Politique
Expert - Vue du Pacifique

Élection présidentielle : l'Asie utilisée à toutes les sauces par les candidats

Les candidats à la présidentielle n'ont pas oublié de parler de l'Asie, mais moins pour esquisser une politique asiatique de la France que pour décrire leur conception de l'Hexagone. (Crédits : AFP PHOTO / POOL AND AFP PHOTO / Patrick KOVARIK)
Les candidats à la présidentielle n'ont pas oublié de parler de l'Asie, mais moins pour esquisser une politique asiatique de la France que pour décrire leur conception de l'Hexagone. (Crédits : AFP PHOTO / POOL AND AFP PHOTO / Patrick KOVARIK)
Il est de bon ton parmi les commentateurs des élections présidentielles de répéter que les campagnes laissent peu de place aux débats sur les questions internationales et de défense. En 2017, les onze candidats retenus par le Conseil constitutionnel ont-ils donc passé sous silence leurs projets pour la politique étrangère de la France ? N’ont-ils exprimé aucune vision globale de leur action internationale, voire la moindre idée sur une déclinaison régionale de leur politique pour l’aire indo–pacifique ? N’ont-ils jamais utilisé la moindre référence à cette région du monde pour expliquer les réformes à conduire ou dénoncer les propositions de de leurs adversaires ?
A y regarder de plus près, il semble bien qu’au fil des discours, l’Asie–Pacifique ait été présente de-ci de-là dans la bouche des candidats et sous leurs plumes. De leur côté, leurs lieutenants ne se sont pas privés d’user de stratagèmes nourris de références asiatiques pour vanter les analyses et les propositions de leur poulain. Le recours à un référentiel asiatique a pu servir à dénigrer les rivaux, parfois jusqu’à la caricature. Il a aussi été destiné à aiguillonner les réformes à adopter par la France.
Évoquer l’Asie–Pacifique, c’est pour les candidats montrer que l’on s’est imprégné des grandeurs de la France, de son rang sur la scène internationale et de la fonction présidentielle dévolue au chef d’un État membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies. Plus que pour d’autres continents de la planète, parler de l’Asie permet de s’interroger sur la place de la France dans le monde à l’heure où cette question est débattue avec acuité.
Au-delà des effets de manche et de com, l’Asie–Pacifique a servi à nourrir concrètement les programmes politiques, à mobiliser des électeurs notamment ceux qui résident de l’Eurasie à l’Océanie ou entretiennent des liens personnels et familiaux avec cette partie du monde. Le candidat à la fonction suprême ne saurait oublier que les expatriés sont non seulement appelés aux urnes pour l’élection présidentielle mais qu’ils éliront en juin puis septembre 2017 des députés et des sénateurs des Français de l’étranger. Dans un contexte électoral étiré sur plus de trois mois, les citoyens ont le temps d’interpeller les concurrents et leurs proches par voies de presse ou saisine directe.
Des ONG et des associations communautaires, à l’instar des Cambodgiens, des Chinois, des Pondichériens ou des Vietnamiens, ont attiré l’attention des candidats et de leurs équipes sur leurs préoccupations, même si aucun d’entre eux ne s’est doté à l’image d’Hillary Clinton en 2016 d’une plateforme communautaire de soutien Asie-Pacifique (cf. Asian Americans and Pacific Islanders (AAPI) for Hillary). Cependant, ils n’ont pas été les seuls à jouer au jeu des questions-réponses. Des intellectuels et des universitaires ont fait des propositions d’aménagements des politiques publiques. Un grand nombre d’acteurs se sont glissés dans le débat présidentiel. Ils ont conduit les prétendants à l’Élysée et leurs équipes à se positionner par touches successives sur l’Asie–Pacifique et à esquisser ce que sera la politique régionale à venir de la France.
*Devant les journalistes qui l’accompagnaient, la candidate socialiste déclara : « Comme le disent les Chinois, qui n’est pas venu sur la Grande Muraille n’est pas un brave, et qui vient sur la Grande Muraille conquiert la bravitude. » **En février 2012, Laurent Fabius se rendit 24h en Chine où il fut reçu par des responsables du bureau de liaison du Parti communiste chinois et un vice-gouverneur de la Banque centrale. Faute d’être accueilli au plus niveau, l’ex-Premier ministre écourta son voyage et annula la conférence de presse prévue. Il se rendit alors directement au Japon où il fut reçu par le Premier ministre Noda.
Au cours des derniers mois, les onze candidats ont exprimé des points de vue ayant trait à l’Asie–Pacifique, même si parfois de manière très succincte. Trois d’entre eux ont même mentionné pour une raison ou une autre des pays asiatiques dans le quatre pages de leur profession de foi (François Asselineau, Jacques Cheminade, Jean Lassalle). Décrypter la pensée et les perspectives d’action de chacun n’est guère aisé pour autant. Aucun candidat n’a non seulement prononcé un discours programmatique sur l’Asie–Pacifique mais n’a pris le temps de se rendre dans la région, contrairement à 2007 lors du voyage mémorable de Ségolène Royal*, ou lorsque François Hollande en 2012 y a dépêché un émissaire de haut niveau**. Toutefois, de tels séjours hors les murs ont bien été envisagés cette année. A la rentrée 2016, l’équipe de campagne de Marine Le Pen a étudié un déplacement de la candidate en Asie. La Chine, l’Inde, le Japon et Singapour étaient alors évoqués.
Si dans l’histoire des campagnes présidentielles, jamais aucun candidat n’a consacré un seul de ses discours à la région où réside plus de la moitié de l’humanité, il faut bien reconnaître que la construction des débats et les journalistes qui les animent ne permettent guère la possibilité d’énoncer un projet « Asie–Pacifique » articulé. L’absence de porte-parole mandaté pour les « Affaires étrangères » chez nombre de candidats ne facilite pas une expression « géographiée », sauf sur les sujets les plus chauds de l’actualité ou les plus clivants (exemple avec le calendrier du retrait des troupes de combats d’Afghanistan en 2012). Néanmoins et bien qu’il soit très difficile d’établir des comparaisons dans le temps, il est probable que la campagne présidentielle 2017 soit dans l’histoire récente celle qui aura le plus évoqué l’Asie–Pacifique.
Comme jamais, la politique française vis-à-vis de la région a été disséquée. L’Asie–Pacifique a été utilisée comme référentiel et a suscité des propositions d’évolution des postures diplomatiques et commerciales. Il est vrai que parler de l’Asie c’est à coup sûr s’interroger sur la place de la France dans le monde car la République a besoin d’une politique Asie–Pacifique pour demeurer une puissance globale.

Un environnement intellectuel favorable à la prise de parole des candidats sur l’Asie – Pacifique

*Benoît Hamon–Yannick Jadot avec Michel Wieviorka : La politique est à nous, Robert Laffont, 2017, p.342. Pour la politique étrangère, lire le chapitre de Michel Foucher (« De retour aux affaires du monde », pp 301–307).
Depuis le premier trimestre 2016, des femmes et des hommes d’influence ont édité des ouvrages appelant à la (re)définition des politiques publiques à l’heure de l’élection présidentielle, certains faisant même le choix d’éclairer explicitement un candidat*. La politique étrangère n’a pas échappé à cet examen. Sur bon nombre d’enjeux, il n’existe plus de consensus « transpartis ». C’est vrai sur les questions européennes mais également sur les rapports à entretenir avec la Russie, les États-Unis et nombre de pays arabes (Arabie Saoudite, Qatar, Syrie). Dans ce contexte, les think tanks spécialisés sur les relations internationales ont concouru activement aux débats de politique étrangère de la présidentielle. C’est relativement nouveau en période électorale. On est frappé par le nombre, le rang des intervenants (comme le CERI, l’ECFR-Paris, l’Institut français des relations internationales, le directeur de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire) et la teneur de certains propos qui n’hésitent pas à mettre en cause explicitement le programme de l’un ou l’autre des postulants (comme Terra Nova).
Les analyses proposées ne se sont pas intéressées seulement aux grandes options de la politique extérieure et de sécurité. Elles ont accordé une grande place aux aires géographiques ; l’Amérique latine étant toutefois l’angle mort des travaux publiés. En conséquence, la plupart des essais diffusés ces derniers mois comportaient des chapitres voire des recommandations relatives à l’aire « Asie–Pacifique », même si les recommandations retenues relèvent plus de l’ajustement que de la rupture. Comparées aux autres aires géographiques (l’Europe, le Moyen-Orient ou la Russie), les politiques proposées pour l’Asie-Pacifique sont relativement consensuelles même si les diagnostiques des réalités politiques, économiques et sociales divergent fortement.
*Bruno Hellendorff : La politique asiatique de la France : entre pragmatisme et exceptionnalisme, Diplomatie, n°85, mars – avril 2017. **Christian Lechervy : La France face aux défis de sa « maritimité » Pacifique, Revue juridique, économique et politique de Nouvelle-Calédonie, n°29/.***Pham Quang : « L’Union européenne, la France, l’ordre régional et la sécurité maritime en Asie Pacifique« , Asie Pacifique News, 17 mars 2017. Christian Lechervy, « Que faire de la puissance chinoise quand on est Français », in Pierre Journoud (ed.) : L’énigme chinoise, L’Harmattan, 2017, pp 349 — 378.****Valérie Niquet : « L’Asie dans la campagne,le continent oublié », Libération, 18 avril 2017 – Barthélémy Courmont : « Quelle politique asiatique pour le future président français ? », Asyalist, 18 avril 2017 – Alice Ekman : « France/Chine, le dilemne de la réciprocité », CERI, avril 2017.
Dans cette intense activité éditoriale, les revues n’ont pas fait exception à une attention géo-centrée. La politique asiatique de la France a été commentée par la presse de l’hexagone (Diplomatie*) et les revues d’outre-mer**. Des colloques*** ou des tribunes centrées sur les sujets chauds de l’actualité (exemple en mer de Chine du Sud) en ont été autant d’occasions. Les experts hexagonaux de l’Asie–Pacifique y ont eu toute leur place****, mais ils n’ont pas été les seuls à s’exprimer. Le décryptage de la politique française et les défis qui attendent sa diplomatie n’ont pas été le propre de la littérature francophone. A l’étranger et en premier lieu dans les colonnes des principaux partenaires anglophones en Australie (lire ici et ici), aux États-Unis et au Royaume-Uni, on a pu lire des études très documentées voire prospectives. Une réalité intellectuelle très nouvelle ! Celle-ci traduit à la fois une insertion grandissante des experts français de l’Asie dans les centres de recherches internationaux, une plus grande curiosité journalistique et académique vis-à-vis de l’action de la France dans la région et des propos plus fréquents des officiels, politiques et hauts fonctionnaires, sur la diplomatie française de l’Asie méridionale à l’Océanie. C’est aussi le fruit d’une politique Asie–Océanie du quinquennat de François Hollande qui a vu sur le terrain une présence affirmée du chef de L’État et de ses ministres des Affaires étrangères (près de 3 déplacements par an en Chine) et de la Défense. Reste à savoir pour les observateurs étrangers si le retrait du triumvirat Hollande–Fabius-Le Drian mettra à mal les efforts consentis depuis cinq ans vers toute la région Asie–Pacifique, d’où l’intérêt porté aux propos des candidats et de leurs proches.
