Politique
Entretien

Elections en Inde : dans l'univers des partis dravidiens

Affiche de Jayalalithaa Jayaram, ministre en chef de l'Etat du Tamil Nadu à la pointe sud de l'Inde, le 30 mai 2015 à Chennai.
Affiche de J. Jayalalithaa, ministre en chef de l'Etat du Tamil Nadu à la pointe sud de l'Inde, le 30 mai 2015 à Chennai. Jayalalithaa est la secrétaire général de l'un des deux partis dravidiens dominant la vie politique locale : le All India All India Anna Dravida Munnetra Kazhagam (AIADMK). Elle est candidate à sa réélection le 16 mai prochain. (Crédits : The Times of India/C Suresh Kumar/via AFP)
En Inde, les élections locales, qui renouvellent le parlement et l’exécutif de chaque Etat de la Fédération, s’étalent sur plus d’une année. Le 16 mai prochain, ce sera le tour du Tamil Nadu, à la pointe sud du pays. S’il n’est pas difficile pour le Bharatiya Janata Party (BJP) du Premier ministre Narendra Modi, ou le Parti du Congrès, principale force d’opposition, de faire campagne au nord de l’Inde, il leur est en revanche compliqué de monopoliser le Sud. Le Tamil Nadu, où les partis dravidiens sont majoritaires, reste une énigme en terme d’alliances. Cependant, une personnalité politique, qui a pris une dimension nationale ces dernières années, est favorite : J. Jayalalithaa, ministre en chef sortante de cet Etat méridional, revient en force, après avoir été blanchie d’une dangereuse affaire de corruption.
D’où viennent les partis dravidiens ? Quelle est leur identité politique et leur combat à l’heure actuelle ? Qu’est-ce qui se joue dans les élections au Tamil Nadu ? Pourquoi ces partis s’opposent-ils ? Pour mieux comprendre, Audrey Dugairajan a rencontré à Madurai un journaliste et un militant, chacun lié à l’un des deux partis dravidiens dominants. Entretien croisé.

Contexte

Les partis dravidiens correspondent à un ensemble d’organisations politiques régionales dans l’Etat du Tamil Nadu. Ils tirent tous, directement ou indirectement, leur origine et leur idéologie du mouvement dravidien créé en 1925 par Periyar E. V. Ramasamy. Ce mouvement est fondé sur une division linguistique en Inde où la plupart des langues du Nord, de l’Est et de l’Ouest sont classées dans le groupe indo-aryen. Celles du sud du pays sont classées avec les langues dravidiennes – qui se trouvent aussi au Népal, au Pakistan, au Sri Lanka, au Bangladesh et au Bouthan.

L’objectif premier des politiques dravidiennes est de créer une société où les castes inférieures auraient les mêmes droits que les autres. Autre but apparu ultérieurement : la fin de la domination du nord de l’Inde sur la politique et l’économie du sud du pays. L’incorporation d’éléments du nationalisme tamoul explique que les partis de cette famille politique n’existent vraiment que dans le Tamil Nadu.

Aujourd’hui, le mouvement dravidien s’est divisé, et pour l’essentiel, deux partis rivaux s’en disputent l’héritage depuis les années 1960 : d’un côté, le DMK (Dravida Munnetra Kazhagam) incarné par M. Karunanidhi et sa famille, et de l’autre, l’AIADMK (All India Anna Dravida Munnetra Kazhagam) représenté par J. Jayalalithaa. Depuis 1967, ils sont les seuls forces politiques à avoir formé des gouvernements au Tamil Nadu. A partir de 1996, des membres du DMK et de l’AIADMK ont alternativement obtenu des portefeuilles ministériels au gouvernement central. Le DMK a été créé en 1949 par C.N. Annadurai, à la suite d’une scission avec le Dravidian Kazhagam de Periyar, connu aussi sous le nom de Parti de la Justice. Quand Karunanidhi a pris la tête du DMK après la mort d’Annadurai, le parti s’est rapidement divisé, et c’est en 1972 que M.G. Ramachandran, acteur populaire du Tamil Nadu, a créé l’AIADMK.

Figure autoritaire douée de l’aura du leader charismatique dédié à son peuple, Jayalalithaa est aujourd’hui la grande star politique au Tamil Nadu. Ressortie indemne de ses ennuis judiciaires : elle est encore une fois donnée favorite aux élections. Le DMK, souvent en alliance avec le parti du Congrès, est, lui, depuis quelques années en perte de vitesse.

M. Mohan, 37 ans, est journaliste politique dans un quotidien local pro-AIADMK. J. Sekar, 35 ans, promoteur immobilier, est membre des jeunes supporters du DMK. Interview croisée de ces deux hommes très impliqués dans la vie politique au Tamil Nadu.

