Economie
Les clés de l'Asie Centrale par la rédaction de Novastan

Turkménistan : comment développer le tourisme dans un pays totalitaire ?

Une avenue centrale d’Achgabat, la capitale turkmène. Crédits : Novastan
En difficulté économique, le Turkménistan serait bien aidé par des touristes étrangers. Problème : le pays est l’un des plus fermés du monde et rien n’est fait pour changer de stratégie.

Contexte

Atajan Nepessov, un journaliste turkmène travaillant pour le site d’information Ferghana News décrit un paradoxe au Turkménistan : alors que le pays est en demande de devises étrangères et que son économie repose uniquement sur le gaz, rien n’est fait pour développer le tourisme. Ci-dessous, Violette Lagleize de la rédaction de Novastan a traduit et édité son témoignage, révélateur des difficultés pour l’État le plus fermé d’Asie centrale d’attirer des touristes sans pour autant mettre à mal un régime très autoritaire. Récit.

« Un couple d’amis belges m’a raconté leur voyage au Maroc, me montrant des photos : en costumes de bédouins sur des chameaux, au sommet d’une dune, à Marrakech dans le souk… Enchantés, ils m’annoncent leur prochaine destination : le Kazakhstan. Étonné, je leur demande pourquoi. Ils me répondent qu’ils souhaitent découvrir l’Asie centrale, et qu’il est compliqué de visiter le Turkménistan.

Inaccessibles beautés

J’ai alors songé à mon pays natal, imaginant combien le Karakoum au printemps serait enchanteur pour deux Européens. Les fleurs de Saksaoul parent le désert d’incroyables couleurs, ce qui n’est pas le cas au Maroc. J’ai imaginé leur ravissement devant les collines pourpres du Kopet-Dag, la montagne Aybovur, le lac souterrain Kov-Alta et le cratère de gaz « la porte de l’Enfer » de Darvaza.
J’ai dû pourtant limiter mon enthousiasme, imaginant annoncer à mes amis combien il est difficile, compliqué et onéreux de visiter le Turkménistan. Rassembler des documents, remplir un coûteux formulaire de visa, attendre l’autorisation… Sans oublier que pour des personnes habituées à une totale liberté de mouvement, le choc avec les règles draconiennes de circulation des étrangers en vigueur dans le pays peut être rude. Les Européens sont habitués à ce qu’un voyage à Prague se prolonge d’une visite de Vienne ou de Dresde, comme on peut en Italie enchaîner Florence, Lucca et Sienne.
La « porte de l’Enfer » de Darvaza a été la conséquence d’une explosion d’une poche de gaz sous l’Union soviétique, en 1971.Crédits : Novastan
Il en va autrement au Turkménistan. Les trajets sont planifiés à l’avance et non modifiables. Interdiction formelle de s’éloigner d’un pas du groupe et du circuit préétabli. Défense de photographier les gens, les bâtiments : vous pourriez être soupçonné d’espionnage. J’ai donc acquiescé qu’il valait mieux visiter le Kazakhstan ou l’Ouzbékistan.

Les lieux dignes d’intérêts sont là, pas les touristes

Peu de temps après cette conversation, au cours d’une session du gouvernement, le président Gourbangouly Berdymoukhamedov a manifesté son mécontentement à l’adresse du comité d’État pour le Tourisme. Le pays fourmille de curiosités touristiques, de biens historiques et culturels, capables d’attirer les touristes, et pourtant, le développement du secteur est quasi nul, a-t-il déclaré, invitant le vice-président Annageldy Garadjaev à étudier la question et formuler des propositions.
Les critiques du leader du pays laissent présager l’espoir d’un changement : il est temps en effet de développer le tourisme au Turkménistan, apportant ainsi une solution au problème de la diminution des réserves en monnaie. En effet, des touristes comme mes amis belges, en plus d’amener des caméras et des appareils photos, pourraient faire profiter le pays de leurs devises. Cependant, les exigences du président ne permettent pas de réels changements. Le système totalitaire du pays freine tout développement, et personne ne semble disposé à ouvrir les frontières.

Des infrastructures inexistantes

Le Turkménistan a été sur le chemin de la célèbre route de la Soie. C’est aujourd’hui une des cinq étapes du circuit touristique qui traverse cinq États centrasiatiques, et la plupart des autobus internationaux s’arrêtent devant les vestiges de Dachoguz, Kounyargench, Mary et Achgabat, la capitale turkmène. Mais la forteresse d’Izmoukchir, à trente kilomètres de Dachoguz, ne figure pas au programme des circuits touristiques, en l’absence d’une route praticable.
Dans les pays que j’ai visités, j’ai souvent constaté qu’un site sans intérêt pouvait devenir un lieu touristique attrayant. De simples oasis de nature peuvent être exploitées par les régions. Nous disposons au Turkménistan d’une flore unique, d’une histoire, de curiosités singulières, et pourtant, tout est hors d’usage et inexploité.
Une statue en or dans la capitale turkmène, Achgabat. Crédits : Amos Chapple / Novastan
Le lac Sarkamysh, les rives de la Caspienne, les thermes de Bayramaly, réputés pour leurs bienfaits sur les articulations, tous ces sites pourraient attirer les étrangers. Mais ils manquent encore de routes et d’infrastructures adéquates.