Si les experts et les commentateurs ont pu évoquer un pivotement de la politique française vers l’Asie (lire ici et ), rares sont les dirigeants politiques français du plus haut niveau à avoir repris à leur compte cette expression. Une exception à ce constat : le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius lorsqu’il prit pour la première fois la parole au Secrétariat de l’ASEAN. Il y souligna en août 2013 que la France a engagé un pivot asiatique, « non par effet de mode mais parce que la France veut être présente là où se construit le monde de demain« . Jusqu’ici aucun candidat à l’élection présidentielle de 2017 n’a osé s’engager aussi loin, de peur de devoir détailler les moyens qu’il faudrait consacrer à la manœuvre mais par crainte aussi de laisser pointer une moindre importance accordée à l’étranger proche (Afrique, espace euroméditerranéen ou Moyen-Orient) en ces temps de luttes contre le terrorisme et les immigrations clandestines en Europe. On notera toutefois que dans les onze professions de foi, les trois candidats ayant évoqué l’Asie-Pacifique sont aussi parmi les cinq ayant parlé de l’Afrique (Marine Le Pen, Emmanuel Macron). Mais si l’Afrique est toujours abordée comme un bloc, le continent asiatique est lui appréhendé au travers de quelques-unes de ses nations : la Chine, l’Inde, le Japon voire, dans un cas, par l’entremise d’un narratif singulier, la Nouvelle Route de la Soie chez Jacques Cheminade.
*Pascal Lamy – Nicole Gnesotto : Où va le monde ?, Odile Jacob, Paris, 2017, pp. 74–83 et pp.90-93.
De la même manière, il est frappant de constater que l’expression qui fait florès depuis peu dans la littérature administrative, celle d’une « politique indo-pacifique de la France », n’est pas reprise en ces temps de campagnes. Ce décalage langagier ne traduit pas un désaccord intellectuel sur la manière d’aborder la région. Il laisse seulement entrevoir combien il est difficile pour les politiques d’aborder l’aire géographique qui s’étend de l’Eurasie à l’Océanie comme un tout. Il est trop tentant de découper la région en cinq morceaux (Asie centrale, Asie méridionale, Asie du Sud-Est, Extrême-Orient, Océanie) voire de se consacrer au triptyque Inde–Chine–Japon quand ce n’est pas à la seule Chine. Le recours à ce triangle* n’en est pas moins fréquent chez les experts y compris les éminents mais il a pour désagrément de dévaloriser l’importance économique et politique de l’ASEAN et d’oublier que l’Australie est un partenaire global.
Les regards portés vers l’Asie–Pacifique pendant cette campagne n’ont rien eu de nostalgique. Ils étaient résolument tournés vers le futur des relations, visaient à faire face aux défis présents et aux évolutions prévisibles de la région. Toute référence à l’espace indochinois a disparu des propos y compris quand il s’est agi de défendre la francophonie de par le monde. La présence du bureau régional de l’Organisation Internationale de la Francophonie et de celui de l’Agence Universitaire de la Francophonie à Hanoï ou du Centre régional francophone d’Asie–Pacifique (CREFAP) à Hô-Chi-Minh-Ville n’y changent rien. Dorénavant, les relations entretenues avec le Cambodge, le Laos et le Vietnam ne se distinguent plus guère des efforts conduits vers les autres pays de l’ASEAN. Néanmoins, l’importance à accorder au rayonnement du français a été rappelé par la grande majorité des candidats, le Front National évoquant explicitement la compétition internationale des langues et les efforts chinois pour ouvrir des Instituts Confucius en Afrique.
*Gille Rémy : L’Asie centrale est un eldorado en vue pour la France, Le Figaro 14 avril 2017.
Si les responsables politiques ont pris l’Asie–Pacifique telle qu’elle est, il n’en est pas moins demeuré quelques trous noirs de réflexion. L’Asie centrale a été l’un d’entre eux. Pourtant, la région péri-caspienne regorge de ressources essentielles aux approvisionnements énergétiques européens (gaz, pétrole, uranium). Tous les pays en « -stan » n’ont pas eu l’attention qu’ils méritaient. Alors que les observateurs les plus avertis ont relevé les dommages causés par les annulations répétées des déplacements de haut niveau*, les candidats de 2017 n’ont pas porté le moindre regard sur le monde « Af-Pak », pas même le seul candidat ayant publié en 2016 un essai consacré à la lutte contre le totalitarisme islamique (François Fillon). Malheureusement, l’intérêt porté par les candidats à l’Afghanistan n’a semblé que mémoriel : soit pour rappeler l’engagement valeureux de soldats français (Emmanuel Macron), soit pour souligner que l’OTAN a démontré sur ce théâtre toutes ses capacités opérationnelles (Benoît Hamon).
Autre passage sous silence de cette campagne, les enjeux démocratiques de l’Asie-Pacifique. Alors que Daw Aung San Suu Kyi est parvenue au pouvoir à Naypiydaw par les urnes, la situation des droits de l’homme, la vitalité des démocraties et le respect de l’État de droit demeurent extrêmement préoccupants dans bon nombre de pays d’Asie-Pacifique et leurs dégradations dommageables à bien des intérêts français et européens. La dénonciation du « droit-de-l’hommisme » et l’insistance sur la défense des intérêts de la Nation dans la conduite de la politique extérieure de la France, si elles devaient se poursuivre, pourraient non seulement mettre vite la France en porte-à-faux avec ses partenaires de l’Union Européenne dans les réponses communautaires à apporter lors des crises auxquelles la région Asie–Pacifique ne manquera pas d’être confrontée, mais aussi l’exposer à des crises majeures et à des menaces sur ses intérêts économiques.
*Christian Lechervy : « L’intégration régionale de la France dans le Pacifique océanien, une diplomatie multimodale », Journal de la Société des Océaniens, n°140 / 2015.**Nicola Casarini : The European « pivot », EUISS, mars 2013 ; Christian Lechervy : L’Union européenne et l’insertion régionale des territoires français du Pacifique, European Society for Oceanists, Bruxelles, juin 2015, 21 p. ***Christian Lechervy : « L’ASEM : le début d’un (mini)pivot européen vers l’Asie ? », Relations Internationale, n°4/2016.
La manœuvre bilatérale est encore trop souvent privilégiée car immédiatement compréhensible par le plus grand nombre dans l’opinion publique. Elle est pourtant réductrice pour une France possessionnée de l’Océan Indien aux côtes mexicaines et chiliennes du Pacifique. Elle est castratrice à l’heure où l’Asie–Pacifique se dote d’institutions pérennes régionales, sous-régionales et inter-régionales. Néanmoins, il ne faudrait pas oublier que l’idée de mise en œuvre d’un « pivot », aussi excessive que soit l’expression, pour illustrer la manœuvre diplomatique de Françoise Hollande a permis de donner du sens et de la cohérence aux six nouveaux partenariats stratégiques adoptés par la France avec les pays d’Asie–Pacifique de 2012 à 2017. Il a aussi fait apparaître l’importance à accorder à certains partenaires (comme l’ASEAN, l’Australie, les territoires français d’Océanie* trop souvent négligés. Il a laissé enfin entrevoir tout l’intérêt d’esquisser ce mouvement avec des partenaires européens (Royaume-Uni, Union Européenne** et la nécessité de mieux instrumentaliser les enceintes eurasiatiques (ex. ASEM***) ou franco-océaniennes à disposition.
A défaut d’avoir adopté un narratif particulier pour leur politique Asie–Pacifique, les candidats à l’élection présidentielle de 2017 ont présenté leurs vues par bribes. Ces flashs sont autant d’éclairages sur leur perception du processus de mondialisation en cours, ses conséquences sur la France et ses habitants.
Le détour par l’Asie des politiques sert d’effet de cadrage pour leurs raisonnements. Cependant, ils peinent à considérer l’Asie-Pacifique comme une catégorie distinctive, préférant illustrer leurs propos en parlant de tel ou tel pays et le plus souvent en un nombre limité. Seul point réel de consensus entre tous les concurrents à la magistrature suprême, il faut s’intéresser à l’Asie–Pacifique car s’y concentrent des intérêts économiques et des enjeux de sécurité majeurs pour le devenir commun de la planète. Ils ne disent pas pour autant quels sont les intérêts stratégiques de la France dans la région. Cet énoncé serait utile car il ne peut faire consensus de droite à gauche. Or il dimensionnera les moyens qui seront mobilisés pour conduire ce chapitre géographique de la politique extérieure de la France.

Parler de l’Asie–Pacifique pour décrire la mondialisation

*François Bayrou : Résolution française, Éditions de l’Observatoire, Paris, 2017, p. 239.**Nicolas Dupont–Aignan : France, lève-toi et marche, Fayard, 2016, p. 171.
Selon que la mondialisation est perçue comme une opportunité ou une somme de défis, les candidats abordent l’Asie avec optimisme ou défiance. Une chose est sûre néanmoins, tous ceux qui en parlent, politiques et commentateurs, évoquent l’Asie–Pacifique avec une certaine forme de fascination. Les uns vantent sa centralité pour le XXIème. Les autres admirent ses succès économiques, les stratégies sectorielles. Par exemple, le spatial chinois chez Jean-Luc Mélenchon et les politiques publiques résolues qui les ont guidées. François Bayrou a même écrit dans ce registre : « une chose que j’envie à la Chine, c’est de penser sa politique et le gouvernement à 30 ans. »* Nicolas Dupont-Aignan dit lui aussi avoir été « impressionné » mais par l’organisation de l’État singapourien**. Ces référentiels asiatiques démontrent un renouveau d’intérêt pour les planifications « public-privé » sur les modèles de la Corée du Sud, de Singapour et de Taïwan mais sans qu’ils soient transposés dans des mesures très structurantes pour la France. Ces analyses demeurent de l’ordre du pathos. Ces émotions aussi fortes soient-elles ne font pas à elles seules une politique pour la France !
*Emmanuel Macron : Révolution, XO, Paris, 2016, p. 215. **Jacques Attali – A. Delorme : op. cit. p. 113.
