Culture
Entretien

Chine : "Le téléphone portable" de Liu Zhenyun ou l'ère du mensonge

Le téléphone portable ? Une fabrique à mensonges pour l'écrivain chinois Liu Zhenyun. Pékin le 1er juillet 2012. (Crédits : AFP PHOTO / Ed Jones / AFP PHOTO / Ed Jones)
Le téléphone portable ? Une fabrique à mensonges pour l'écrivain chinois Liu Zhenyun. Pékin le 1er juillet 2012. (Crédits : AFP PHOTO / Ed Jones / AFP PHOTO / Ed Jones)
Hambourg, Amsterdam, Prague, Vienne, Milan puis Paris, avant de finir sa tournée européenne à Munich. Liu Zhenyun (刘震云) ne débute pas sa carrière d’écrivain. Il est sans doute l’un des plus célèbres en Chine aujourd’hui. Lorsqu’il reçoit Asialyst dans un hôtel parisien, son emploi du temps est minuté : rafales d’interviews, présentation en librairie et projection d’une adaptation d’un de ses romans au cinéma. Un cocktail qui a contribué à sa renommée. Exemple avec Le Téléphone portable, qui sortira le 20 avril prochain chez Gallimard dans la collection Bleu de Chine. La traduction française est tardive puisque le roman a été publié en Chine en 2003. C’est son plus grand succès avec 220 000 exemplaires vendus dès le premier mois et une adaptation immédiate au cinéma qui a fait le plus grand nombre d’entrées pour un film chinois cette année-là.
Le roman se déroule à Yanjin, dans le Henan, la ville natale de Liu Zhenyun. Célèbre présentateur sur une chaîne de télévision pékinoise, Yan Shouyi anime un talk-show intitulé « Appelons un chat un chat » : l’honnêteté et la franchise comme fond de commerce. Mais derrière le rideau, le héros s’enlise inexorablement dans le mensonge et la trahison. Marié à Yu Wenjuan, il la trompe en effet avec la belle Wu Yue. Or, infidélité et téléphone portable ne font pas bon ménage. Et l’inévitable finit par se produire : Yu confond le mari volage et demande le divorce. Le message de Liu Zhenyun est clair : derrière un instrument de communication a priori inoffensif se cache ce qu’il appelle une « bombe à retardement ». Susceptible d’exploser à tout moment, elle symbolise une société en perte de repères où la communication, parce qu’instantanée, est biaisée, altérée. Quand la technologie transforme la société, mais pas dans le bon sens.

Entretien

Liu Zhenyun est né en 1958 à Yanjin dans le Henan. Après 5 ans de service militaire (1973-1978) passé dans le désert de Gobi, il entre au département de littérature chinoise de l’Université de Pékin, dont il sort diplômé en 1982. Il devient d’abord journaliste au Quotidien des agriculteurs. C’est en 1987 qu’il débute sa carrière d’écrivain : il publie une première nouvelle, La boutique de la Tour, dans la revue Littérature du peuple. Puis suivent d’autres recueils de nouvelles décrits par la critique comme des œuvres emblématiques du « nouveau réalisme ». Parmi les plus connus, Peaux d’ail et plumes de poulet, dont l’adaptation pour la télévision le rend célèbre, et Les Mandarins.

Les romans de Liu ont depuis été traduits en 20 langues. Le Téléphone portable, Se souvenir de 1942 et Je n’ai pas tué mon mari ont, entre autres, été adaptés au cinéma, Liu Zhenyun se chargeant du scénario.