Au-delà des lieux, une cuisine à déguster

Le Turkménistan est rempli de vallées aux paysages lunaires, de nombreux sites attractifs pour les touristes, dont la zone d’Awaza, sur les rives de la Caspienne, pour laquelle Berdymouhamedov a dépensé des milliards. Mais les chameaux affrétés pour promener les touristes, comme en Egypte, ne sont pas toujours suffisamment dressés.
Le nouvel aéroport d’Achgabat, à la capacité unique en Asie centrale, est capable d’accueillir un grand nombre de touristes, comme les nombreux hôtels étoilés de la capitale. Peut-être trop, au vu de sa taille extravagante.
La cuisine turkmène, variée, peut également enchanter le palais des touristes par ses spécialités traditionnelles comme le chorek (pain frais cuit dans un tandyr, four à bois traditionnel), le dograma (soupe de mouton et de pain), les borek, juteux chaussons de pâte feuilletée. Le pays s’enorgueillit enfin de ses melons à la saveur particulièrement sucrée.

L’artisanat gagnerait à plus d’ouverture

Le récit de mes amis belges me revient en mémoire, comme leur enthousiasme devant les souks, le marchandage, l’hospitalité des locaux, capables de baisser les prix en signe de bienvenue. Les marchands du Turkménistan sont tout à fait capables de faire de même.
Nous avons également des souvenirs à vendre. Même le plus économe s’arrête devant un tapis turkmène tissé main. Il existe également des options moins onéreuses, comme les tapis plus petits, les sacs à main, portefeuilles, étuis pour téléphones, réalisés artisanalement. Qu’y a-t-il de plus centrasiatique qu’un tapis de souris aux motifs turkmènes ?
Le bazar russe d’Achgabat, capitale du Turkménistan. Crédits : Novastan
Les jeans, les tee-shirts de pur coton, les lainages, qui n’ont rien à envier au niveau du prix de la qualité aux marques plus connues, sont en vente dans les magasins de la capitale. Le cognac ou un vin turkmène ont également reçu plusieurs récompenses.
Les touristes offriraient du travail à la population. Prenez par exemple les adorables chaussettes tricotées, les djoraby. Les femmes turkmènes sont capables de tricoter n’importe quel modèle. Les hommes pourraient également dégager un revenu en vendant aux étrangers des couvre-chefs nationaux, les telpek, coiffes chaudes fourrées en peau de mouton, mais encore des colliers, bracelets, plaques d’argents et autres bijoux typiques des parures féminines turkmènes.

Une moyenne de 40 dollars dépensés par touriste

Le potentiel de la sphère touristique turkmène est énorme, mais sous-exploité. Selon les médias nationaux, le bénéfice total des activités dépendantes du comité d’État pour le tourisme en janvier et février 2017 s’est élevé à 4,8 millions de manat (1,37 million de dollars au cours officiel). On a dénombré pour cette période 17 000 touristes, mais la majeure partie est constituée de Turkmènes, et non d’étrangers. De plus, ces chiffres ne veulent rien dire et peu nombreux sont les personnes à les croire au gouvernement : tous savent qu’ils peuvent être aisément maquillés, gonflés, et même utilisés pour cacher autre chose.
Aujourd’hui, le manat au Turkménistan possède deux taux par rapport au dollar : le taux bancaire officiel et celui du marché noir. La différence entre les deux est significative : si à la banque, un dollar s’échange contre 3,5 manat, on en tire 7,2 manats dans la rue. Les échanges de devises ne se pratiquent donc pas dans les banques mais dans la rue. Ainsi, le comité d’État pour le tourisme a gagné en deux mois 685 000 dollars, soit environ 40 dollars par touriste. C’est peu, au vu des ressources et des possibilités du Turkménistan.