Au registre des impressions, il s’est dégagé chez les candidats un vaste consensus sur l’existence d’une multipolarité mondiale en devenir. En Asie-Pacifique, cela passe par la volonté de bâtir une démarche plus inclusive avec les puissances régionales émergentes. Ayant pris soin de marquer l’importance à accorder à bien d’autres acteurs asiatiques (Australie, Corée du Sud, Inde, Japon), Emmanuel Macron a considéré que la Chine occupait une place à part* mais que c’est un pays que l’on connaît encore trop mal en France. Sur le plan économique, il a souligné d’ailleurs une appréciation souvent erronée : la RPC n’est plus seulement le réceptacle des délocalisations industrielles et des productions à bas coûts. Il faut donc changer de perspective pour coopérer avec elle et adapter l’aide publique au développement aux réalités actuelles, en cessant de distribuer de l’aide en Chine**. Ceteris paribus, il s’agit de voir les chances que la Chine offre. Sur le plan industriel, Emmanuel Macron propose sur ce marché de valoriser les savoir-faire entrepreneuriaux en matière de développement urbain, d’énergies et de lutte contre la pollution. Sur le plan politique, il a jugé que la France a besoin de l’Europe mais également que la Chine a intérêt à un rôle grandissant de l’Union Européenne.
*Discours de B. Hamon : « La défense de la France », Strasbourg, 23 mars 2017, p. 4. **Discours d’Emmanuel Macron : « Politique de défense », Hôtel des Arts et Métiers, Paris, 18 mars 2017, p. 4.
La vision optimiste du monde de demain chez Emmanuel Macron s’en ressent sur son approche dynamique vis-à-vis de l’Asie–Pacifique et tranche avec celle de ses rivaux. Benoît Hamon pose un regard plus préoccupé sur la politique conduite par Pékin. Il est d’ailleurs le seul candidat qui a mis en garde les électeurs vis-à-vis de l’unilatéralisme et la brutalité de la Chine de Xi Jinping sur la scène internationale et évoqué la pensée militaire chinoise de la « guerre hors-limites »*. Cette analyse stratégique est unique même si Emmanuel Macron s’est inquiété le 18 mars de la « politique du fait accompli en Asie »**, car l’Asie–Pacifique est généralement abordée par les candidats au travers du prisme économique et commercial. Cette approche par la res economica induit des jugements à porter sur les politiques européennes.
*Jean Lassalle : Un berger à l’Elysée, Editions de la Différence, 2016, p. 82. ** Renaud Girard : Quelle diplomatie pour la France ? Prendre les réalités tells quelles sont, Cerf, 2017, p. 103.
L’approche conduite au nom de l’Union européenne vis-à-vis de l’Asie a été le plus souvent très décriée. L’UE est perçue comme ayant ouvert ses marchés sans contrepartie aux pays tiers non seulement la Chine* mais également le Japon**. C’est pourquoi, le candidat le plus pro-européen de 2017, Emmanuel Macron s’est proposé avec les partenaires européens de lancer une initiative globale pour négocier un accord transversal avec la République populaire de Chine (RPC) dans les domaines commerciaux, écologiques et sécuritaires. De l’extrême-droite à l’extrême-gauche, cette approche ne saurait être envisagée. Ses concurrents refusent toute forme d’accords commerciaux avec les pays d’Asie–Pacifique. Marine Le Pen l’écarte formellement avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Philippe Poutou va plus loin en refusant le principe même d’établir tout accord de libre-échange. Un point de vue partagé par Nathalie Artaud pour qui les accords de libre-échange ne font que perpétuer en Asie–Pacifique, comme ailleurs, l’expression d’un impérialisme européen. Quant à Jean Lassalle, il a conditionné la signature des accords commerciaux à la coopération fiscale et entend même retirer le pouvoir de négociation à la Commission européenne.
*Nicolas Dupont–Aignan : France, lève-toi et marche, Fayard, 2016, p. 189.
De leur côté, Benoît Hamon a exigé de l’Europe de continuer à s’opposer à l’octroi du statut d’économie de marché à la Chine populaire, « sans condition » a nuancé François Fillon. Il s’agit que l’UE veille mieux à l’application des règles anti-dumping. Sur ce dernier point toutefois, Emmanuel Macron a rejoint ses rivaux de gauche et de droite car il a jugé indispensable de lutter contre la concurrence déloyale de pays comme la Chine ou l’Inde dans un secteur comme celui de l’acier. Pour illustrer les distorsions de concurrence générées par la Chine, Nicolas Dupont-Aignan s’est lui focalisé sur le secteur des panneaux solaires et des éoliennes* pour que l’argent des consommateurs français ne fassent pas ainsi tourner les usines chinoises.
*Chistiane Taubira : Nous habitons la Terre, Philippe Rey, pp 133-135.
La mondialisation malheureuse a été dénoncée aussi bien à gauche qu’à droite, François Fillon a affirmé dès le mois de janvier à La Villette vouloir défendre les industries françaises et l’emploi, face à la Chine et face aux États-Unis. Rangée derrière Benoît Hamon, Christiane Taubira reprenait, elle, à son compte la rhétorique mettant en cause un processus de mondialisation au service d’une trilatérale Etats-Unis – Europe – Japon*. Cette mention du Japon est à garder en mémoire car rares sont les responsables politiques ayant parlé pendant cette campagne du pays du Soleil Levant. C’est pourtant un partenaire économique et financier d’importance, voire un nouveau compagnon de défense et de sécurité de la France notamment dans le Pacifique. Bien que promu en 2013 par l’empereur Akihito « Grand Cordon de l’Ordre du Soleil Levant », la distinction la plus élevée du Japon, François Fillon, un amateur et un ami fidèle de l’archipel, n’a accordé presque aucune place dans son programme à ce pays alors que la France y est le 3ème investisseur et qu’il est le premier investisseur asiatique créateur d’emplois en France (11,3 milliards d’euros).
*N. Dupont-Aignan, op. cit, 2017, Jour 33 – Jeudi 15 juin.**Jean Lassalle : op. cit. p. 49.
Si les Abenomics n’ont suscité guère d’émules du côté des candidats, Nicolas Dupont-Aignan a fait sienne pour garder un tissu industriel dans l’hexagone l’idée de constituer un Fonds d’aide à la relocalisation de 10 milliards d’euros sur le modèle du Japon*. Il n’est pas certain que cette mesure suffise à rassurer les Français inquiets des délocalisations car l’Asie fait peur. Jean Lassalle fut le candidat qui s’est exprimé le plus explicitement sur cette dimension émotionnelle. Dans son livre programme, le député béarnais a dit la peur de la Chine chez les Français**. Une affirmation confirmée par les enquêtes d’opinion. En juillet 2014, une étude internationale de PEW mettait en évidence que pour 53 % des Français, la croissance économique chinoise était « une mauvaise chose pour la France ». Or plus que partout en Europe, les Français considèrent que la Chine est devenue le leader économique du monde. Compte tenu de cet état d’esprit, de nombreuses mesures économiques conservatoires ont été proposées aux électeurs.
Marine Le Pen a préconisé lors de la présentation de son programme économique à Lyon des taxes sur les importations, en particulier pour les pays ayant un fort excédent commercial vis-à-vis de la France à l’image de la Chine mais aussi du Bangladesh et du Vietnam. Des mesures dont rien ne dit qu’elles seront compatibles avec les engagements de la France à l’OMC mais elles ont suffisamment attiré l’attention des ambassades asiatiques à Paris pour voir celles-ci dépêcher leurs diplomates à la présentation du programme international de la présidente du FN le 23 février 2017. Dans la salle étaient présents les ambassadeurs du Cambodge et du Vietnam, un conseiller politique de l’ambassade de la République populaire de Chine et le chef du bureau de représentation de Taïwan à Paris.
Si le programme « asiatique » de Marine Le Pen n’a pas soulevé de commentaires, tandis que sa perspective d’arrivée au pouvoir a suscité de vives réactions dans le corps diplomatique national. L’ambassadeur de France à Tokyo a fait savoir dans les colonnes du journal Le Monde qu’il se refuserait de la servir comme chef D’État. En réponse, Bruno Gollnisch lui a répondu sur le registre des logiques de corps. L’ex-professeur de Lyon III a fait valoir que l’ancien élève de l’ENA serait avantageusement remplacé par un cadre d’Orient des Affaires étrangères ayant lui « la connaissance de la langue et de la civilisation japonaise ». Ce débat, au-delà de sa dimension personnelle et des joutes de corps, a laissé transparaître la défiance de certains politiques vis-à-vis d’une haute fonction publique nationale jugée économiquement trop libérale et trop peu attentive aux réalités civilisationnelles des puissances, ce qui est loin d’être anecdotique en Extrême-Orient.
Autre polémique de campagne, les observateurs chagrins n’ont pas manqué de relever que le FN n’hésitait pas lui aussi à recourir à des pays à faible coût de main-d’œuvre pour réaliser ses calicots (Chine) ou ses T-shirts. La critique n’est toutefois pas nouvelle. En 2012, il avait été révélé que les T-shirt floqués « Les gars de la Marine » étaient produits au Bangladesh et les maillots des supporters des campagnes de 2002 et 2007 en Chine.
Si la sous-évalution des monnaies asiatiques n’a pas imprégné la campagne de 2017 contrairement à celle de 2012, la question du coût du travail en Asie est demeurée une problématique présente particulièrement chez les candidats d’extrême-gauche. Du côté de Lutte Ouvrière, Nathalie Artaud a mis en cause les politiques économiques où la fortune des riches se construit sur l’exploitation des travailleurs. Dans son message du nouvel An, elle a illustré sa démonstration en prenant pour exemple les ouvrières du textile au Bangladesh, « récemment licenciées par centaines pour avoir fait grève pour une augmentation de leur salaire, fixé à 63 dollars mensuels.
Ne croyant pas plus au « patriotisme économique » dans l’hexagone qu’aux États-Unis, la militante internationaliste a jugé impossible le retour des emplois aux États-Unis promis par Donald Trump. Elle a affirmé sa conviction qu’Apple, par exemple, ne relocalisera jamais en Amérique du Nord ses iPhone et autres iPad fabriqués en Chine. Dans le même temps, Nathalie Artaud a dénoncé les pressions exercées par les industriels sur leurs salariés en Chine ou au Cambodge pour maintenir au plus bas leurs rémunérations au nom de la compétitivité internationale. Pour la responsable trotskyste, le patriotisme économique est seulement un moyen pour bénéficier dans l’hexagone de subsides publics, tout en oubliant ailleurs le drapeau du pays producteur comme c’est le cas dans le secteur viticole. Le groupe Pernod-Ricard a été mis en cause publiquement au titre de ses productions du vin en Australie et en Asie*. Dès lors, vus de l’extrême-gauche, les exploités d’Asie ne sont pas perçus comme des concurrents « déloyaux » et encore moins des ennemis, mais comme des « d’exploitation ».
