Culture
Hommage à Sylvie Gentil

Elle attirait les inflammables

Sylvie Gentil à Royan.
Sylvie Gentil à Royan. (Crédits : Mathilde Claus)
La littérature chinoise est en deuil. Mo Yan, Xu Xing, Yan Lianke et tant d’autres, ont perdu l’une de leur plus grandes traductrices. Sylvie Gentil s’est éteinte le 28 avril dernier des suites d’un cancer foudroyant. Asialyst tenait à lui rendre hommage. Portrait sensible signé de son ami, l’écrivain Nicolas Idier.
Les traducteurs littéraires sont des écrivains en plus grand. Louis-Ferdinand Céline, sans le vouloir, l’a très bien dit : des histoires, on en trouve plein les journaux. Ce qui compte, c’est le style. Et un traducteur, voilà quelqu’un qui travaille le style. Le style, pour percer le langage. Pour le transporter ailleurs, plus loin.
Le jour de la mort de Sylvie Gentil, la littérature chinoise contemporaine a perdu une de ses grandes voix françaises. Je me demande si ce n’est pas elle, Sylvie Gentil, qui a contribué à l’amélioration des auteurs chinois. L’humilité et la discrétion ont été ses premières qualités, des qualités humaines qui donnaient un relief encore plus grand à la force de sa lecture, à ce génie qu’elle avait de transcrire le ton et de varier, comme un pianiste qui transcende la partition, les registres. Voilà qui se savait aussi bien en Chine qu’en France où les plus grands éditeurs se la disputaient, de Philippe Picquier à Gallimard en passant par le Seuil, et ce n’est pas étonnant si le travail de Sylvie se confond avec celui des meilleurs stylistes de la littérature chinoise contemporaine.
« Colère et passion sont l’âme de mon travail », écrivait Yan Lianke dans un des derniers livres traduits par Sylvie (A la découverte du roman, éditions Philippe Picquier, 2017). La passion, assurément, fut le guide le plus fidèle dans sa vie de traductrice, et il est rare de rencontrer une personnalité aussi entière et honnête avec sa passion littéraire. Sylvie Gentil avait la grâce. Pour reprendre les mots de Diderot et rendre hommage à ces Lumières que la Chine contemporaine continue de chercher : « Il n’y a que les passions et les grandes passions qui puissent élever l’âme aux grandes choses. Sans elles, plus de sublime, soit dans les mœurs, soit dans les ouvrages ; les beaux-arts retournent en enfance, et la vertu devient minutieuse. »
Bien avant que j’arrive à l’Institut français de Chine où j’ai exercé de 2010 à 2014 les fonctions d’attaché culturel chargé du livre et du débat d’idées, le nom de Sylvie Gentil m’était familier et nous nous étions croisés à plusieurs reprises à Shanghai. Elle fut une des plus belles rencontres de mes années pékinoises, et mon cœur se serre à l’idée de voir ce passé composé devenir invariable. Sylvie Gentil partageait avec ses auteurs de prédilection un trait de caractère : elle avait en elle quelque chose de rebelle et de gai à la fois. Une joie dans la retenue. Ou une retenue dans la joie. C’était l’élégance de Sylvie, une très grande élégance, un peu celle qu’avait Françoise Sagan : trop intelligente pour ne pas être timide.
En 2010, le prix Fu Lei de l’édition et de la traduction fêtait sa deuxième édition. Présidé par Dong Qiang, professeur de l’université de Pékin et traducteur de Kundera en chinois, avant qu’elle ne le préside elle-même en 2016, avec à son bord les meilleurs spécialistes de la Chine et de la littérature française, à moitié chinois et à moitié français, ce prix s’est peu à peu imposé comme une référence. Il récompense chaque année le meilleur titre traduit du français vers le chinois, en fiction et en non fiction. La présence de Sylvie a compté pour beaucoup dans la réussite de cette initiative. Je me souviens des réunions et des délibérations. Sylvie parlait peu mais elle était très écoutée. Son art était respecté, et ses mots tombaient juste. Son jugement était assuré mais toujours exprimé avec humilité – car Sylvie Gentil était elle-même une auteure – une « auteure de traduction », ainsi que le rapport Assouline définit le statut du traducteur –, et elle connaissait de l’intérieur le processus de l’écriture, la maturation de la phrase, son déploiement, sa brisure, son échec ou son triomphe. Elle savait dès lors comment juger : pointer, avec précision, la fausse note.

