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Tout ce que vous devez savoir sur Aung San Suu Kyi

Aung San Suu Kyi en mai 2016. (Crédit : AUNG HTET / AFP)
Aung San Suu Kyi, c’est tout un symbole : celui de la lutte universelle pour les droits de l’homme et de la démocratie. La « Lady », prix Nobel de la Paix, a longtemps été l’opposante pacifique à une dictature militaire, assignée à résidence pendant quinze ans pour punir son obstination à conduire son pays vers la démocratie. À l’étranger, la dissidente birmane s’est hissée au statut d’héroïne des temps modernes, d’icône de la démocratie, à tel point que le septième art a décidé de lui rendre hommage avec le film hautement élogieux The Lady, de Luc Besson.
Trente ans après son entrée en politique, en novembre 2015, Aung San Suu Kyi âgée de 72 ans, et son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), sont finalement parvenus à prendre la tête du pays. L’Orchidée de fer, comme on aime à la surnommer, a encore de nombreux défis devant elle. Dans un pays en pleine ouverture démocratique et expansion économique, Aung San Suu Kyi doit à présent composer avec une jeunesse moderne, ouverte sur le monde, qu’elle a peu appréhendée pendant ses années de combat. Elle doit aussi trouver l’équilibre entre les tentatives de réconciliation nationale dans un pays toujours en proie à de nombreux conflits ethniques et de difficiles négociations avec une armée toujours très influente dans la vie politique. Alors qu’elle se confronte à ses nouveaux défis de femme de pouvoir, son image d’icône semble se ternir. Portrait en dix points de la femme la plus célèbre de Birmanie.
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Sommaire

1. Elle est la fille du père de l’indépendance birmane
2. La Constitution birmane l’empêche d’être présidente
3. Elle est Premier ministre de facto
4. Elle s’est engagée en politique avec les manifestations de 1988
5. Elle a passé 15 ans en résidence surveillée
6. Elle a reçu le prix Nobel de la paix en 1991
7. Son image a été ternie par le pouvoir
8. Elle a organisé la 2e conférence de Panglong pour la paix
9. Elle est fortement critiquée sur le dossier des Rohingyas
10. Elle a donné son nom à une orchidée

1. Elle est la fille du père de l’indépendance birmane

Le général Aung San, père d’Aung San Suu Kyi, naît en 1915 dans une Birmanie sous le joug de l’Empire britannique. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est à la tête de combattants pour l’indépendance du pays et soutient l’invasion nippone. En 1942, les Japonais envahissent Rangoun. Aung San est nommé colonel puis général. Rapidement déçu par les nouveaux occupants, il se rapproche alors des Alliés et se range finalement à leur côté en 1945 dans une révolte anti-japonaise. S’ouvre une période douloureuse de négociations avec les Britanniques. Ces derniers accordent finalement l’indépendance à la Birmanie en 1948. Le général Aung San ne verra jamais son souhait exaucé : cet « héros de l’indépendance » est assassiné mystérieusement le 19 juillet 1947 ainsi que sept autres membres de l’armée. À cette date est depuis célébré le « jour des martyrs » destiné à commémorer ces huit héros de l’indépendance.
Aujourd’hui, le général fait toujours l’objet d’un véritable culte de la personnalité. Son portrait, où il arbore fièrement une casquette militaire est présent partout : sur des porte-clés, des calendriers ou encore des tasses à café. Considéré comme le père de la Tatmadaw, l’armée birmane, il doit aussi sa popularité à ses tentatives de réconciliation des diverses ethnies du pays. Si ces dernières sont restées vaines, il en a gardé bonne réputation.
En étant sa fille et en évoluant dans l’ombre de son père, Aung San Suu Kyi profite directement de cette popularité. Pas étonnant, ainsi, que la junte militaire ait tenté d’éclipser la famille San. Jusqu’en 2012, l’image publique du général fut ainsi effacée. En minimisant son héritage, l’armée espérait réduire le pouvoir politique de sa fille, en vain. Et c’est bien en qualité de ministre qu’Aung San Kyi a honoré la mémoire de son père le 19 juillet 2016, lors du soixante-neuvième anniversaire de sa disparition.