A l’extrême-gauche non seulement le cynisme patronal a été vilipendé mais également celui de la politique extérieure de l’État. Les exportations d’armement ont incarné cette posture car « pour les marchands de canons français, les guerres sont des aubaineszn dit-on du côté des militants de la IVème Internationale. Selon cette logique, les ventes du Rafale à l’Inde, des sous-marins à l’Australie, d’hélicoptères à Singapour ne relèvent en rien de la promotion d’intérêts stratégiques de la République française mais de purs calculs financiers. Les acheteurs onté mis en cause par N. Artaud au même titre que les vendeurs car avec les milliards dépensés pour acheter les Rafale, l’Inde par exemple aurait dû dit-elle construire des routes, des ponts, des écoles et raccorder des villages à l’électricité et à des réseaux d’eau potable. Un point de vue partagé par Philippe Poutou qui a revendiqué la fin des exportations françaises d’armement. Parler de l’Asie ainsi permet d’énoncer sa volonté de réordonnancer les rapports sociaux-politiques globaux et l’ensemble des relations internationales.

Réordonnancer la gestion du monde

*Le Monde, 24 novembre 2016. **Jacques Attali – Angélique Delorme : 100 jours pour que la France réussisse. Tout peut changer en 2017 !, Fayard, Paris, 2016, pp.33 et 117.
La réforme des Nations unies et de son Conseil de sécurité a été souhaitée par quelques candidats, sans que la méthode appropriée pour y parvenir n’ait été esquissée. En attendant, Emmanuel Macron a continué à plaider pour l’élargissement du P5 à l’Inde et au Japon. Il n’y a posé aucune condition. François Fillon s’est montré lui surtout attaché au siège français du Conseil de sécurité car il permet de dialoguer « d’égal à égal » avec la Chine*. Sachant combien toute réforme de l’ONU sera difficile à faire aboutir, de nouvelles idées ont émergé pour réordonnancer la gouvernance mondiale. Jacques Attali qui votera pour Emmanuel Macron dès le premier tour de scrutin, a proposé l’instauration d’un G12. Au G7 déjà existant viendraient s’agréger l’Afrique du Sud, la Fédération de Russie, la République populaire de Chine et l’Union indienne**.
L’idée d’établir un forum « G7 + BRICS » ne signifie pas la volonté d’instaurer un G-12 bicéphal mais elle traduit l’expression d’un profond malaise politique à l’heure où la réforme du Conseil de Sécurité des Nations Unies s’enlise. Attention, pour certains candidats, la promotion du G-12 est l’expression d’un refus de participer à un club occidental supposé être mécaniquement inféodé aux États-Unis. Du côté asiatique, une relation renforcée avec l’Inde et la Chine est vue comme un contre-poids à l’Amérique. Aux yeux de Jacques Cheminade, l’importance d’instituer un G12 avec tous les pays membres des BRICS est telle qu’il l’a inscrit au programme des 100 premiers jours de sa présidence.
Si le G12 s’impose un jour sur la scène internationale, il fera l’objet, lui aussi, de longues négociations et des critiques sur sa légitimité à ordonnancer la gouvernance mondiale. Les huit exclus membres du G20 s’interrogeront sur le bien-fondé de leur mise sur la touche et les pays arabes souligneront leur mise à l’écart de la gestion des affaires du monde, là comme au Conseil de sécurité des Nations Unies d’ailleurs. L’Australie rappellera, elle, son rang : la douzième économie de la planète et la principale puissance d’Océanie. Au nom de quoi l’île-continent serait-elle exclue du G12 ? Serait-ce même l’intérêt de la France de l’écarter ? Les « nouveaux émergents » du N-11 (Next Eleven) dont six appartiennent à la région Asie (Bangladesh, Corée du Sud, Indonésie, Pakistan, Philippines, Vietnam) pourraient se révéler tout aussi vindicatif, même si à ce stade leurs capacités à être des acteurs globaux de la scène internationale restent à démontrer, sauf peut-être pour un ou deux d’entre eux.
L’idée de faire des BRICS des partenaires plus étroits de la France est une proposition qui avait déjà irriguée la campagne présidentielle de 2012. Elle fut notamment au cœur du projet énoncé par François Hollande. Aujourd’hui, l’un des deux candidats les plus volontaristes dans le développement des relations de la France avec les BRICS est Jean-Luc Mélenchon. Une fois réalisé le retrait français progressif de l’OTAN, le leader du Front de Gauche prône l’instauration d’une alliance avec les BRICS, le « regroupement des pays progressistes » comme celui-ci est présenté. La France aurait besoin d’une alliance « altermondialist »» pour garantir son indépendance. Il juge en effet que l’adhésion de la France au traité de l’Atlantique nord la coupe de la Russie mais également de la Chine, alors même qu’elle devient la première puissance économique du monde. En conséquence, le leader du Front de gauche a proposé d’adhérer à la Banque de développement des BRICS. Reste à savoir pour quoi faire et si les partenaires des BRICS le souhaitent ! Ils n’ont jusqu’ici émis aucun signal en ce sens. Contrairement à la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB), il n’a pas été proposé à la France ou à ses partenaires de se joindre à la Nouvelle Banque de Développement (NBI) qui a son siège à Shanghai et qui est présentée comme une alternative à la Banque Mondiale, au Fonds monétaire international, et qui doit servir de réserve commune de devises étrangères aux BRICS.
La place donnée aux BRICS et à sa composante asiatique reflète avant tout chez nombre de candidats leur défiance voire leur hostilité aux Etats-Unis. Sans vraiment le dire, c’est à un renversement d’alliance qu’ils invitent les électeurs. Toutefois, on ne sait pas si cette démarche suppose de nouer tôt ou tard une relation de défense et de sécurité voire une alliance militaire. Sachant que le plus souvent, on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens, les candidats et/ou leurs porte-parole seront tentés de rester durablement flou sur ce point.
*C. Taubira : op. cit. p. 135. **Emmanuel Macron – Éric Fottorino : Macron par Macron, L’Aube, Paris, 2017, p. 64.
La politique américaine est un aiguillon significatif de l’approche « Asie–Pacifique » des candidats. Elle devrait être suivie avec d’autant plus d’attention selon Benoît Hamon lors du premier débat des primaires de la Belle Alliance Populaire que Donald Trump a donné une priorité à l’Asie. Car comme l’affirme Christiane Taubira, le Pacifique est le « centre nerveux » du monde*. Un point de vue guère éloigné de celui d’Emmanuel Macron. Pour lui, les Etats-Unis sont de moins en moins tournés vers l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique que vers le Pacifique**. Le candidat d’En Marche ! en a déduit d’ailleurs la nécessité d’un stratégie commerciale offensive vers l’Asie et le Pacifique « pour ne pas laisser les Etats-Unis seul arbitre ». Plus généralement, la politique américaine appelle pour le jeune leader à plus d’Europe. François Fillon, lui, fait un pari très différent. Il a jugé que la politique américaine « pousse la Russie vers l’Asie » et que ce n’est pas l’intérêt de la France. Jean-Luc Mélenchon le contredit sur ce point en dépit d’une même approche russophile au motif que la politique américaine instrumentaliserait la Fédération de Russie contre la Chine.
*N. Dupont-Aignan : op. cit., 2016, p. 173.
Le rapport à la Russie est une des faces cachées des débats des candidats sur l’Asie-Pacifique. Sur Dans ce registre, Nicolas Dupont-Aignan a voulu tempérer l’image impérialiste de Vladimir Poutine en relevant que la biographie du leader historique de Singapour Lee Kwan Yew se trouvait sur le bureau président russe*, comme si ce dernier n’était qu’un autocrate moderniste sans ambition stratégique. Quant à Jean-Luc Mélenchon qui prône également une révision de la politique russe de la France, sur le plan de la politique monétaire, il s‘agit de soutenir le projet chinois d’une monnaie commune mondiale pour libérer l’économie internationale de la domination du dollar.
*Renaud Girard : op. cit, p. 15.
Si évoquer l’Asie–Pacifique est une manière de décliner la politique étrangère d’une « grande puissance », le langage employé a été empreint de calculs tactiques pour ne pas dire idéologique vis-à-vis d’autres régions du monde, surtout quand il s’est agi de dire que la France devait avoir des relations diplomatiques avec tous les pays de la planète. Un raisonnement qui a permis à des commentateurs de chercher à réécrire l’Histoire tout en suggérant des revirements diplomatiques majeurs. Rétrospectivement, selon le reporter du Figaro Renaud Girard, la France aurait dû ouvertement dialoguer avec le régime taleb tout en armant secrètement la résistance de Massoud*. Faire beurre et confiture peut satisfaire les gourmands, mais pas sûr que la duplicité politique suggérée par le chroniqueur ait été longtemps possible voire efficace sur le terrain. A quelle fin aurait-elle été justifiable ? S’agit-il de légitimer là aussi la politique russe qui cherche aujourd’hui à s’associer aux Taliban pour lutter en Afghanistan contre l’Etat islamique de la province du Khorasan (ISKP) ? On ne peut se désintéresser de la lecture de la politique française par les autres, à commencer par les acteurs locaux et les pays limitrophes avec lesquels la France entretient aussi des relations (comme la Chine, le Pakistan ou le Tadjikistan). Cela est vrai en Asie centrale comme en Extrême-Orient !
L’ajustement des relations de la France avec la République populaire démocratique de Corée (RPDC) voulue par plusieurs candidats a été une manière de légitimer leur souhait de voir à tout prix Paris se rapprocher du Kremlin, de Téhéran et du régime syrien de Bachar el-Assad. Pour aller au-devant de Pyongyang, Nicolas Dupont-Aignan a avancé un argumentaire politico-juridique en faisant valoir que la France ne reconnaissait pas les régimes en place mais les États*. Il y a vu aussi un moyen de peser sur la Chine afin qu’elle « arrête de soutenir le programme militaire nord-coréen », ce dont on peut sérieusement douter. On peut donc légitimement se demander si les propositions faites pour la stabilité coréenne ne visaient pas d’autres objectifs politiques. Le pourfendeur de l’Union Européenne François Asselineau a justifié le même choix en faisant valoir que les autres pays européens l’ont déjà fait, qu’il est « normal » de parler à tous, même si l’on a peu d’empathie pour un régime politique. Mais il a embrayé immédiatement après avoir parlé de la Corée sur la nécessité de rétablir de bonnes relations avec la République islamique et la Syrie.