Que reste-t-il de l’enseignement de Periyar dans le parti AIADMK ?
Mohan : Lorsque Annadurai a lancé le parti DMK, sa vision politique, ses discours étaient porteurs, motivants pour les citoyens. Toutefois deux ans après son élection, en 1969, Annadurai décède, et le pouvoir tombe dans les mains de Karunanidhi. Ce fut une scission totale à cette époque avec les idées d’Annadurai, et donc de Periyar. C’est cela qui a entraîné la division entre le DMK et l’AIADMK. Le pouvoir n’était pas géré de manière fiable. Lorsque l’AIADMK gagne finalement les élections de 1977, les programmes chers à Annadurai reprennent. Jayalalithaa, quant à elle, a permis de réduire les coupures de courant en majeure partie.
Sekar : Le DMK a un lien très fort avec les partis dravidiens, dont il est l’une des branches. Néanmoins, le parti a pris un courant différent de celui du Dravida Kazhagam [le premier parti dravidien créé par Periyar, NDLR], bien que nous ayons comme les autres partis dravidiens quelques principes en commun, tels que la lutte contre le système de caste ou la lutte pour conserver le Tamil.
Quelles sont les différences entre le DMK et l’AIADMK ?
Mohan : Je dirais que ce sont ces leaders. Le fondateur du parti AIADMK, M.G. Ramachandran, a été le seul leader à rester au pouvoir aussi longtemps, et ce jusqu’à sa mort en 1987. Il prenait réellement les décisions pour le peuple. On retrouve cette politique à travers Jayalalithaa, surnommée Amma, ce qui signifie la mère en tamil. Les gens ont confiance en elle parce qu’elle s’est battue avec la Cour Suprême pour recevoir de l’eau de l’Etat du Karnataka. Elle a aussi distribué des ordinateurs portables aux élèves des écoles publiques.
Sekar : Annadurai prend la tête du parti DMK jusqu’à sa mort en 1969. V. R. Nedunchezhiyan devient alors ministre en chef de l’Etat du Tamil Nadu pour quelques jours avant de céder sa place à Karunanidhi. Plus tard, en 1972, Nedunchezhiyan et Ramachandran formèrent l’AIADMK pour des questions de leadership. A cette époque pourtant, le parti était encore fort et se battait pour les couches inférieures de la société (castes et tribus), ce que nous tentons de poursuivre aujourd’hui.
Qui sont les leaders de l’AIADMK et du DMK ?
Mohan : Jayalalithaa [leader de l’AIADMK] est considérée comme une femme courageuse, célibataire et qui ne risque donc pas de privilégier sa famille. Ce n’est pas le cas de Karunanidhi, dont la plupart des enfants sont devenus des leaders du DMK, tels que M.K Stalin, M.K Alagiri, M.K Muthu ou d’autres. Par contraste, Jayalalithaa est également, comme Ramachandran et Annadurai l’étaient, facilement accessible pour les citoyens.
Sekar : Karunanidhi est entré dans l’arène politique du Tamil Nadu, il y a longtemps. A l’époque, il était d’usage de faire de beaux et grands discours. Son niveau de langage en tamil notamment, le distinguait donc de ses concurrents politiques. Il est surnommé le « Chanakya politique » pour ses actions en faveur des populations les plus démunies [en référence à Chanakya, intellectuel indien auteur du livre Arthasastra, un traité sur la politique et la façon d’administrer le royaume, NDLR]. Karunanidhi a par exemple distribué des téléviseurs gratuitement aux familles pauvres. Il a aussi lancé l’Université Tamil afin de développer cette langue. Toutefois, deux dossiers ont laissé des traces : d’une part, son incapacité à distribuer suffisamment d’électricité au Tamil Nadu pendant son précédent mandat en 2010 ; et d’autre part, le scandale du 2G, une affaire d’attribution frauduleuse de spectre Internet pour les smartphones à bas prix en échange d’importantes commissions.
Que pouvez-vous dire des alliances futures pour les prochaines élections au Tamil Nadu le 16 mai prochain ?
Mohan : Je ne peux rien dire là–dessus. Cela dépendra certainement de la décision prise par le nouveau gouvernement local.
Sekar : Le DMK entretient de très bonne relation avec l’UPA (United Progressive Alliance) emmenée par le Congrès et ses alliés.
Les partis Dravidiens sont-ils présents dans d’autres Etats en Inde ?
Mohan : Jayalalithaa est un leader national aujourd’hui. Elle parle six langues couramment, et peut donc facilement communiquer avec l’Etat central. Cela s’est vu lors des inondations survenues à Chennai, où Jayalalithaa est parvenue à mobiliser Narendra Modi et ainsi obtenir des fonds.
Sekar : Le DMK est présent uniquement au Tamil Nadu.
Comment sentez-vous ces prochaines élections ?
Mohan : Je pense que Jayalalithaa va remporter les élections, son bilan est satisfaisant. Les menaces d’alliances provenant d’autres partis politiques dravidiens mais minoritaires regroupés sous le nom de « People’s Welfare Alliance » ne peuvent que disperser les votes, mais je pense que l’AIADMK peut s’assurer 160 sièges [sur les 235 que compte le parlement du Tamil Nadu, NDLR].
Sekar : Généralement, les partis politiques ne peuvent devenir populaires que par leurs performances, les résultats au sein du parti, et les discours inspirants des candidats. Karunanidhi était doué pour tout cela. M.K Stalin, son fils et candidat aux prochaines élections, est loin de lui arriver à la cheville.
Propos recueillis par Audrey Dugairajan, à Madurai (Tamil Nadu)
A propos de l'auteur
Audrey Durgairajan
Audrey Durgairajan est journaliste indépendante en Inde, et collabore avec différents médias Français (Ouest-France, Rue 89) et Indiens (Indes Magazine). Lorsqu’elle n’est pas en reportage, elle forme les étudiantes de License Journalisme et Communication de Madurai (Tamil Nadu).