2. La Constitution birmane l’empêche d’être présidente

La Constitution birmane de 2008 interdit l’accès à la présidence à quiconque ayant des enfants de nationalité étrangère ou étant marié à un étranger. Or, Aung San Suu Kyi a eu deux enfants avec l’historien britannique Michael Vaillancourt Aris, décédé en 1999 : Alexander Aris, né en 1973 à Londres, et Kim, né en 1977 à Oxford. Ainsi, non seulement la prix Nobel de la Paix était mariée à un étranger mais ses deux enfants ont la nationalité britannique.
Cette clause, la 59f, a été intégrée à la Constitution birmane lors de la réforme constitutionnelle de 2008 menée par la junte militaire au pouvoir, boycottée par la Ligue nationale pour la démocratie d’Aung San Suu Kyi. Cette réforme avait été votée par référendum dans un scrutin hautement perturbé par le cyclone Nargis et semblait viser directement la « Dame de Rangoun » pour l’écarter de la présidence.
Modifier la constitution est aujourd’hui quasi impossible : 25% des sièges du Parlement sont réservés à des militaires et il est nécessaire que 75% du Parlement vote en faveur de l’amendement pour que ce dernier soit adopté. Malgré les tentatives vaines et les nombreuses discussions avec les militaires après la victoire de la LND aux élections législatives de novembre 2015, Aung San Suu Kyi n’a pas obtenu gain de cause. Cette interdiction n’a pas empêché l’ancienne dissidente d’assurer devant la presse internationale qu’en cas de victoire, elle « diriger[ait] le gouvernement » et « ser[ait] au-dessus du Président ».

3. Elle est Premier ministre de facto

Si elle ne peut devenir présidente de la Birmanie, Aung San Suu Kyi a placé à ce poste un de ses proches : Htin Kyaw. A 69 ans, cet intellectuel, ami d’enfance de la « Lady », lui a prouvé de nombreuses fois sa loyauté. Lorsque celle-ci sort de résidence surveillée en 2010, Htin Kyaw est d’ailleurs à ses côtés.
Issu d’une famille de fervents soutiens à la Ligue nationale pour la démocratie, dirigeant de la fondation Daw Khin Khi, créée par Aung San Suu Kyi sous le nom de sa mère et ancien professeur de l’université d’économie de Rangoun, il apparaît comme l’intellectuel prêt à s’accommoder de l’ombre d’Aung San Suu Kyi sur son mandat.
Aung San Suu Kyi était effectivement bien décidée à se placer « au-dessus du président ». Au lendemain de l’investiture de Htin Kyaw, le parlement annonçait la création de la fonction de « Conseillère d’Etat » pour la prix Nobel de la Paix. Ce statut lui donne un rôle équivalent à celui de Premier ministre, qui n’existe pas en Birmanie. Cela lui permet d’avoir accès à l’Assemblée alors qu’elle a renoncé à son siège de députée pour intégrer le gouvernement. Par ailleurs, Aung San Suu Kyi avait déjà été chargée d’un « super-ministère » comprenant les Affaires étrangères, l’Éducation, l’Énergie et les relations avec la présidence.

4. Elle s’est engagée en politique avec les manifestations de 1988

En 1960, Aung San Suu Kyi, alors âgée de 15 ans, quitte la Birmanie. Sa mère vient d’être nommée ambassadrice en Inde. L’adolescente y poursuit ses études secondaires avant de rejoindre l’Angleterre en 1964. Elle suit alors des cours de philosophie et de science politique. Diplômes en poche, elle s’installe à New York où elle est nommée secrétaire-assistante du Comité des questions administratives et budgétaires des Nations Unies en 1967.
Ce n’est qu’en 1988 qu’Aung San Suu Kyi rentre dans son pays natal. Sa mère est malade et elle se rend à son chevet. Hasard du calendrier, c’est à ce moment que de nombreuses manifestations éclatent dans le pays en opposition à l’armée qui prend le pouvoir par la force. Pour Aung San Suu Kyi, impossible de voir l’héritage de son père partir en fumée. Elle décide de s’engager en politique et fonde dans la foulée la Ligue nationale pour la Démocratie. « Je ne pouvais pas, en tant que fille de mon père, rester indifférente à tout ce qui se passait », dit-elle lors de son premier discours, à la pagode Shwedagon, à Rangoun, en 1988. Cette allocution est souvent considéré comme l’instant où l’icône Suu Kyi est née.