Jacques Cheminade a rompu encore davantage avec la diplomatie coréenne hexagonale. Non seulement il veut depuis longtemps que la France établisse des relations diplomatiques avec la RPDC, mais il a demandé l’arrêt des manœuvres militaires américano-sud-coréennes comme préalable à toute négociation nord-sud. Sa vision irénique fait de la République populaire de Chine et du Japon deux co-garants potentiels d’un accord de paix Etats-Unis–RPDC, ce qui paraît pour le moins illusoire. Accompagner la reconnaissance diplomatique française d’une aide alimentaire mais également de coopérations dans le domaine aérospatial et du développement du nucléaire civil de Pyongyang est tout aussi ambitieux et serait sources d’incompréhensions chez bon nombre de nos partenaires d’Extrême-Orient alors que la France n’a même pas signé depuis 1953 un accord de paix avec la Corée du Nord. La contribution de la France à la résolution du conflit coréen n’est-elle pas un « prétexte », un « habillage » pour illustrer là aussi les priorités accordées par ailleurs par Jacques Cheminade à la conquête spatiale et à la promotion du nucléaire du futur (filière thorium, fusion nucléaire contrôlée) qu’il souhaite pour la France ?
L’anti-américanisme est si virulent chez certains candidats quand ils parlent de l’Asie qu’ils montrent plus de vigueur à dénoncer les démonstrations de force de Washington que les violations des résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies par Pyongyang. Dans ce contexte, la situation de la péninsule coréenne fut l’occasion de dénoncer sans nuance un « nationalisme américain agressif qui risque de nous conduire à la troisième guerre mondiale » (François Asselineau) et la soumission de la France aux impératifs stratégiques des Etats-unis. La France n’aurait-elle pas de bonnes raisons de ne pas normaliser ses relations diplomatiques avec Pyongyang ? Ce débat fut esquivé. Les tenants de la normalisation en ont donc appellé à l’histoire, au général de Gaulle qui sut reconnaître en son temps la Chine de Mao au fort mécontentement de Washington. Ne retenir que la dimension américaine du choix de janvier 1964, c’est faire abstraction de tout le raisonnement « asiatique » et « indochinois » du premier président de la Vème République qui le conduisit à nommer l’un de ses secrétaires d’Etat, F. Missoffe, ambassadeur à Tokyo ou encore à dépêcher le général Pechkov à Taipei. Le bellicisme de Washington en Asie–Pacifique fut dénoncé en toute occasion. La menace par Donald Trump de ne plus reconnaître « une seule Chine » a conduit Jean-Luc Mélenchon à parler sur son blog d’une « incroyable provocation ». Les risques surjoués de conflit en Corée ont offert l’opportunité de revenir sur les interventions en Libye et en Syrie et de les condamner car hors du droit international.
Les principaux candidats ont pris sérieusement en considération les risques de conflits en Asie et singulièrement en mer de Chine, instrument de la profondeur stratégique de la Chine, a rappelé Benoît Hamon. Ils y ont apporté des réponses différentes mais aucun d’entre eux n’a jugé que la France devait s’en désintéresser, à la fois pour des raisons économiques et militaires. L’Asie–Pacifique est devenue en soi un enjeu stratégique. Elle n’est plus perçue seulement comme un élément d’un monde multipolaire.
Emmanuel Macron a rappelé que plus de la moitié des échanges mondiaux transitent par la mer de Chine, cette « Méditerranée asiatique », mais également que « la France a une présence permanente dans l’Océan Indien et le Pacifique » et qu’elle « entretient des relations stratégiques étroites avec Singapour et l’Australie ». Plus généralement dans son discours du 18 mars, consacré à la politique de défense, le leader d’En Marche ! a mis en avant que l’Australie et l’Inde sont des partenaires clés de la France et il s’est inquiété, dans une ère de turbulences, de la croissance du budget militaire chinois. Autant de données qui devraient être prises en compte dans le nouveau Livre Blanc sur la Défense qu’il a souhaité lui voir remis au plus tard en décembre 2017. On y retrouvera probablement également l’idée défendue par Jean-Yves Le Drian lors de la réunion du Shangri-La Dialogue de juin 2016 à Singapour de voir les Européens plus présents en mer de Chine. Emmanuel Macron en est tout aussi convaincu que son soutien le président de la région Bretagne : vu les intérêts communs des États européens en termes de respect du droit de la mer en Asie-Pacifique et l’importance évidente de la préservation de la paix en mer de Chine du Sud, il y a « tout intérêt à ce qu’une politique soit bâtie à l’échelle européenne afin de conforter notre présence dans la région ». Un engagement conséquent et de longue haleine qui n’est pas du goût de Benoît Hamon. Ce dernier ne veut pas concourir à la militarisation de la zone, une affirmation que l’on retrouve chez Marine Le Pen qui ne veut en aucun cas faire de la Chine « un adversaire militaire » de la France.
Benoît Hamon a souhaité que les efforts français se consacrent d’abord à la sécurisation des approches maritimes des collectivités d’outre-mer. Or cela demande plus que de la vigilance quant à la libre circulation et à la sécurité des transports dans la région indo-pacifique et d’avancer à 2021 l’arrivée des patrouilleurs BATSIMAR. Une approche prudente et distanciée fut également celle recommandée par François Fillon qui a souhaité que la France soit capable de déployer ses navires et aéronefs en suscitant une action coordonnée au niveau européen. Mais avec qui à l’heure du Brexit ? En conférant quel rôle à l’UE et quelle responsabilité à la Haute Représentante pour les affaires étrangères et la politique de sécurité ?
Jean-Luc Mélenchon qui a souhaité faire reconnaître les océans comme « un bien commun de l’humanité » a considéré qu’il appartenait de discuter et de régler les conflits de la mer de Chine à l’ONU. Il n’en a pas moins dédouané la Chine de toute politique « révisionniste » jugeant même qu’elle conduit une « politique défensive » alors que les Etats-Unis veulent conserver une suprématie loin de chez eux. Dans cette logique, il a effectué un parallèle entre l’attitude agressive américaine dans le Pacifique contre la Chine avec celle des Etats-Unis aux portes de la Russie. Il s’est insurgé contre les reproches « injustes » faits à la Chine, laquelle ne ferait que rechercher, comme la France, la stabilité de ses approvisionnements. L’élévation de la Chine au rang de première puissance mondiale ne s’accompagne donc à ses yeux « d’aucune volonté impérialiste ». Et sa présence ici ou là est justifiée par le besoin de garantir ses accès aux matières premières alors que « tous les autres le font de manière plus brutale que les Chinois ». Cette vision stratégique récuse fondamentalement l’idée de l’apparition d’un monde multipolaire brutal où la Russie et la Chine sont entrées dans des logiques de vassalisation.
Bien que le leader du Front de Gauche ait désigné les coraux comme les victimes collatérales de la bataille qui se joue en mer de Chine, curieusement il n’a imputé aucune responsabilité à Pékin à la catastrophe écologique qui s’annonce et qui pourtant affecte déjà l’environnement des pays d’Asie du Sud-Est et d’Océanie, à commencer par la Nouvelle-Calédonie où est sis le plus vaste ensemble de coraux vierges de la planète. Tout à sa vision irénique de la Chine, Jean-Luc Mélenchon a dit croire à la proposition du président Xi Jinping de reprendre la négociation pour un désarmement nucléaire universel, à l’heure où Nathalie Artaud affirmait que le désarmement nucléaire ne sera possible que par le changement d’ordre social, et où Emmanuel Macron, Benoît Hamon et le PCF dénonçaient la politique nucléaire de la Corée du nord et ses violations délibérées du Traité de non-prolifération.

Parler de l’Asie–Pacifique pour parler de la France

L’Asie–Pacifique a servi aux candidats d’effet miroir, notamment chez ceux qui voulaient dépeindre le plus sombre des tableaux de la situation dans l’Hexagone. Non seulement les puissances émergentes en Asie poussent la France à montrer au monde sa capacité à relever les défis qui se posent à lui, comme l’a énoncé François Fillon en introduction de son programme de politique étrangère, mais en vantant les succès des pays émergents d’Asie, il s’est agi surtout de souligner la régression du rang de la France sur la scène internationale. Une tactique politique qui est loin d’être nouvelle ! Elle n’en pas moins permis de souligner le manque de vision de long terme des dirigeants passés et de parler comme Fillon de l’irresponsabilité des hommes politiques qui n’ont pas compris que « le problème de demain pour l’Europe, c’est l’Asie ».
*N. Dupont – Aignan : op. cit., 2016, p. 171.
A l’heure où le Dr Mahathir et Lee Kwan Yew vantaient les « valeurs asiatiques » il y a un quart de siècle, les conservateurs européens encensaient déjà les modèles politico-économiques des Dragons asiatiques, leur volontarisme et leur sens du long terme. François Fillon a endossé cette antienne à plusieurs reprises, notamment devant ses militants en janvier 2017 en faisant valoir que « pour l’apprentissage des mathématiques, nous étions les premiers il y a vingt ans. Aujourd’hui, c’est la Corée du Sud, Taïwan, Hong Kong, Singapour qui font la course en tête. » A ce discours décliniste sur la France s’est ajouté une appréciation très laudatrice des modèles politiques forts d’Asie du Sud-Est et d’Extrême-Orient. Nicolas Dupont-Aignan a applaudi l’interventionnisme public asiatique, les aides d’Etat aux investissements étrangers de hautes technologies ou encore l’amour du pays porté par le système éducatif. Comme au début des années 1990, les modèles singapourien et néo-confucéen ont été mis en lumière. Ils sont même idéalisés. Ils permettent de critiquer à bon compte les rigidités de la société française, la fonction publique, quitte à affirmer des contre-vérités comme le constat qui voudrait que les fonctionnaires singapouriens ne pantouflent pas* alors que les passages du secteur public au privé ne sont pas rares y compris au plus niveau de l’appareil de l’Etat.
*Matthieu Chaigne : La France en face. Ce que disent les Français à leurs élites déconnectées, Editions du Rocher, 2017, p. 53. **Bernard Lecherbonnier : Le monde en 2025, L’Archipel, 2017, p 178.
Les démonstrations faites sont allées dans le sens d’un pessimisme très prégnant dans la société française. Deux Français sur trois pensent dorénavant que, d’ici 50 ans, la France sera dépassée par un pays comme la Thaïlande*. Cet état d’esprit a donné de la substance à l’idée accréditée par les prospectivistes qui croient en la colonisation de l’Europe par la Chine notamment au travers des pays d’Europe orientale** et que Pékin dans les décennies qui viennent pourra peser directement sur l’ordonnancement de l’Union Européenne. Face à de tels sombres schémas, parler de l’Asie a permis d’affirmer le besoin d’hommes forts, volontaristes réaffirmant l’indépendance nationale. C’est pourquoi, la reconnaissance de la République populaire de Chine par le général de Gaulle a été citée si souvent pendant la campagne. Elle est vue comme une référence existentielle. Curieusement alors que le 1er septembre dernier, on commémorait le 50ème anniversaire du discours de Phnom Penh, celui-ci fut totalement passé sous silence. Preuve s’il en fallait d’une vision très sinocentrée des débats et d’une connaissance très approximative de l’Histoire et des rapports de la France à l’Asie !