A une passeuse

Si le prénom en Chine est censé révélé un trait de caractère ou une qualité, chez Sylvie c’est le nom qui s’impose comme une évidence. Tous les correspondants de presse à Pékin qui ont eu la chance de la connaître vous diront la même chose. Avoir le bonheur de converser rien qu’une heure avec elle, c’était en apprendre plus sur les Chinois et la Chine que tous les livres réunis.

Talent, gentillesse et générosité, Sylvie Gentil avait ce don rare du partage. Sa carrière – elle n’aurait pas aimé ce mot -, disons plutôt sa vie de traductrice en témoigne. Voilà, l’une des voix qui a le mieux su transmettre la littérature chinoise aux lecteurs francophones, et introduire en France des œuvres de plusieurs figures de la nouvelle génération d’écrivains. Combien de jeunes Francais – et de moins jeunes – ont découvert le « rock-sans-roll » de la jeunesse chinoise avec les bonbons doux et amers de Mian Mian, best-seller dès sa sortie en 2001. Combien encore découvriront avec elle le truculent Mo Yan, couronné en 2012 du prix Nobel de littérature.

Xu Xing, Feng Tang, Cui Zi’en, Yan Lianke, Yang Jisheng… « Traduire un auteur, c’est passer un an et demi voire plus au cœur de son œuvre », explique Martin, son mari, qui se souvient d’un ouvrage de Mo Yan dans lequel « les communistes élevaient des enfants pour les dévorer ensuite ». Sylvie a préféré passer la main, raconte-t-il, car elle venait d’avoir sa fille Mathilde. Restituer le rythme et le souffle d’un écrivain, se mettre dans sa plume pour mieux le servir, c’est cela le métier de traducteur.

Et quand la littérature se mêle au destin, forcement la vie s’emballe. Une valse qui devient vite tourbillon dans ce pays continent : « A Pékin [dans les années 1980], la vie était devenue exaltante, la ville débordait d’enthousiasme », se souvient Brigitte Duzan dans le Monde. Dans le Pékin de l’après-Jeux Olympiques, les choses se compliquent. A l’image de nombreux Chinois, l’écrivain Yan Lianke est confronté aux démolisseurs. Sylvie prévient les journalistes : la maison de son ami écrivain, dans un bois de la périphérie de la capitale chinoises, est menacée par les pelleteuses. « Je n’ai jamais vu quelqu’un lire aussi vite, elle s’intéressait à tous les arts », confie aujourd’hui le metteur en scène Wei Xiaoping, copain depuis les années 80, qui a partagé avec elle sa passion pour Mo Yan, entre autres.

Une boulimie de lecture jusqu’au dernier souffle, qui vaut pour les auteurs français : « Elle lisait un livre par jour dans son lit d’hôpital », raconte Martin qui se souvient que pour traduire le dialecte d’une province chinoise dans l’un des ouvrages de Yan Lianke, elle s’était inspirée du patois poitevin. C’est d’ailleurs non loin de là, dans la baie de Royan, que seront dispersées ses cendres. Avant cela, celles et ceux qui l’ont connu se retrouveront ce vendredi 5 mai après-midi, dans un café près du cimetière du Père Lachaise à Paris.