L'écrivain chinois Liu Zhenyun. (Crédits : DR)
L'écrivain chinois Liu Zhenyun. (Crédits : DR)
Pourquoi écrire sur le téléphone portable ?
Liu Zhenyun : Ces dernières années, la Chine a connu beaucoup de débats sur les changements sociaux et politiques. Mais pour moi, c’est la science, la technologie qui est la clé de tous ces changements. Je prends un exemple : sans James Watt, qui a laissé son nom à l’unité de mesure, la machine à vapeur n’aurait pas été inventée. Sans cette machine, pas de bateaux qui traversent les océans, pas d’invasion étrangère de la Chine et après la libération, pas de développement en Chine. En somme, c’est Watt qui a ouvert la porte de la Chine !
Un autre constat : Internet a changé le monde. En Chine, les microblogs Weibo puis la messagerie WeChat ont établi de nouveaux canaux de communication entre les individus, mais aussi entre la Chine et le reste du monde, ce qui n’avait jamais eu lieu dans l’histoire. Auparavant, en Chine, nous n’avions que deux sources d’information : Xinhua (l’agence Chine nouvelle) et Le Quotidien du Peuple. Nous n’avions pas l’occasion d’exprimer nos opinions. Désormais, avec Internet, tout le monde peut dire sa propre opinion. Pendant très longtemps, la politique a essayé de changer la société, mais sans grande réussite. Aujourd’hui, grâce aux nouveaux moyens de communication, grâce aux paroles des gens véhiculées par ces nouveaux médias, tout a changé. On peut lire les propos du président russe Vladimir Poutine, de la chancelière allemande Angela Merkel comme de monsieur-tout-le-monde. La distinction entre régime totalitaire et démocratie s’estompe car chacun peut dire son opinion. En Chine aujourd’hui, très peu de gens regardent la télévision ou lisent les journaux : les Chinois passent tous par le téléphone portable et les réseaux sociaux pour communiquer.

Pratiquement 99% des personnes y compris les politiciens et les sociologues pensent qu’ils vont changer le monde grâce à leur travail, mais au final, rien ne change. Idem pour la guerre : en Irak ou en Afghanistan, elle n’a pas changé le régime politique. Au contraire, Internet est suffisamment puissant pour changer les sociétés à partir de l’intérieur. Ce sont les sentiments que j’ai ressenti pendant que j’écrivais ce roman.

Quelle est l’importance de ce roman dans votre travail d’écrivain ?
En tant qu’auteur, Le téléphone portable est un roman de transition. Il se divise en trois parties : la première raconte une histoire dans la province du Henan, dans une mine, dans les années 1970. Lü Guihua, une jeune mariée, souhaite téléphoner à Niu Sanjin, son mari mineur. Or le téléphone venait d’être installé dans cette mine. Lorsqu’elle compose le numéro, elle tombe sur une opératrice qui lui demande ce qu’elle veut dire à son époux. D’abord interloquée, elle ne sait pas quoi dire. « Je voudrais savoir quand il revient à la maison », finit-elle par demander. Alors l’opératrice transmet le message par un haut parleur, que tout le monde entend dans la mine. Cette phrase a été reprise dans le film de 2005 [l’adaptation du roman, NDLR] en la transformant en chanson folklorique. L’opératrice chante : « Niu Sanjin, ta femme Lü Guihua voudrait savoir quand tu rentres à la maison. » Le téléphone fixe, très rare à l’époque, a marqué ce jeune couple. C’est leur premier contact avec l’extérieur.
Ecoutez Liu Zhenyun chantant l’air de Lü Guihua demandant à son mari quand il rentre :

Liu Zhenyun : C’est dans la deuxième partie du roman que je traite du téléphone portable et du changement qu’il a apporté dans la vie des gens. Le téléphone fixe demande beaucoup de temps pour composer un numéro, si bien qu’on oublie parfois une partie de ce qu’on voulait dire. Par contre, avec le téléphone portable, qui est personnel et privé, on peut dire bien davantage qu’avec un fixe qui est un outil public à travers lequel les autres peuvent entendre notre conversation. Résultat : avec le portable, la quantité de nos paroles a fortement augmenté. Prenez le personnage principal de mon roman, Yan Shouyi. On le découvre enfant dans la première partie. Dans la deuxième, qui se déroule de nos jours, il est devenu un animateur très connu d’un programme télé. On voit le changement dans sa vie avec l’arrivée du portable. C’est la quantité de paroles. Normalement, on prononce une dizaine de phrases en une journée via le téléphone fixe. Cela monte à plus d’un millier à travers le portable. Une quantité énorme qui va bien au-delà de ce qu’on a à dire. Donc, on raconte beaucoup de mensonges. Yan Shouyi devient ainsi quelqu’un qui aime dire des mensonges.
La difficulté ou la facilité à communiquer est l’un des fils rouges de votre texte…
Oui, et cela se matérialise encore dans la troisième partie de mon roman, qui est un retour vers les années 1930 en Chine. A l’époque, il n’existait aucun moyen de communication moderne. Si l’on voulait transmettre un message à une personne vivant à 1 000 km de moi, c’était toute une histoire. Un habitant de Zhangjiakou dans le Henan devait confier son message oral à une relation en partance pour la province de son correspondant. Mais en route, la personne pouvait le transmettre à quelqu’un d’autre. Le message pouvait arriver 6 mois après à son destinataire. Mais il est déjà transformé en autre chose.