*E. Macron : op. cit., p. 215. **Interview donnée à Russia Today le 12 mai 2015. ***François Asselineau, conférence donnée à Namur le 15 mai 2013.
Dans certains cas, les rappels à l’histoire furent de pures manipulations. Si on peut comprendre qu’Emmanuel Macron écrive que « les dirigeants chinois n’ont jamais oublié que la France a été le premier pays occidental à reconnaître la République populaire de Chine »* tant ce narratif pourtant erroné est répété depuis des décennies au point d’être devenu une vérité quasi-historique, d’autres affirmations relèvent d’errements plus discutables. Affirmer comme François Asselineau depuis Simféropol (Crimée) et sur une chaine de télévision d’information internationale en continu financée par l’Etat russe** qu’il existait un diktat américain interdisant la reconnaissance de la Chine est pour le moins contestable. Il en est de même quand il est proclamé que le Dalaï-lama est un agent américain depuis les années 1950, que les Etats-Unis veulent mettre la main sur le Tibet pour des raisons militaires*** ou encore que le point de vue chinois ne soit jamais donné en France. L’affirmation de Jean-Luc Mélenchon selon laquelle en 1964 la France a reconnu l’existence de la RPC et ses frontières est toute aussi infondée.
*Xinhua, 24 décembre 2012. **Ouest France, 9 mars 2017.
L’Asie–Pacifique dans le discours des candidats n’a pas seulement servi à dépeindre le monde, la place de la France dans celui-ci ou encore à esquisser un projet diplomatique. Evoquer l’Asie fut un moyen de mieux cerner un candidat, sa personnalité, ses goûts et ses expériences politiques ou professionnelles. Dans le cas de Jacques Cheminade, François Asselineau, Jean Lassalle, parler de l’Asie c’était aussi parler de soi. Le premier a mis en avant sa proximité avec Mme Helga Zepp–La Rouche pour souligner que la Nouvelle Route de la Soie a été évoquée dès 1996 par ses mentors*. Le second joue sur un registre plus intimiste et professionnel. Sur son site internet, l’Inspecteur des finances a mis en scène sa passion de l’Asie–Océanie et ses compétences. Il a révélé qu’il était entré à l’ENA avec le rêve d’être ambassadeur au Japon**, qu’il a vécu à Tokyo où il a travaillé au service économique de l’ambassade de France ou encore qu’il a été chef du bureau Asie–Océanie à la Direction des relations économiques extérieures (DREE) au ministère des Finances. Un parcours classique de haut fonctionnaire de Bercy mais la mise en scène de son curriculum vitae a visé à asseoir l’idée qu’il connaissait ou avait fréquenté les leaders de la planète. C’est pourquoi les noms du président Jiang Zemin, du Premier ministre Li Peng et la mention des chefs d’État vietnamien et indonésien sont apparus. A la dernière page de sa profession de foi, il a été imprimé dans cette logique que François Asselineau avait participé au cours des trente dernières années à des échanges avec l’Empereur du Japon et les chefs d’Etat et de gouvernement de nombreux pays asiatiques. Par ordre alphabétique, furent cités la Chine populaire, la Corée du Sud, le Kazakhstan, l’Indonésie et la Malaisie. Un CV quelque peu enjolivé. Sur les vidéos diffusées, il appert que son japonais n’est pas aussi courant qu’il l’aie laissé entendre. Quant aux entretiens de haut niveau, l’intéressé n’a pas lui-même conduit la plupart d’entre eux, puisqu’il n’a jamais exercé de fonctions ministérielles ou de mandats parlementaires.
On est bien loin de l’expérience gouvernementale asiatique de François Fillon. Le candidat de la droite et du centre aurait pu faire valoir de la même manière qu’il s’est rendu fréquemment en Asie comme Premier ministre : 3 fois au Japon (avril 2008, juillet 2010, octobre 2011), au Vietnam (novembre 2009), en Chine (décembre 2009), au Cambodge et en Indonésie (juin 2011) ou encore en Corée du Sud (octobre 2011). Il n’a pas plus avancé que son nom avait été donné à une promotion de l’École centrale de Pékin. Mais au détour d’interviews, on apprend qu’il s’est rendu pour la première fois au Japon pour une course automobile à Suzuka. Du parcours japonais de François Fillon, les historiens retiendront surtout que c’est depuis Tokyo en mai 2013 qu’il a relancé l’idée de sa candidature à la présidence de la République ; et cela, bien plus que son horreur pour le cinéma japonais à 27 ans, qui ne semble avoir que peu évolué depuis malgré son regard posé sur les œuvres de Shohei Imamura ou l’intégrale d’Akira Kurosawa qui « peut pousser à une certaine déprime », confessait-il en 2013. L’architecture nippone a trouvé grâce à ses yeux, notamment celle de Kyoto car il a découvert, dit-il, dans cette culture raffinée et codifiée quelque chose qui lui correspond.
*Jean Lassalle : op. cit., p 16.
Parler de l’Asie permet d’accéder à l’intime du candidat tout en faisant de la politique. Le député de la 4ème circonscription des Pyrénées-Atlantiques a joué sur un registre très proche de l’affect, celui du mimétisme montagnard. Le Béarnais Jean Lassalle a en effet affirmé que les habitants de l’Himalaya ont comme ses concitoyens « le cœur de vivre en harmonie sur leur territoire et de ne pas abandonner leur identité »*. Au micro de Jean-Jacques Bourdin sur BFM, Nicolas Dupont-Aignan a lui confié son goût pour la cuisine chinoise et tout son intérêt pour la médecine traditionnelle chinoise en son volet préventif.
Se référer à l’Asie–Pacifique n’offre pas seulement la possibilité de donner une bonne image de soi-même, cela permet une communication politique offensive mettant à mal les rivaux et les politiques qu’ils préconisent. En 2013, après l’annonce de la candidature « quoi qu’il arrive » de François Fillon à Tokyo, Brice Hortefeux fit un bon mot en commentant la déclaration du rival de Nicolas Sarkozy en proclamant : « Rien de nouveau sous le Soleil levant. » On sait ce qu’il en advint à la fin des primaires de novembre 2016.
*Jean Lassalle : op. cit., p. 161.
Au-delà des bonnes réparties, l’emploi de références relatives à la Chine continentale ou à la Corée du Nord ont visé à mobiliser tous les registres repoussoir possibles. Dans le premier cas, les politiques évoquaient la puissance émergente, la taille gigantesque de ses marchés, ses appétits commerciaux sans limites ou la modernisation de ses outils militaires. Dès 2012 dans son programme présidentiel, Marine Le Pen dénonçait la politique africaine de la France, en s’inquiétant de l’abandon du continent aux « puissances émergentes Chine, Inde, Brésil et même Russie ». Le candidat de la ruralité Jean Lassalle a blâmé les appétits chinois en soulignant l’exploitation forestière chinoise en Afrique et les achats de terres agricoles pour assurer la nourriture du pays le plus peuplé de la planète dans des pays frappés par la faim*. Mais au-delà des logiques de prédation, la candidate du Front National s’est inquiétée plus généralement de la raréfaction des ressources stratégiques (énergétiques, minérales, alimentaires) et l’exacerbation de compétition qu’elle générerait entre les géants émergents, en premier lieu la Chine et l’Inde.
Dans le cas nord-coréen, toute référence à la République populaire démocratique de Corée avait pour objectif de susciter l’horreur absolue. Toute mention de la Corée du Nord s’énonce presque sur un ton moqueur et avec un verbe systématiquement outrancier. Il s’agit de déclencher dans l’auditoire un réflexe pavlovien de rejet. L’effet recherché peut être tourné vers son propre camp. Henri Guaino au lendemain de l’élection de Jean-François Copé à la tête de l’UMP proclama que la procédure électorale à placer « la démocratie à l’UMP à peu près entre Cuba et la Corée du Nord ». Plus souvent, les références à Pyongyang se voulaient dépeindre non seulement un déni démocratique mais décrire un déni des droits fondamentaux. Au Front National comme du côté de l’Union Populaire Républicaine (UPR), le recours à cette illustration a été fort utilisé pour dénoncer la presse. En 2015, Marine Le Pen a critiqué La Voix du Nord qui venait de marquer publiquement ses inquiétudes si le FN l’emportait lors des élections régionales en renommant le quotidien « La Voix de la Corée du Nord ». Du côté de l’UPR, mécontent de la couverture presse qui lui était accordé, le parti de François Asselineau compara son accès aux médias nationaux au temps accordé à l’opposition à Pyongyang.
Les excès langagiers que peut entraîner toute référence à la Corée sous la férule de la famille Kim ne concernent pas seulement les partis aux extrêmes de l’échiquier politique. Eric Ciotti évoquant la politique fiscale d’Emmanuel Macron, a jugé que celle-ci était bien pire encore que celle de la RPDC. Le 29 juin 2016, François Baroin alla plus loin encore. Il proclama que « l’on fuit notre territoire, notamment depuis que François Hollande a adressé des messages absolument hallucinant, donnant l’impression que seules la Corée du Nord et la France étaient les derniers pays marxistes ». Des propos qui suscitèrent dès le lendemain une vive réaction du porte-parole du gouvernement Stéphane Le Fol. Le ministre de l’Agriculture estima la comparaison de la France à la Corée du Nord comme étant « une manière cavalière de faire de la politique ».
Puisque la Corée du Nord incarne la face sombre de toute politique, déclarer que son action sera aux antipodes se veut donc une référence « rassurante ». Sur TF1, François Asselineau évoquant sa détermination à conduire la République sur la voie du FREXIT à assurer que la France ne deviendrait pas alors la Corée du Nord. De même, un diplomate prenant la plume pour se déclarer disposé à servir Marine Le Pen, contrairement à son collègue en poste à Tokyo, souligna anonymement que la « politique étrangère de Mme Le Pen ne casserait pas trois pattes à un canard » et ne se traduirait pas par un isolationnisme à la mode nord-coréenne ou albanaise.
Dénoncer les politiques susceptibles de conduire à un isolationnisme à la mode nord-coréenne de la France est une condamnation sans appel. Elle n’en a pas moins été récurrente pendant cette campagne pour clouer au pilori les rivaux. Jacques Attali usa de cet artifice pour dénoncer le programme économique de Jean-Luc Mélenchon. Le 25 avril 2013 sur le plateau de l’émission « Des paroles et des actes », l’ex-conseiller de François Mitterrand asséna que « tout ce qui a été dit est inapplicable à l’échelle nationale, ça nous conduira à la Corée du Nord ».
*N. Dupont-Aignan : op. cit., p. 160.
