Culture
Ecrivains voyageurs en Asie

Graham Greene en Indochine : un Anglais bien tranquille

Photo non datée de l'écrivain anglais Graham Greene dédicaçant l'un de ses romans dans une librairie. Journaliste, Graham Greene publie une série de romans comme "L'homme et lui-même" (1929), "La Puissance et la Gloire" (1940), "Le Facteur humain", "Le Troisième Homme", puis il se tourne vers l'édition et devient scénariste tant pour l'adaptation de ses romans au cinéma que pour le théâtre. (Crédits : AFP PHOTO)
Photo non datée de l'écrivain anglais Graham Greene dédicaçant l'un de ses romans dans une librairie. Journaliste, Graham Greene publie une série de romans comme "L'homme et lui-même" (1929), "La Puissance et la Gloire" (1940), "Le Facteur humain", "Le Troisième Homme", puis il se tourne vers l'édition et devient scénariste tant pour l'adaptation de ses romans au cinéma que pour le théâtre. (Crédits : AFP PHOTO)
Parmi ceux qui rendirent visite à la place forte de Dien Bien Phu, il y eut le correspondant du Monde Robert Guillain, et l’écrivain anglais Graham Greene, à qui le Sunday Times de Londres avait demandé un reportage sur l’Indochine.
Arrivé un mardi matin, il resta 24 heures dans la cuvette. Le temps qu’on lui organise un tour complet du camp. Le général de Castrie présida un déjeuner en son honneur dans le mess des officiers. Comme Guillain, Greene revint sceptique sur les chances pour la France d’infliger une défaite spectaculaire à Ho Chi Minh, afin d’arriver en position de force aux négociations prévues à Genève. Ce n’était pas le premier voyage de l’écrivain anglais au Vietnam, et son roman The Quiet American (Un Américain bien tranquille) demeure sans doute l’un des documents les plus lucides sur la fragilité de la puissance coloniale au Vietnam, et donc de l’Indochine.
Le 9 janvier 1952, un bombe placée dans une voiture explosa en plein centre de Saïgon, devant le théâtre et à côté de l’hôtel Continental. Un coup des Rouges, titra le New York Times du lendemain. Une deuxième bombe explosa presque en même temps en face de l’hôtel de ville, à quelques centaines de mètres du Continental. Bilan : deux morts et onze blessés.
Vraiment un coup du Viet-Minh ?
La Sûreté française dirigea ses soupçons plutôt vers le flamboyant colonel Trinh Minh Tre, un ex-chef d’État-major des Cao Dai, qui l’année précédente avait rompu avec la France et vivait avec ses 2 500 hommes près de la frontière cambodgienne.
Graham Greene était en province ce jour-là, mais lui aussi ne crut pas à un coup du Viet-Minh. Le général Tre représentait en principe une troisième force, et cette troisième force échappait à la France. Greene aimait le Vietnam, ses habitants, surtout ses femmes. Sa première visite, fort brève, en revenant de Malaisie lui fit découvrir les charmes divers de Hanoï et de Saïgon. « La nature ne m’intéresse guère, sinon qu’elle peut cacher une embuscade, donc quelque chose d’humain. »
Sa base d’opération à Saïgon (qui toute modestie mise à part fut aussi la mienne) sera le Majestic, au bord de la rivière Saïgon. Dans les bistrots de la rue Catinat, ou ceux de Cholon, Greene aimait à bavarder avec les soldats et les sous-officiers qui, plus que les officiers supérieurs, lui faisait sentir la présence quasi invisible, mais permanente, du Viet-Minh.
Le général de Lattre de Tassigny, le « roi Jean », bien que convaincu que Greene fut un espion pour le MI6, ce qu’il fut en effet, le fit suivre par des agents de la sûreté. Mais il prit aussi plaisir à inviter le romancier à diner. Les deux hommes partageaient au moins un certaine méfiance – sinon plus – des Américains. Des Américains qui peu à peu s’enfonceront eux aussi dans les rizières et les complexités du Vietnam. On connaît la suite.
Charles de Gaulle, qui à la fin de la Seconde Guerre mondiale, tenait beaucoup à ce que la France conserve à tout prix ses possessions d’Asie du Sud-Est, fit la remarque suivante à un journaliste américain fin 1953 : « nous n’avons plus d’intérêt direct en Indochine… C’est la réalité. Ce qui se déroule là-bas maintenant est une guerre de prestige. »

Pour aller plus loin

Frederic Logevall, Embers of War, the fall of an empire and the making of America’s Vietnam, Random House, NY. 2012. Ce livre a reçu un prix Pulitzer.

Rappel historique

La conférence de Genève à laquelle participèrent non seulement la France et la République Démocratique du Vietnam, mais aussi 17 autres pays dont les royaumes du Laos et du Cambodge, ainsi que l’URSS et la Chine de Mao, se termina le 21 juillet 1954 par la reconnaissance de deux Vietnam. Le Nord, communiste, et la République du Vietnam au Sud. Dien Bien Phu était tombé le 7 mai 1954.

A propos de l'auteur
Jacques Bekaert
Jacques Bekaert est basé en Thaïlande depuis 35 ans. Il est né le 11 mai 1940 à Bruges (Belgique), où sa mère fuyait l’invasion nazie. Comme journaliste, il a collaboré au Quotidien de Paris (1974-1978), et une fois en Asie, au Monde, au Far Eastern Service de la BBC, au Jane Defense Journal. Il a écrit de 1980 a 1992 pour le Bangkok Post un article hebdomadaire sur le Cambodge et le Vietnam. Comme diplomate, il a servi au Cambodge et en Thaïlande. Ses travaux photographiques ont été exposés à New York, Hanoi, Phnom Penh, Bruxelles et à Bangkok où il réside. Compositeur, il a aussi pendant longtemps écrit pour le Bangkok Post une chronique hebdomadaire sur le vin, d'abord sous son nom, ensuite sous le nom de Château d'O. Il est l'auteur du roman "Le Vieux Marx", paru chez l'Harmattan en 2015, et d'un receuil de nouvelles, "Lieux de Passage", paru chez Edilivre en 2018.