5. Elle a passé 15 ans en résidence surveillée

À peine un an après son entrée en politique, la junte militaire au pouvoir arrête Aung San Suu Kyi, l’accusant d’incitation aux troubles de l’ordre public. Si elle souhaite rester en liberté, elle doit quitter le pays. Cette dernière refuse et se voit assignée à résidence. En 21 ans, elle passe plus de 15 années enfermée au 54 avenue de l’Université à Rangoun. C’est donc à distance qu’elle assiste à la large victoire de la Ligue nationale pour la Démocratie aux élections de 1990, dont la junte refuse de reconnaître les résultats. En 1999, soit 10 ans après le début de son enfermement, l’opposante apprend que son mari est atteint d’un cancer de la prostate. Michael Aris meurt sans avoir pu lui dire au revoir.
En 2002, elle est libérée par la dictature militaire et autorisée à se rendre où elle le souhaite dans le pays. De retour sur les routes, elle voyage afin de diffuser son message politique au plus grand nombre et est acclamée partout où elle va. Elle se rend dans près de cent villes et villages différents. En mai 2003, un groupe pro-junte attaque un convoi de la LND dont fait partie Aung San Suu Kyi à proximité de la ville de Depayin. Une dizaine de gardes du corps sont tués et Aung San Suu Kyi arrêtée. Plusieurs mois plus tard, elle est de nouveau placée en résidence surveillée.
Sous la pression de la communauté internationale, notamment de certains pays de l’ASEAN dont la Birmanie est membre depuis 1997, la junte militaire décide de libérer Aung San Suu Kyi en novembre 2010, quelques jours après des élections législatives boycottées par la LND. Le 13 novembre, c’est devant une foule en liesse qu’elle sort de sa maison. Plus de 2 000 personnes, certaines affichant des T-shirt à l’effigie de l’opposante, sont rassemblées pour apercevoir la « Dame de Rangoun ». La preuve d’une popularité toujours bien présente

6. Elle a reçu le prix Nobel de la paix en 1991

À l’étranger, le combat d’Aung San Suu Kyi en a fait une icône de la démocratie. En 1991, l’opposante reçoit le prix Sakharov, le prix Rafto et le prix Nobel de la Paix pour son rôle de chef de l’opposition birmane et d’avocate des droits de l’homme. À cette date, elle est placée en résidence surveillée et c’est par la radio qu’elle apprend que la célèbre distinction lui a été attribuée. Mais elle ne peut aller chercher sa distinction à Oslo. Elle craint ne pas pouvoir revenir en Birmanie si elle sort du pays. Son mari et ses enfants la reçoivent en son honneur. Pour marquer son absence, une chaise vide est placée sur la scène le 10 décembre 1991.
Aung San Suu Kyi doit attendre 21 ans pour recevoir en mains propres son prix Nobel de la Paix. Elle se rend en Norvège le 16 juin 2012 au cours d’une tournée européenne, la première en 24 ans. Dans son discours d’acceptation, elle lance alors un appel à la démocratie, à la libération des prisonniers politiques et se dit prête à tout pour mener le pays vers la réconciliation nationale. Elle fait alors écho aux tensions qui éclatent entre bouddhistes et musulmans dans l’Etat Kachin, à l’ouest du pays.

7. Son image a été ternie par le pouvoir

Libre, Aung San Suu Kyi se lance en campagne en vue des élections partielles de 2012. L’année précédente, la junte militaire au pouvoir avait cédé sa place à un régime dit « civil » composé d’anciens militaires. La Ligue nationale pour la Démocratie l’emporte largement et à 66 ans l’opposante birmane ainsi que 33 autres membres de la LND font leur entrée au Parlement en tant que députés. Aung San Suu Kyi devient députée de la circonscription de Kawhmu, une circonscription rurale à quelques kilomètres de Rangoun où elle remporte plus de 85 % des suffrages.
L’arrivée dans les rangs du pouvoir marque le déclin progressif de l’adoration du peuple envers l’éternelle opposante. Des voix s’élèvent critiquant le mutisme de la « Dame de Rangoun » face aux violations des droits qui frappent les ethnies minoritaires. Lors de sa libération, elle n’avait cessé de promettre de se battre pour la création d’un État fédéral garantissant les droits des 137 minorités birmanes. Depuis son arrivée au Parlement, elle est accusée d’abandonner ce combat et de ne se concentrer que sur les élections prévues en 2015. D’autres soulèvent l’alliance cordiale qui existe désormais entre la « Lady » et ses anciens geôliers. On la soupçonne par exemple d’une liaison avec l’homme fort du régime, le président de la Chambre des Représentants Shwe Mann, patron de l’USPD au pouvoir. Histoire d’amour ou simple rapports d’intérêts ? Shwe Mann a besoin du soutien de l’icône pour améliorer son image auprès de la population. Suu Kyi, quant à elle, a besoin du président de la Chambre pour tenter d’abolir l’article constitutionnel qui l’empêche de briguer la présidence du pays.
Si la réputation d’Aung San Suu Kyi se ternit, cela n’empêche pas la LND de gagner à une large majorité, comme prévu, les élections législatives de novembre 2015. Le parti d’opposition devient officiellement le parti au pouvoir.