Les positions adoptées vis-à-vis de l’Asie-Pacifique permettent de jouer sur les préjugés. Les comparaisons génèrent une plus grande proximité au sujet voire une meilleure compréhension des auditoires. Pour légitimer l’intervention économique de l’Etat, Nicolas Dupont-Aignan a parlé des politiques « gaullistes » de redressement national de la Corée du Sud, de Singapour et du Vietnam* pour inviter la France à faire de même. Comparant le coup de téléphone de Donald Trump à la présidente taïwanaise Tsai Ing-wen, Jean-Luc Mélenchon déclara le 13 janvier que c’était comme si le leader américain prenait l’attache de Mme Le Pen pour connaître la situation de la France.
*Pervenche Berès : Son vrai visage. Témoignage sur le FN au Parlement européen, Fondation Jean-Jaurès – Fondation européenne d’études progressistes, Paris, mars 2017, pp 63-64. **P. Berès : op. cit., p. 65.
Se référer à l’Asie permet d’interpeller plus généralement l’opinion. Dans son ouvrage consacré à l’attitude du Front national au Parlement européen la députée socialiste Pervenche Berès a dénoncé les élus d’extrême-droite qui dans l’Hexagone stigmatise la « concurrence déloyale des produits chinois » à l’heure d’une guerre commerciale entre l’Europe et la Chine, mais s’abstiennent sur la résolution du Parlement européen refusant l’octroi du statut d’économie de marché à la Chine*. Les attaques ont pu être plus frontales encore. A gauche, on s’est étonné que l’agence de communication Riwal, prestataire de services pour le FN et dans laquelle plusieurs eurodéputés apparaissent (par exemple, Nicolas Bay et Jean-François Jalkh), ait monté un système offshore en Asie, Hong Kong et Singapour « afin de sortir de l’argent de France au moyen de fausses factures et de société écrans. »**
* »Ennuis de Chine pour Wauquiez », Le Canard enchaîné, 22 février 2017, p. 5. **Le Parisien, 1er avril 2017
Bien plus que par le passé, la campagne 2017 a été l’occasion de polémiques « asiatiques ». Le député de Haute-Loire, Laurent Wauquiez, a été accusé d’avoir profité d’un voyage en Chine aux frais de sa région pour collecter des fonds destinés à financer la campagne de François Fillon*. Emmanuel Macron a été lui critiqué pour avoir croisé un « espion chinois » lors d’une rencontre à son QG de campagne avec la famille de Liu Shaoyo, un Chinois de 56 ans tué par la police le 26 mars 2017. S’il ne fait aucun doute que le leader d’En Marche ! a vu Jacques Sun, le président du Conseil représentatif des associations asiatiques de France (CRAAF), et que celui-ci semble avoir été identifié par la DGSI comme un agent de Pékin**, les détracteurs de droite de celui qui fait la course en tête dans les sondages ont oublié un peu rapidement que l’homme incriminé fut un soutien d’Alain Juppé à l’heure des primaires.

Et si parler de l’Asie–Pacifique servait aussi à définir une politique indo-pacifique ?

Parler de l’Asie–Pacifique au cours d’une campagne électorale sert à beaucoup de choses. Il est d’autant plus difficile d’en extraire avec certitude une ou des politiques pour les années qui viennent. La première difficulté à lever est le périmètre géographique dans laquelle la politique extérieure sera conduite. Nicolas Sarkozy présentait par exemple le Bosphore comme la frontière naturelle entre l’Europe et l’Asie. De même, il convient de savoir si la France est d’Asie–Pacifique. Jean-Luc Mélenchon fut le seul candidat à s’être vraiment livré à l’exercice de réponse. Sa condamnation du concept d’occidentalisme de la France, surtout si celui-ci comprend selon ses termes un partenaire « aussi peu convaincant » que le Japon, l’a amené à considérer que la France n’est pas occidentale ni dans ses principes, ni dans sa géographie car elle est présente aux quatre coins du monde. Dès lors « nous sommes naturellement inclus dans l’espace asiatique » par nos outre-mer du Pacifique, a-t-il proclamé. Une réalité géostratégique qui induit pour sa vision de l’Europe que les Outre-Mer français ne sont pas des « ultra-périphéries » car « depuis Nouméa, c’est la Lituanie qui est ultrapériphérique ».
En donnant une importance première à son positionnement territorial et maritime, la France ne saurait-elle donc hiérarchiser ses partenariats stratégiques en fonction des pays d’Asie–Pacifique avec lesquels la République partage les mêmes valeurs ? Ce choix dirimant peut faire de la République populaire de Chine le « partenaire naturel », du Japon, des Etats-Unis et de l’Australie des partenaires dont il faut se distancier. Une dynamique stratégique loin d’être anodine ! S’y engager constituerait une rupture radicale. Elle se traduirait de facto par un réexamen des relations politico-militaires avec Washington et Hawaii à l’heure où une plus grande surveillance maritime s’impose dans le Pacifique pour garantir la sécurité du plus grand nombre de navires qui y croisent, pour lutter contre les pêches illégales, contre la croissance du trafic des stupéfiants par voie maritime et contre les dégradations des environnements.
Avec l’Australie, revoir par le bas les relations économiques avec l’Europe ou les dimensions militaires du partenariat stratégique bilatéral, ce serait oublier que la France est géographiquement son plus proche voisin et que les frontières maritimes communes sont les plus longues de la République française. Ce serait ne plus considérer l’Australie comme un partenaire « global », voire peut-être un allié comme ce fut le cas lors des deux premiers conflits mondiaux. Ce choix traduirait un renoncement à la politique conduite par François Hollande pendant tout son quinquennat. Dans ce contexte, il appartiendra au prochain président de la République et son équipe gouvernementale d’exposer la valeur des partenariats stratégiques signés avec la France.
François Fillon a appellé à « l’établissement d’un partenariat stratégique avec la Chine », mais en quoi le « partenariat stratégique global » établi en 2004 ne suffit-il plus ? L’Inde a été vue pendant cette campagne le plus souvent au travers des BRICS mais depuis 1998, il existe un partenariat stratégique avec New Delhi. L’Acting Look East Policy du Premier ministre Narendra Modi induit-elle pour la France plus d’interactions bilatérales en Asie–Pacifique ? Emmanuel Macron a singularisé l’importance à accorder à l’Inde et l’Australie. Est-ce à dire que la France doit bâtir une politique indo-pacifique « triangularisée » voire chercher pour la région un partenariat organisée selon un schéma « quadrangulaire » en y ajoutant le Japon ?
*Hervé Gaymard : La ligne de force, Cerf, 2017, p. 91. **H. Gaymard : op. cit., p. 92.
La campagne 2017 a montré les divergences qui existent entre les candidats sur le caractère sinocentré à donner à la politique extérieure de la France. Dans l’entourage des candidats même, il a existé manifestement des approches différentes. C’est particulièrement vrai du côté de François Fillon. Son porte-parole pour les affaires étrangères Jean-Pierre Raffarin a insisté particulièrement sur la priorité à accorder à Pékin. Le début de Savoie Hervé Gaymard, soutien de Fillon lui aussi et l’un de ses potentiels ministres régaliens, a montré a contrario un grand souci d’équilibre soulignant l’importance à donner à la Corée du Sud* et à l’ASEAN (par exemple, l’Indonésie et la Malaisie), à commencer par les pays qui entendent assumer en matière de défense et de sécurité des responsabilités grandissantes. En conséquence, il s’agira pour la France de maximiser les partenariats stratégiques établis ces dernières années**. Du côté du FN, on a semblé également vouloir donner une place plus importante aux pays de l’Association des nations d’Asie du Sud-Est et singulièrement aux deux Etats à majorité musulmane : l’Indonésie et la Malaisie. Cette orientation s’est fondée sur le double constat que « la France est en retard en dehors de son champ d’influence historique (ex-colonial) » et « mis à part la Chine ». Ce programme détaillé a figuré sur la plateforme de communication de la candidate mais n’a jamais été énoncé tel quel par elle-même.
La campagne électorale a laissé transparaître des lignes politiques différentes au sein même de certaines équipes. Ces expressions en parallèle n’ont pas suscité de la part du chef de file de correctifs et d’ajustements. Du côté des rivaux, les positions divergentes au sein d’une même équipe n’ont été ni commentées, ni exploitées notamment parce qu’il n’y a pas toujours de discours élaboré sur le sujet chez les rivaux. Jean-Luc Mélenchon fut l’un des très rares candidats à s’être exprimé sur le Tibet et sur une ligne politique non consensuelle, en particulier pour les communautés bouddhiques de l’Hexagone, puisqu’il a considéré que ce serait une « folie » de se préoccuper de la situation au Tibet, se montrant en outre ouvertement défavorable à son indépendance.
*Dominique de Villepin : Mémoire de paix pour temps de guerre, Grasset, Paris, 2016.
La campagne s’est déroulée comme si chaque camp ne portait pas attention à la politique « asiatique » des autres. D’un candidat à l’autre les divergences furent pourtant substantielles en particulier sur la place à accorder à la Chine, au Japon, à l’Australie ou à l’ASEAN. La réflexion consacrée à l’Inde est apparue la plus sommaire mais cela n’a pas été relevé par les commentateurs. Cette aporie pèse sur la manière d’aborder les enjeux eurasiatiques et sur la manière de répondre à l’initiative du Xi Jinping relatives aux Nouvelles Routes de la Soie. Conscient de cette défaillance, Dominique de Villepin, qui soutient Emmanuel Macron, a suggéré d’attiser la réflexion sur l’importance à accorder au vaste projet du numéro un chinois*, afin de pouvoir faire des offres structurées de coopération économique dans les domaines de l’énergie, des infrastructures et du tourisme. Ce chantier demeure tout entier, autant au sein de la classe politique que chez les experts.
*R. Girard : op. cit., pp 114 – 121.
Trop de commentateurs voire d’experts ont eu tendance à sous-estimer les relations existantes entre la France et l’Asie–Pacifique. Cette méconnaissance entraîne des critiques maximalistes. En titrant l’un des chapitres de son dernier essai « Retissons notre relation avec l’Asie »*, Renaud Girard a laissé penser que le relationnel franco-asiatique et océanien serait à bâtir ex nihilo. Rien de moins vrai ! La critique des politiques conduites depuis le début des années 1990 peut s’imposer, encore faut-il garder en mémoire ce qui a été fait et tenté.