Ce que m’a révélé l’expérience de l’écriture de ce roman, c’est l’importance capitale de la structure littéraire. Ce qu’on lit directement dans les mots est très limité : la composition du roman donne beaucoup plus de force que les mots. Reprenez la structure de mon roman : en première partie, le téléphone fixe et le haut parleur dans les années 1970; en deuxième partie, le portable de nos jours ; et en troisième partie, la voix dans les années 1930.

Pourquoi cette composition temporelle ?
Tout le roman est centré sur la technologie. Mais il possède un autre fil conducteur qui se trouve dans les personnages : en première partie, l’enfance de Yan Shouyi ; en deuxième partie, sa vie adulte d’animateur célèbre. Par contre, la troisième partie revient sur sa grand-mère qui l’a élevé. Les deux fils conducteurs s’entremêlent autour de la parole. La force de l’art ne vient pas des choses que l’on dit, mais de la composition, c’est-à-dire parfois des choses que l’on ne dit pas.
Couverture du roman "Le Téléphone portable", de Liu Zhenyun, Gallimard, Collection Bleu de Chine, avril 2017.
Couverture du roman "Le Téléphone portable", de Liu Zhenyun, Gallimard, Collection Bleu de Chine, avril 2017. (Source : Librairie Le Phénix)
Quel rapport littéraire entre l’un de vos romans précédents Se souvenir de 1942 et Le téléphone portable ?
Se souvenir de 1942 est encore un roman dans lequel j’ai des choses à dire. Par contre, avec Le téléphone portable, surtout dans la troisième partie, j’ai commencé à écouter. Un auteur, normalement, connait trois étapes : d’abord, il a des choses à raconter ; ensuite,il entre en dialogue avec les personnages de son roman ; puis, il se met à écouter ce qui se passe dans le roman. Ecouter, c’est ne pas ajouter son opinion personnelle. L’auteur laisse les personnages et l’histoire évoluer dans le roman. Écrire un roman c’est un peu comme une conversation avec entre 4 personnes : au début, c’est moi qui parle et vous trois qui écoutez. Ensuite, on discute ensemble. Enfin, c’est moi qui vous écoute.
Est-ce de l’écriture automatique ?
Non. Écouter les personnages dans le roman, c’est symbolique. Prenez un tableau de Napoléon : au début, le peintre veut montrer Napoléon, mais quand il va plus loin, il dialogue avec lui, avant de s’effacer pour mieux le mettre en valeur. Un bon écrivain s’identifie avec ses personnages. Il devient ses personnages. Il écrit les mots de ses personnages, et non l’inverse.
Vous parlez du progrès technologique comme la clé du changement politique et social, mais en Chine, le portable et les réseaux sociaux n’empêchent pas la censure et la limitation des libertés…
Ce que j’ai dit n’était pas absolu, c’était relatif. Si je parle des changements grâce à la science et la technologie, je soutiens aussi que les changements politiques ou sociaux sont aussi très importants. Si l’on parle de la Chine actuelle, bien sûr je reconnais que les nombreux progrès amenés par Weibo et WeChat sont relatifs. Mais tout dépend aussi de l’angle d’observation. Sous un angle « micro », à l’échelle des individus, si l’on regarde les effets du téléphone portable sur la vie des Chinois, les changements ne sont pas si importants. Mais sous un angle « macro », à l’échelle de tout le pays, les changements deviennent énormes si tout le monde peut parler davantage. C’est l’accumulation des voix qui provoque le changement.
Propos recueillis par Joris Zylberman
A propos de l'auteur
Joris Zylberman
Joris Zylberman est directeur de la publication et rédacteur en chef d'Asialyst. Ancien correspondant à Pékin et Shanghai pour RFI et France 24, cofondateur de la société de production Actuasia, écrit, réalise et produit des reportages sur la Chine depuis 9 ans. Il est co-auteur des Nouveaux Communistes chinois (Armand Colin, 2012) et co-réalisateur du documentaire “La Chine et nous : 50 ans de passion” (France 3, 2013).