La Géorgie, exemple proche d’une réussite touristique

« Le croiras-tu, la Géorgie a attiré plus de 850 000 touristes étrangers en un mois ! », a affirmé mon ami belge, en lisant le journal. Réalises-tu combien d’argent ils ont dépensé ? des millions ! » Le Turkménistan n’a rien à envie à la petite Géorgie en termes de possibilités touristiques. Le développement du secteur permettrait non seulement de gonfler les caisses de l’État, mais également de développer des secteurs de l’économie, comme ceux du tapis, de l’industrie textile et alimentaire, de l’agriculture, des services, de l’entrepreneuriat et de l’artisanat.
portrait Gourbangouly Berdimouhamedov Turkménistan. Crédits : Novastan

L’administration bloque toute amélioration possible

Il n’est pas exagéré de soutenir que le tourisme au Turkménistan permettrait au pays de surmonter la crise économique. Mais il faut que le pouvoir en place, à savoir le président Berdymoukhamedov, se montre courageux et prenne des décisions importantes. Pourquoi le président en personne ? Car il est le « propriétaire » autoritaire de tous les Turkmènes. Ne peut être mis en place que ce qu’il a bien voulu décider. Comme le disent eux-mêmes les Turkmènes, s’il fait preuve de bienveillance, l’été arrivera, sinon, l’hiver continuera.
Aujourd’hui, on dicte encore au comité national pour le tourisme des exigences, comme au ministère des Affaires étrangères, de l’Intérieur et de la Sécurité nationale, ainsi qu’aux services de l’Immigration. Chaque département de l’État est surveillé par un « grand frère », qui, en fonction des instructions reçues d’en haut, dicte les choses à faire, autorise qui peut rentrer dans le pays ou pas. Les refus ont lieu de manière sournoise, au moyen de subtilités bureaucratiques, en rallongeant à l’infini la durée d’examen d’un dossier de visa. Toutes les interdictions et restrictions visent à priver les touristes de l’attribution d’un visa.

Le temps est venu de prendre des mesures

Partant de ce constat, j’ai préparé une liste de mesures, que le vice-président Annageldy Garadjaev pourrait soumettre au président afin d’améliorer la situation. Tout d’abord, mettre en place une politique d’ouverture des frontières, ne pas voir en chaque étranger un espion, un intrus venant diffuser dans les pays des informations négatives.
Dans le même temps, il faut faciliter les procédures d’obtention de visa, et mieux encore les supprimer pour les touristes étrangers, comme ce qui a été mis en place en Géorgie (ou partiellement en Ouzbékistan).
En suivant l’exemple de la Turquie, de l’Égypte et d’autres pays, nous pourrions également assouplir les règles de séjour des étrangers et surtout ne pas faire suivre chaque touriste par un membre du comité de la sécurité nationale.

Modifier entièrement l’administration et le secteur touristique

Plus administrativement, comme en Géorgie, il faudrait supprimer le service de l’immigration et transférer ses compétences à la police. Cela permettrait d’abord d’économiser les sommes attribuées à ces services inutiles et de supprimer un des obstacles les plus importants au développement de la sphère touristique turkmène.
Techniquement, il faut changer les méthodes de recrutement et de formation des professionnels du tourisme, afin qu’ils puissent dans plusieurs langues informer le public sur les richesses du pays.
Enfin et plus largement, même si cela semble idéaliste, nous devons éradiquer la corruption, le népotisme et les professionnels véreux du secteur touristique. Aussi, il faut ouvrir le pays non seulement aux touristes étrangers, mais également instaurer une liberté d’aller et venir pour nos propres citoyens.
Le Turkménistan fait face à d’importantes difficultés économiques. Crédits : Novastan

Une ouverture inaudible au Turkménistan

Cette ouverture peut être risquée et mener à l’immigration en Russie de milliers de Turkmènes au chômage, comme ce qui est déjà le cas vers la Turquie [où les Turkmènes peuvent se rendre sans visa, NDLR]. Cependant, tôt ou tard ces travailleurs reviennent au pays, avec en poche l’argent gagné.
Je ne suis bien sûr pas convaincu que ces propositions seront utilisées par le vice-président Garadjaev à l’adresse du leader du pays. Tout d’abord parce que le site Fergana News, comme beaucoup d’autres médias, est bloqué au Turkménistan, et parce que les organes en charge du contrôle d’Internet feront tout leur possible pour que cette publication ne rencontre aucun écho. Comme le dit la chanson d’un célèbre film soviétique « N’aie pas peur, je suis avec toi » : « Pourvu que tout soit nouveau, en restant comme avant. »
Il serait pourtant souhaitable pour le pays comme pour sa sphère touristique, que tout ne reste pas « comme avant ».
A propos de l'auteur
Novastan
Novastan.org est le seul média franco-allemand uniquement dédié à l'Asie centrale. Construit autour d'une équipe de jeunes centre-asiatiques francophones et germanophones, il a pour ambition de donner une autre image de pays aujourd'hui méconnus (Kirghizistan, Tadjikistan, Ouzbékistan, Kazakhstan et Turkménistan). Projet bénévole, il a été créé en automne 2011 à Bichkek (Kirghizistan) sur la base d’un journal culturel de l’Alliance Française locale. Deux ans plus tard, le projet médiatique s’est élargi par une branche germanophone, afin d’agrandir son lectorat et ses horizons. Aujourd’hui, le projet repose entièrement sur la participation bénévole de ses collaborateurs aussi bien centre-asiatiques qu’européens, et aspire à être un véritable trait d’union entre l’Asie centrale et l’Europe.