8. Elle a organisé la 2e conférence de Panglong pour la paix

C’était certainement l’événement le plus attendu depuis l’arrivée de la Ligue nationale pour la Démocratie au pouvoir. L’objectif de cette « conférence de Panglong du XXIe siècle », ouverte le 31 août 2016 : entamer des pourparlers entre les groupes ethniques armés du pays. Ce grand rassemblement devait durer cinq jours en présence du secrétaire des Nations Unies, Ban Ki-Moon.
Le nom de ce grand rassemblement n’a pas été choisi au hasard. Il renvoie à l’accord de Panglong signé le 12 février 1947 entre le général Aung San et les représentants des minorités ethniques Kachin, Chin et Shan. Ces dernières y obtenaient des droits identiques à la majorité bamar (dits « Birmans ethniques ») et une autonomie réelle dans un système fédéral. Mais le texte resta lettre morte à cause de l’assassinat du général. Pour Aung San Suu Kyi, qui avait fait de la réconciliation nationale le point fort de sa campagne, la conférence de Panglong était donc un moment phare de son début de mandat. Et elle a mis toute son énergie dans son organisation, multipliant les entretiens avec les groupes rebelles.
Mais si les chances de réelles avancées étaient limitées, le bilan fut effectivement mitigé avec le départ inattendu des représentants de l’Armée unie de l’Etat Wa. Au total, 73 déclarations de 10 minutes se sont succédé de la part du gouvernement, de l’armée régulière et des groupes ethniques armés. Sans avancée majeure dans le processus de réconciliation.

9. Elle est fortement critiquée sur le dossier des Rohingyas

Le 9 octobre 2016, des assaillants non identifiés attaquent trois postes-frontière dans l’État de l’Arakan, limitrophe avec le Bangladesh. Rapidement, l’armée birmane met en cause des groupes de la minorité musulmane des Rohingyas et lance une opération militaire dans cet État de l’ouest du pays. En quelques semaines, des milliers de Rohingyas fuient la région et se réfugient au Bangladesh voisin. De fait, depuis 2012, cette minorité, considérée comme apatride par le gouvernement le 31 mars 2015, est en proie à une forte répression dans l’Arakan. Obligés de vivre parqués dans des camps de fortune, ils sont privés de tout droit et n’ont accès ni au travail ni à l’éducation.
Depuis début octobre 2016, la région s’est progressivement retrouvée isolée du reste du pays et les militaires y sont suspectés de représailles, de viols et d’exécutions extra-judiciaires contre l’ethnie minoritaire. Plusieurs mois durant, le gouvernement d’Aung San Suu Kyi a nié les faits en bloc, reprochant à la presse de colporter des rumeurs et empêchant l’accès à la région à l’aide humanitaire. En décembre 2016, l’ONU publie un rapport où elle dénonce un « nettoyage ethnique » et n’hésite pas à épingler la Prix Nobel de la Paix.
Le 29 décembre dernier, onze prix Nobel de la paix et une douzaine de personnalités internationales signent en commun une lettre ouverte à la dirigeante birmane, l’accusant de passivité sinon de complicité par le silence vis-à-vis de « ce crime contre l’humanité ». Ils se disent « déçus qu’Aung San Suu Kyi n’ait pas pris d’initiative pour garantir la citoyenneté pleine et entière des Rohingyas ».
Il faut attendre le 2 janvier 2017 et la diffusion d’une vidéo sur Internet montrant des gardes-frontière birmans frapper des Rohingyas pour qu’Aung San Suu Kyi réagisse. Elle annonce dans la foulée que quatre policiers, dont le responsable de la vidéo, ont été arrêtés.

10. Elle a donné son nom à une orchidée

« Selon la tradition birmane, le maquillage n’est pas complet sans fleur », explique Aung San Suu Kyi lors d’une visite en France en 2012. La Dame de Rangoun ne sort jamais sans une fleur d’orchidée, deux branches de Patauk ou encore une rose attachées dans ses cheveux. Une habitude qui lui vaut le surnom de « l’Orchidée de fer ». Cette passion lui a par ailleurs valu d’avoir une fleur à son nom. Au jardin botanique de Singapour, une orchidée violette, la « papilionanda Aung San Suu Kyi », a ainsi été nommée en l’honneur de la Prix Nobel.

Chronologie

Par Cyrielle Cabot
A propos de l'auteur
Cyrielle Cabot
Jeune journaliste diplômée de l’école du CELSA (Paris-Sorbonne), Cyrielle Cabot est passionnée par l’Asie du Sud-Est, en particulier la Thaïlande, la Birmanie et les questions de société. Elle est passée par l’Agence-France Presse à Bangkok, Libération et Le Monde.