Une ligne « chiraco-hollandiste » a été tracée. Emmanuel Macron et Benoît Hamon, sans le dire expressément, se sont inscrits dans celle-ci en accordant une place à tous les pays de la région, en cherchant à mieux s’insérer comme acteur au sein des institutions multilatérales asiatiques et océaniennes, en affirmant la nécessité de mieux connecter l’Asie–Pacifique à l’Europe. Les autres candidats veulent voir la France au centre du monde. A l’extrême-gauche, on condamne une telle politique au nom de la lutte anti-impérialiste. A l’extrême-droite, on la dénonce au nom de l’affaissement stratégique structurel nourrit par les échecs des quinquennats successifs. A droite, on veut croire que l’effacement n’est que le fruit d’un momentum. Ces perceptions laissent à penser que la France pour exister en Asie–Pacifique devrait conduire une diplomatie « médiatrice » sur les grands dossiers : Chine/Dalaï-lama (Nicolas Sarkozy), péninsule coréenne (Jacques Cheminade), mer de Chine du Sud. Cette posture d’équidistance est exprimée avec beaucoup de volontarisme du côté du Front National puisqu’elle est également préconisée en Asie-Pacifique pour contenir tous les contentieux polémologènes : Chine/États-Unis, Chine/Inde, Inde/ Pakistan. L’objectif est de faire de la France une « puissance de médiation des conflits de souveraineté ». Dans la définition de ses priorités, Marine Le Pen a tiré les conclusions administratives d’un tel choix en précisant son intention de voir former des diplomates spécialistes de l’Asie. Elle a souligné la nécessité de renforcer la capacité de projection de la France dans les pays de la région, sans même parler de son choix de créer un Conseil stratégique permanent de la mer.
*Nicolas Dupont-Aignan : Mon agenda de président. 100 jours pour tout changer, Librio, 2017, Jour 72 – Lundi 24 juillet.
Nombre d’initiatives exprimées par les candidats furent louables. Il reste à savoir quelles seraient leurs degrés de priorité pour l’exécutif, les moyens financiers allouables et leur réceptivité en Asie–Pacifique. Pour établir un diagnostic partagé, définir un narratif compréhensible par tous, adossé des objectifs politiques sur un plan de financement, la nouvelle équipe gouvernementale aurait intérêt à produire un premier Livre Blanc sur la politique Asie–Pacifique de la France. Celui-ci nourrirait celui souhaité par plusieurs candidats pour la défense. Prendre quelques mois pour le rédiger ne serait en rien dommageable. Pour le chef de l’Etat, il s’agirait d’affecter les moyens idoines à partir du budget 2019. Non seulement, les grandes orientations du budget 2018 sont déjà très largement connues mais se consacrer à l’Asie–Pacifique n’apparaîtra pas comme la priorité « immédiate » du président de la République. Nicolas Dupont-Aignan qui a rédigé l’agenda quotidien des 100 premiers jours de son quinquennat n’a coché que la case du 72ème jour de sa présidence pour rencontrer les ambassadeurs de Chine et du Japon et préparer ses prochains déplacements*.
Une réflexion bien ordonnancée sur la politique Asie–Pacifique future prendra du temps. Les modes d’actions ne se limitent pas aux chapitres commerciaux, sécuritaires et culturels. Ils doivent prendre en compte tout particulièrement les enjeux climatiques et environnementaux. Tous les candidats ont vu l’Asie–Pacifique au travers du prisme climatique, compte tenu de l’investissement français dans sa présidence de la COP21.
Reprenant les affirmations de la revue scientifique The Lancet, Nathalie Artaud a tiré la sonnette d’alarme sur les conséquences du réchauffement climatique sur la production alimentaire en termes de mortalité d’ici 2050 : 500 000 décès supplémentaires notamment en Asie et dans le Pacifique. Philippe Poutou partage le combat contre la montée des eaux car des régions entières d’Asie et des îles du Pacifique sont menacées de disparition. Reste à savoir qui sont les alliés dans la région pour mener à bien cette mission. Du côté de Jean-Luc Mélenchon, le partenaire clé est incontestablement la Chine. La RPC a été érigée en modèle puisque pour la lutte contre le changement climatique les plus gros efforts sont ceux des Chinois, à l’inverse des Etats-Unis. La Chine aurait même « un meilleur programme écologique que les Etats-Unis ». Ce paradigme ne manquera pas d’être critiqué car la Chine a été présentée comme « un partenaire assez raisonnable pour accepter d’éviter toute forme de dumping social ou environnemental ».
L’attention généralisée portée aux questions environnementales a conduit pour la campagne 2017 de voir se développer comme jamais dans les programmes les chapitres consacrés aux océans et aux politiques maritimes. Ce biais a mécaniquement renforcé l’attention portée au Pacifique, aux territoires français d’Océanie et à leur insertion régionale. Les enjeux sécuritaires ont été illustrés par les besoins de garanties des libertés de circulation notmmant sur les voies d’approvisionnement indo-pacifique, la nécessité de lancer des programmes internationaux de dépollution des océans et de récupération des déchets flottants, de défendre les fonds marins et leurs ressources contre la prédation pétrolière et la pêche industrielle. En bref, il s’agit de faire de la France le leader mondial de la recherche et de l’éducation dans le secteur maritime et une source significative d’appui aux populations du Pacifique et de l’Océan Indien menacées par la montée des eaux. En termes d’outils, il est attendu des autorités élues en mai puis en juin d’achever le projet Extraplac de connaissances des fonds sous-marins, de faire reconnaitre ses résultats par l’ONU, ce qui reviendra à étendre la Zone économique exclusive (ZEE) française dans le Pacifique. Dans ce contexte, Benoît Hamon a souligné le besoin de mieux protéger les ZEE en modernisant la flotte de la Marine nationale.
*Jean Lassalle : op. cit., p. 73. **H. Gaymard : op. cit., p. 92.
Cette prise de conscience de la « maritimité » pacifique de la France a pour conséquence de vouloir examiner les relations de la Nouvelle-Calédonie et de la Polynésie française avec l’Asie du Sud-Est et l’Extrême-Orient. Comme l’a rappelé Jean Lassalle, l’outre-mer permet à la France d’être le seul pays d’Europe « aux portes de la Chine, du Japon et du grand pourtour asiatique »*. Il d’agit donc d’intensifier l’action dans le Pacifique à partir de la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie française car la France est un facteur de stabilité dans une région où les avancées de la Chine inquiètent**. Toutefois, ceux qui prendront prochainement leurs fonctions à l’Elysée et à Matignon ne devront pas oublier que les relations extérieures de la Nouvelle-Calédonie et de la Polynésie française sont des compétences « partagées » avec l’Etat.
*Les Nouvelles Calédoniennes, 24 mars 2017. ***Les Nouvelles Calédoniennes, 18 mars 2017.
Le débat présidentiel dans l’Hexagone en a caché un autre, celui de l’avenir de la Nouvelle-Calédonie et de son éventuelle accession à la pleine souveraineté en 2018. Cette échéance aura des répercussions sur la politique Asie–Pacifique de la France. Le schéma institutionnel retenu pèsera particulièrement lourd. C’est pourquoi il est débattu avec vigueur sur le Cailloux. L’homme fort de la Nouvelle-Calédonie, le député Philippe Gomes investi par Les Républicains pour les élections législatives de juin a dû rappeler que lors du congrès de son parti Calédonie Ensemble (Dumbéa, 22 juin 2013), aucune formule d’indépendance ou d’indépendance-association n’était envisageable car « l’indépendance-association conduirait en effet la Nouvelle-Calédonie à devenir un Etat souverain, disposant de sa propre nationalité et d’un siège à l’ONU, en association avec la France »*, après avoir affirmé quelques jours plus tôt que « la Calédonie doit rester française sinon elle sera colonisée par la Chine »**.
*Une France à réinventer, pp 195 – 201.
Si la diplomatie territoriale Asie–Pacifique des territoires français d’Océanie est un des nouveaux facteurs d’influence que Paris se doit de prendre en compte, ce défi est déjà bien ancré sur un large spectre politique comme en ont témoigné les propositions des candidats. La campagne 2017 a montré des candidats tournés vers l’Asie–Pacifique non pas pour des raisons sentimentales, nées d’un passé mythifié comme on a pu le constater lors de la campagne référendaire britannique pour le Brexit. Certes, les candidats les plus critiques vis-à-vis de l’Union européenne ont la tentation du Grand large. Ils se félicitent d’un monde multipolaire en marche. Ils expriment un fort intérêt pour l’Asie car elle annonce la fin de la primauté d’un Occident vu au travers du prisme euro-atlantique. Mais on observe chez les candidats de gouvernement une volonté de bâtir une politique asiatique d’ensemble, de manière pragmatique et ne se limitant pas à quelques intérêts mercantiles. Il s’avère aussi que les candidats 2017 et leurs conseils ont des expériences de l’Asie–Pacifique assez différentes de leurs devanciers. Du côté des conseillers politiques de premier rang, les générations précédentes avaient eu un rapport charnel avec l’Asie indochinoise, d’anciens combattants ou de ressortissants (Pierre Messmer, François Missoffe, François-Xavier Ortoli), d’autres des expériences de coopération décentralisée avec la Chine, le Japon et le Vietnam (Jacques Chirac, Jean-Pierre Raffarin). Aujourd’hui, les entourages politiques des candidats ont eu soit des expériences de gouvernement très nourries avec l’Asie–Pacifique, soit des relations d’affaires. Certains candidats (comme FRançois Asselineau) ou apprentis candidats (comme Régis Passerieux*, candidat des Poissons Roses) ont même vécu dans la région et ont été exposés à ses sphères économiques et financières. En ce sens, l’univers des candidats à l’élection présidentielle s’est « globalisé » pour ne pas dire aussi « asiatisé ». Cette empreinte s’exprime sur des champs les plus inattendus.
*Vincent Peillon : Un Chinois à Paris, Stock, 2017, 210 p.
Pour ceux qui voudront s’en remettre à des regards plus décalés sur la dimension « Asie–Pacifique » de la campagne présidentielle 2017, il leur reste à réentendre la chronique de Karl Zéro appelant à voter Benoît Hamon sur le mode d’un soutien apporté au candidat socialiste par Kim Jong-un. On pourra aussi à se rendre sur le site d’informations parodiques The Akami Shimbun qui a annoncé que François Fillon avait invité un célèbre universitaire japonais spécialiste de l’art du seppuku [le suicide par éventration, NDLR], s’était offert pour 200 000 euros de kimonos qu’il n’a jamais portés, que des yakuzas se sont montrés sidérés devant l’amateurisme des services de sécurité du FN ou encore qu’Emmanuel Macron envisagerait de rejoindre un boys band japonais. Au registre des distractions, ceux qui sont fatigués par la première partie de la campagne présidentielle peuvent aussi se plonger dans le premier roman policier du candidat à la primaire de la Belle Alliance Populaire Vincent Peillon : Un Chinois à Paris* qui s’est interrogé fort à propos sur les exportations françaises de bien à double usage vers la Chine et sur le rôle des sociétés dites d’intelligence économique.
A propos de l'auteur
François Guilbert
François Guilbert est chroniqueur depuis la fin des années 1980 des questions internationales et de sécurité en Asie-Pacifique. Après avoir longuement résidé en Asie du Sud-Est et en Eurasie, il travaille aujourd'hui en Océanie.