Savoir transmettre : « Elle était très impliquée dans le travail des traducteurs en général, la transmission et le soutien aux jeunes traducteurs », souligne l’équipe de Faguownhua. De manière à poursuivre ce travail, Martin songe à un fond d’aide aux traducteurs. Savoir écouter : avec ses amis de toujours, comme avec ceux d’un jour, Sylvie apportait explications, conseils et parfois réconfort. Asialyst se souvient ainsi de son précieux soutien, lorsque le site a démarré. Foutue maladie ! La littérature chinoise a perdu une grande passeuse, nous avons perdu une amie.

La rédaction d’Asialyst

Sylvie, peut-être parce qu’elle passait de longues journées seule à seule face au texte, concentrée, déterminée, extrêmement courageuse, appréciait la compagnie des amis. Elle partageait cet art de l’amitié avec les lettrés de la Chine classique : quelques coupelles de vin au clair de lune, en discutant de littérature, participaient au bonheur. J’aimais aussi la retrouver chez elle, dans l’appartement de famille, à Sanlitun. Je me rappelle cette fois, avec mon fils Henri qui du haut de ses quatre ans, s’amusait à rouler sur le canapé. Je réalise avec effroi que ça remonte à quelques mois à peine. La maladie a été rapide, foudroyante. Et Sylvie nous a quittés, laissant une page blanche dans le grand livre de la littérature chinoise, et dans celui de nos vies.
A Paris, nous nous retrouvions dans des cafés, pour boire un verre de vin. Un soir, nous nous étions attardés à Montparnasse devant du Pouilly-Fuissé, puis nous avions bondi dans un taxi pour aller dîner chez un auteur de polar avec le directeur de la Série noire. Un dîner merveilleux. A un moment donné, Sylvie parle de Mian Mian, une auteure de plus qu’elle a traduite, et entraîne tout le monde dans les bas-fonds pop-rock de la Chine. C’est à ce moment précis que Nouvelle jeunesse, roman que j’ai publié quelques mois plus tard, est venu dans la conversation. C’était son côté rock’n’roll. Sylvie, avec une douceur infinie, avait cette liberté de ton qui lui permettait de traduire Panda Sex sans rougir et de parler de l’underground chinois. La passion, vous dis-je. Et un esprit libre.
Je me souviens aussi des chants bretons de Paul de Sinety que nous avions tous repris en cœur, au milieu de l’hiver 2010, à Pékin, attablés devant une fondue mongole, avec un tribord d’écrivains français et chinois à l’occasion du premier forum franco-chinois sur la littérature contemporaine. Je ne vais pas faire le catalogue des souvenirs, Sylvie n’aimait pas les funérailles, et mieux vaut donc lui épargner le style nécrologie. Mais un seul souvenir de plus, avant de dire au revoir : une autre Sylvie, Sylvie Bermann, alors ambassadeur de France en Chine, qui avait pour les écrivains chinois une passion sans limite, devait quitter Pékin pour rejoindre sa nouvelle affectation. L’émotion était grande. Elle choisit, et ce fut son dernier acte officiel, de remettre à Sylvie Gentil l’insigne de Chevalier dans l’Ordre national du mérite. Ce n’est pas si fréquent, un tel honneur de la République, pour une traductrice. Et pourtant, les traducteurs sont ceux qui nous permettent d’éviter un surcroit de guerre, de haine : ils donnent une voix de plus aux écrivains, ils nous offrent de comprendre ce qui se passe de l’autre côté du fleuve et des forêts. Ils sont Babel sans l’orgueil. Ils devraient recevoir le prix Nobel de la Paix.
