actrice à la dirigeante idolâtrée

« En tant que journaliste, nous n’avons pas le sentiment de couvrir des élections, confie M. Balasubramanian, reporter dans un quotidien de Madurai au Tamil Nadu. Nous pensons que l’AIADMK va rester au pouvoir, puisque la plupart des gens sont satisfaits du bilan de Jayalalithaa. »
On la décrit comme une ambitieuse. Elle a su écarter sa rivale du pouvoir, la veuve de M.G Ramachandran, ancien ministre en chef du Tamil Nadu, dont elle fut la maîtresse, dit-on. Pour s’en débarrasser, Jayalalithaa n’a pas hésité à faire passer l’épouse pour une femme au foyer qu’il eut été tragique de voir signer des lois. D’abord actrice célèbre au cinéma, Jayalalithaa a su peu a peu lisser son image, pour la remplacer dans l’imaginaire populaire par celle de la dirigeante charismatique. Sa verve autant que son aisance en anglais, en tamoul ou en hindi ont permis au Tamil Nadu, Etat situé à la pointe sud-est de l’Inde, d’attirer sur lui le regard si lointain du nord du pays. Cette force d’influence, Jayalalithaa l’a créée en jouant sur deux tableaux : celui de la femme forte à la tête de l’Etat fédéré, et celui de « Amma », la « mère » prenant soin de son peuple, image véhiculée par ses films.

En Septembre 2014, alors que Jayalalithaa subit un procès pour fraude et doit donc se mettre en retrait de ses fonctions durant quelques mois, certains membres de son parti l’AIADMK passeront alors plus de temps à prier pour leur leader qu’à prendre des décisions. De nombreuses femmes du Tamil Nadu, membres ou sympathisantes du parti, menacent même de se suicider si Jayalalithaa n’est pas acquittée. En octobre 2015, le Parti AIADMK rapportait 40 cas de suicides dont la plupart par pendaison ou immolation, alors que 113 personnes auraient fait un arrêt cardiaque en apprenant la décision de justice.

Un bilan « positif »

Acquittée à la suite de son procès, la « dame de fer » du Tamil Nadu semble pourtant avoir été affaiblie par l’affaire. A 68 ans, Jayalalithaa poursuit malgré tout sa quatrième campagne avec un bilan plutôt positif. Un an après son retour au pouvoir en 2011, le Tamil Nadu connaissait encore de longues coupures d’électricité, non programmées pouvant s’étendre sur douze heures en milieu de journée. Un calvaire pour les entreprises. Au nord et au centre, l’électricité est partagée entre les centrales du Gujarat, du Maharashtra, du Bengale-Occidental et de l’Haryana alors que dans la pointe Sud de l’Inde les stations se font plus rares. C’est dans un tel climat que Jayalalithaa promet de réduire drastiquement les coupures, et connaît un certain succès. Son plan consiste à utiliser l’hydroélectricité, le solaire, et l’énergie éolienne en complément de ce que le Sud reçoit en électricité des autres Etats de l’Union indienne.

« Jayalalithaa a également contribué au développement des universités publiques au Tamil Nadu, et a permis à ces étudiants d’obtenir des ordinateurs portables gratuitement », commente M. Balasubramanian, journaliste dans un quotidien de Madurai. Aux ordinateurs portables labellisés « Amma », il faut ajouter les appareils électroménagers censés simplifier la tâche des femmes du Tamil Nadu, les cantines « Amma » low-cost, ou encore la distribution de 20 kg de riz gratuit aux populations pauvres au sein des « Public Distribution Scheme ». Des mesures qui ne sont pas sans rappeler certains de ses prédécesseurs ministres en chef de l’Etat, à l’image de Kamaraj (parti du Congrès) qui en 1952 instaura les repas gratuits dans les écoles publiques dans le but de pousser les familles à instruire leurs enfants. La distribution de biens de première nécessité a par ailleurs commencé avec Karunanidhi, qui fit donner des téléviseurs aux masses pour les éduquer. « C’est quelque chose qui plaît aux électeurs du Tamil Nadu, et l’on imagine difficilement un parti sans ce genre de programmes », affirme Balasubramanian.