Sylvie laisse un grand vide, pour sa famille, pour les auteurs, les éditeurs, mais aussi pour ses amis. Je ne connais pas une seule personne qui puisse ne pas l’avoir appréciée, voire aimée. En plus d’une forte amitié, je ressentais une fierté infinie à travailler avec elle pour un prochain ouvrage de la collection Bouquins, dans le prolongement du Shanghai, consacré cette fois à la culture chinoise et pour lequel elle s’occupait de l’anthologie littéraire contemporaine. Chacun de ses emails me surprenait car Sylvie m’amenait toujours davantage. Elle m’avait annoncé en décembre dernier qu’elle chercherait des auteurs taïwanais. Quelques semaines à peine avant de rentrer en France pour être hospitalisée. Elle adorait la Chine et Pékin était sa ville préférée, mais elle n’aimait pas cette tendance chinoise à se replier dans le nationalisme. Elle qui vivait en Chine depuis le début des années quatre-vingts, elle savait ce que la divinisation de la nation pouvait avoir de funeste. Elle n’a jamais manqué de courage dans le choix des livres qu’elle traduisait : pas un seul qui soit anodin, fade ou raté. Elle attirait les inflammables. Sans grand discours, elle soufflait sur les braises de la liberté et attisait un feu qui ne s’éteindra pas.
Sylvie était certes une traductrice du plus grand art qui soit, mais elle était aussi une découvreuse, toujours en quête de nouvelles voix. Elle a découvert de nombreux auteurs chinois, les portant avec une justesse de ton qui était son secret. Elle avait la voix accordée. Aussi, à présent qu’elle est partie, un silence s’installe. Son ami Yan Lianke, qu’elle m’avait présenté et qui était le meilleur des convives, avec les ganbei les plus joyeux qui soient, était sans doute son auteur préféré. Je ne devrais pas dire ça, mais je le crois vraiment. Il y avait une forme de connivence intellectuelle unique entre ces deux-là, et il fallait les voir. Cela n’enlève rien à l’amitié et au temps qu’elle a donné aux autres auteurs : Mo Yan, Mian Mian, Xu Xing, Li Er, Liu Sola… Le temps, tu ignorais Sylvie que tu en aurais si peu, toi qui a été l’étudiante de François Cheng aux Langues O’ – c’était hier. Et ce temps que tu as donné aux auteurs, ce temps que tu nous as donné n’en est que plus précieux. Il brille entre les lignes du Clan du Sorgho du Nobel de littérature 2012, des Chroniques de Zhalie de Maître Yan, des Variations sans thème de Xu Xing – un autre rebelle blessé – , des Bonbons chinois de la sulfureuse Mian Mian, du terrible Stèles de Yang Jisheng sur la Grande Famine, de Feng Tang, de Li Er et de tant d’autres livres et auteurs qu’il nous reste à relire, Sylvie, pour derrière celles de la Chine la plus libre, retrouver ta voix la plus belle.
Pour finir, je laisse la parole à Yan Lianke. Chère Sylvie, tu n’es plus là pour le traduire, mais sache que nous non plus, nous ne t’oublierons pas.
亲爱的 Sylvie Gentil— —你走就先自走去吧, 愿您一路平暖 ; 愿我们永远和文学在一起.因为我们和文学在一起, 就会有很多人渐渐忘记你, 但记住, 也一定有永远不会忘记你的人.
Nicolas Idier, à New Delhi

Recommandations

Pour nos lecteurs qui ne connaissent pas encore le travail de Sylvie Gentil, nous avons demandé à son amie Pascale Wei-Guinot de nous recommander cinq ouvrages qu’elle a traduit :

Le clan du sorgho rouge, Mo Yan, Seuil, février 2016

Le crabe à lunettes, Xu Xing, Julliard 1992

Tout ce qui reste est pour toi, Xu Xing, L’Olivier, août 2003

A la découverte du roman, Yan Lianke, Philippe Picquier, mars 2017

Un chant céleste, Yan Lianke, Philippe Picquier, mars 2017.

Nous vous recommandons également le très complet et actualisé portrait de ce « pèlerin émérite des lettres chinoises » par Brigitte Duzan.

A propos de l'auteur
Nicolas Idier
Nicolas Idier a été attaché culturel pour le livre et le débat d’idées à l’Institut français de Chine, de 2010 à 2014. Docteur en histoire de l’art chinois de Paris-Sorbonne, il a dirigé l’ouvrage collectif Shanghai (Bouquins / Robert Laffont, 2010) et il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la Chine contemporaine.