Le défi du « People Welfare Front »

Pourtant, un grain de sable a fait son apparition dans le rouage de la campagne bien ficelée de l’AIADMK. Le « People Welfare Front » emmené par le DMDK avec deux autres partis de la mouvance dravidienne – le MDMK (Marumalarchi Dravida Munnetra Kazhagam) et le Viduthalai Chiruthaigal Katchi – joints au Parti Communiste indien, qui risquent de se partager les voix avec le parti donné favori. Alors que le DMK peine à rassembler, les accusations de fraudes mais aussi de corruption ayant terni le parti depuis son dernier mandat en 2006.
« Au début, le DMDK avait une alliance avec l’AIADMK, et puis peu à peu, il est devenu un parti d’opposition. Le DMK a donc tenté de se servir de ce nouvel allié, de même pour le BJP [parti au pouvoir du Premier ministre Narendra Modi] qui tente depuis longtemps de rentrer au Tamil Nadu, mais cela n’a pas marché. Finalement l’alliance du People Welfare Front, dirigé par Vaiko (V. Gopalsamy, fondateur et Secrétaire général du MDMK) fait office de solution alternative pour les déçus du DMK. Ce parti [le DMK] affiche clairement son penchant pro-business. Les enfants et parents plus ou moins proches de [son leader] Karunanidhi possèdent leurs propres chaines de télévision, ce qui n’est pas inhabituel ici. Mais en revanche, ce qui l’est davantage, c’est l’accusation d’actes criminels contre l’un des enfants du chef du parti. [Trois personnes sont mortes après que le fils aîné de Karunanidhi a mis le feu dans les bureaux du journal local Dinakharan.] [Le quotidien avait] présenté un sondage sur les préférences des électeurs entre deux des enfants de Karunanidhi. »

Interdiction de l’alcool et relations avec le Sri Lanka

Alors que la campagne vient tout juste d’être lancée, le débat qui a agité la sphère politico-médiatique ces derniers mois s’oriente autour de la proposition d’interdire l’alcool au Tamil Nadu. En 1983, MGR crée le TASMAC (Corporation du marché pour l’Etat du Tamil Nadu) afin de contrôler la vente d’alcool et d’interdire les liqueurs ou alcools forts distillés de manière illégale. Néanmoins, les ventes légales ne remontent qu’en 2002, durant le deuxième mandat de Jayalalithaa. La vente contrôlée de produits alcoolisés a permis de réduire les risques, sans toutefois faire baisser la consommation. Si l’ensemble des candidats sont d’accord pour l’interdiction pure et simple de l’alcool, tous ne s’entendent pas sur le timing. Pour Jayalalithaa, la favorite, l’interdiction de l’alcool doit se faire de manière lente, pour tenter d’éduquer les citoyens et surtout éviter une fuite dans le territoire voisin de Pondichéry, où l’alcool sera encore disponible légalement. Ce territoire, paradis des expatriés français, s’est forgé une réputation de fête et de débauche pour les jeunes générations.

L’autre grand dossier concerne les relation avec le Sri Lanka voisin. La leader de l’AIADMK a d’ores et déjà fait savoir qu’elle comptait bien reprendre l’île très convoitée de Katchativu. Cette île située entre le Sri Lanka et le Tamil Nadu a été cédée à Colombo en 1974 sous la gouvernance de Karunanidhi (DMK). Il s’agissait alors de créer une frontière réelle entre les zones de pêche du Sri Lanka et de l’Inde. Malgré cela, de nombreux pêcheurs indiens ont été arrêtés par les autorités sri-lankaises pour pêche illégale depuis la fin de la guerre civile entre Cinghalais et Tamouls, en 2009. Jayalalithaa a récemment imploré le gouvernement central à New Delhi de s’intéresser au sort des 34 pêcheurs toujours emprisonnés au Sri Lanka. Elle a par ailleurs promis la double nationalité aux Tamouls sri-lankais vivant en Inde, dont la plupart sont retenus dans des camps de migrants au Tamil Nadu, réclamant une enquête internationale pour crimes de guerre durant la guerre civile sri-lankaise.

Nombre d’analystes prédisent un nouveau succès aux élections du 16 mai prochain pour la candidate de l’AIADMK, qui pourrait alors s’assurer de 160 à 180 sièges au sein de l’Assemblée législative du Tamil Nadu. Un poids non négligeable parmi les membres chargés d’élire de façon proportionnelle les membres du Rajya Sabha, la chambre haute du parlement indien. Une donnée imprévisible, toutefois, pour le gouvernement central du Premier ministre Narendra Modi, qui connaît déjà l’indépendance de ce parti dravidien.

Par Audrey Dugaraijan, à Madurai (Tamil Nadu)
A propos de l'auteur
Audrey Durgairajan
Audrey Durgairajan est journaliste indépendante en Inde, et collabore avec différents médias Français (Ouest-France, Rue 89) et Indiens (Indes Magazine). Lorsqu’elle n’est pas en reportage, elle forme les étudiantes de License Journalisme et Communication de Madurai (Tamil Nadu).